
Sri Aurobindo Ghose.
«On sent, autour de la tête et plus spécialement dans la nuque, comme une pression inusitée …»
*
«Petit à petit, cette pression prend une forme plus distincte et on sent un véritable courant qui descend – un courant de force, qui n’est pas semblable à un courant électrique désagréable, mais plutôt à une masse fluide… »
*
«Ce courant, au début, est assez spasmodique, irrégulier, et il faut un léger effort conscient pour se rebrancher sur lui quand il s’est estompé; puis il devient continu, naturel, automatique, et il donne la sensation très agréable d’une énergie fraîche, comme une autre respiration, plus vaste que celle de nos poumons, qui nous enveloppe …»
*
« … et surtout qu’il n’y a pas deux cas semblables – d’où l’erreur de tous les dogmatismes spirituels. Nous pouvons seulement tracer quelques lignes générales d’expérience.»
— Satprem , Sri Aurobindo ou L’Aventure de la conscience, Descente de la Force, pages 49-53, Pondichéry, 1963; Éditions Buchet-Chastel, Paris, 1970.

Des extraits substantiels suivent plus bas, ils sont tirés, comme ceux qui précèdent, d’un chapitre de L’Aventure de la Conscience intitulé «Descente de la Force».
***
Mais d’abord, quelques mots. Comment j’ai “rencontré” le livre.
C’était en 1969. J’habitais Paris.
Un poète québécois, Guy Lafond, que j’avais connu là-bas, me cite un titre et un nom d’auteur, il me dit: «Ça se lit comme un roman…» Le livre, c’était L’Aventure de la Conscience; l’auteur était Satprem.
Une ou deux semaines auparavant, je venais tout juste de découvrir un univers qui, pour moi, avait été inexistant jusque-là: j’étais entré dans une “librairie ésotérique” du quartier latin à Paris. Je n’étais jamais entré dans ce genre de librairie et je ne connaissais rien de cet univers. Je voulais simplement lire quelque chose d’inhabituel – et la vitrine et les titres dans la vitrine semblaient offrir ce que le flâneur en moi cherchait.

Dos de l’ouvrage de Satprem – éditions Buchet – Chastel, Paris.
Un titre m’avait frappé sur l’une des étagères: Fragments d’un enseignement inconnu. L’auteur: Ouspensky. Le thème: ses rencontres et ses entretiens avec «G» (George Ivanovitch Gurdjieff). J’ai pensé: «On va essayer ça…»
Une journée ou deux plus tard, au moment où Lafond me parlait de Satprem, je venais tout juste de terminer l’aventure du livre d’Ouspensky – et c’était pour moi une aventure de l’étonnement. Une sorte de choc, aussi. Une découverte.
Une découverte qui allait être vite distancée à la lecture de L’Aventure de la Conscience de Satprem dont l’expérience, l’enseignement, le réalisme spirituel, la substance allaient m’accompagner jusqu’à ce jour – et m’accompagneront, je pense, toujours.
Un passage décisif, l’un de ceux dont je me souviens le plus, c’est celui qui va suivre, plus bas. L’édition de l’exemplaire du livre que j’ai présentement entre les mains, et dont l’extrait est tiré, date de 1970 – je viens tout juste de le recevoir, commandé chez amazon parce que je tenais à faire le post que vous lisez maintenant. Ce n’est évidemment pas l’édition que j’ai lue en 1969. La raison: je n’ai plus de véritable bibliothèque – j’ai dû me défaire des neuf dixièmes de mes livres en 1999.
Mais le texte cité ici est très vraisemblablement le même – en tout cas il l’est à ma mémoire – et l’essentiel est là. Ce passage décisif, c’est celui où Satprem décrit de manière étonnamment simple le point de contact avec la Shakti.

Sujata Nahar, la compagne de Satprem, a quitté son corps peu après son compagnon, le 4 mai 2007. Elle était née à Calcutta le 12 décembre 1925.
C’est d’une telle simplicité, et tellement vrai en pratique, que c’est à tomber sur le dos! Comment se fait-il qu’on ne nous ait jamais, mais jamais, enseigné ça avant!? En tout cas en Occident? Et même, de ce que je connais des yogas indiens, s’ils le mentionnent, ça doit être en très, très petits caractères; jamais lu quelque chose de semblable de ce côté-là non plus (ni nulle part ailleurs), et surtout, aussi clairement, aussi simplement et sereinement décrit.
La réponse à cette question spécifique (à savoir, comment se fait-il qu’on en parle pratiquement nulle part avant 1969 – si j’ai tort, dites-le moi), Satprem n’y répond pas. Il n’en traite d’ailleurs pas, et ce n’est pas l’objet de L’Aventure de la Conscience. À chaque outil sa fonction. Cependant, la réponse, on la trouve ailleurs, pas de manière spécifique, peut-être, mais au sens large, en lisant, par exemple, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, de René Guénon (je recommande cette lecture à tout le monde – j’ai lu cet ouvrage au moins trois fois à partir des années 1970s – ça permet, entre autres, de comprendre dans quelle sorte de monde on vit et d’éviter pas mal de bêtises).
Mais ce que vous ne trouverez pas chez Guénon – ni chez Gurdjieff, d’ailleurs, ni nulle part ailleurs où je suis allé, ni dans aucun, je dis bien aucun autre livre que j’ai lu dans ma vie, et il m’en est passé moultes et moultes entre les mains au fil des années, c’est ce que contient l’extrait qui va suivre, tiré de L’Aventure de la Conscience. “Changer la vie”, disait, je penses, Rimbaud? Ce que vous allez lire peut, en un instant, changer la vôtre. En tout cas, ça a changé la mienne pour toujours, en 1969, en lisant le livre, une nuit, dans une petite chambre d’un hôtel parisien…
Autres extraits du livre de Satprem, Sri Aurobindo ou L’Aventure de la Conscience, le chapitre intitulé «Descente de la Force» :
«Et peu à peu le vide s’emplit. On fait alors une série d’observations et d’expériences d’une importance considérable, qu’il serait faux de présenter comme une séquence logique, car à partir du moment où l’on quitte le vieux monde, on s’aperçoit que tout est possible, et surtout qu’il n’y a pas deux cas semblables – d’où l’erreur de tous les dogmatismes spirituels. Nous pouvons seulement tracer quelques lignes générales d’expérience.»
Satprem poursuit:
«Tout d’abord, lorsque la paix mentale est relativement établie, à défaut de silence absolu, et que notre aspiration ou notre besoin a grandi, est devenu constant, lancinant, comme un trou qu’on porte en soi, on observe un premier phénomène qui aura des conséquences incalculables pour tout le reste de notre yoga.»
[…]
«On sent, autour de la tête et plus spécialement dans la nuque, comme une pression inusitée, qui peut donner la sensation d’un faux mal de tête. Au début, on ne peut guère la supporter longtemps et on se secoue, on se déconcentre, on “pense à autre chose”.
«Petit à petit, cette pression prend une forme plus distincte et on sent un véritable courant qui descend – un courant de force, qui n’est pas semblable à un courant électrique désagréable, mais plutôt à une masse fluide.
«On s’aperçoit alors que la “pression” ou le faux mal de tête du début était simplement causé par notre résistance à la descente de cette Force, et que la seule chose à faire est de ne pas obstruer le passage (c’est-à-dire bloquer le courant dans la tête), mais de le laisser descendre à tous les étages de notre être, du haut en bas.»
[…]
«Ce courant, au début, est assez spasmodique, irrégulier, et il faut un léger effort conscient pour se rebrancher sur lui quand il s’est estompé; puis il devient continu, naturel, automatique, et il donne la sensation très agréable d’une énergie fraîche, comme une autre respiration, plus vaste que celle de nos poumons, qui nous enveloppe, nous baigne, nous allège et, en même temps, nous emplit de solidité. L’effet physique ressemble assez exactement à celui que l’on éprouve quand on marche dans le vent.»
[…]
«En réalité, on ne s’aperçoit vraiment de son effet (car il s’installe très graduellement, par petites doses) que quand, pour une raison ou une autre, distraction, erreur, excès, on s’est coupé du courant; alors on se retrouve soudain vidé, rétréci, comme si l’on manquait d’oxygène tout à coup, avec la très désagréable sensation d’un racornissement physique; on est comme une vieille pomme vidée de son soleil et de son jus. Et l’on se demande vraiment comment on a pu vivre avant, sans cela.»
Satprem ajoute:
«C’est une première transmutation de nos énergies.»
Satprem poursuit plus loin:
«Au lieu de puiser à la source commune, en bas et autour, dans la vie universelle, nous puisons en haut. Et c’est une énergie beaucoup plus claire et beaucoup plus soutenue, sans trous, et surtout beaucoup plus vive. Dans la vie quotidienne, au milieu de notre travail et des mille occupations, le courant de force est tout d’abord assez dilué, mais, dès que nous nous arrêtons un instant et que nous nous concentrons, c’est un envahissement massif. Tout s’immobilise. On est comme une jarre pleine: la sensation de “courant” disparaît même comme si tout le corps, de la tête aux pieds, était chargé d’une masse d’énergie compacte et cristalline à la fois (un bloc de paix solide et frais, dit Sri Aurobindo [dans] Letters on Yoga [ Letters On Yoga I (pdf) ; d’autres oeuvres d’Aurobindo ici ] ) ; et si notre vision intérieure a commencé à s’ouvrir, nous nous apercevons que tout est bleuté; on est comme une aigue-marine; et vaste, vaste. Tranquille, sans une ride. Et cette fraîcheur indescriptible. Vraiment, on a plongé dans la Source.
«Car cette “force descendante” est la Force même de l’Esprit – Shakti. La force spirituelle n’est pas un mot. Finalement, il ne sera plus nécessaire de fermer les yeux et de se retirer de la surface pour la sentir; à tout moment elle sera là, quoi que l’on fasse, que l’on mange, que l’on lise, que l’on parle; et on verra qu’elle prend une intensité de plus en plus grande à mesure que l’organisme s’habitue; en fait, c’est une masse d’énergie formidable, qui n’est limitée que par la petitesse de notre réceptivité ou de notre capacité.»
[…]
«Quand ils parlent de leur expérience de cette Force descendante, les disciples de Pondichéry disent: “La Force de Sri Aurobindo et de la Mère”; ils n’entendent pas par là que cette Shakti soit la propriété personnelle de Sri Aurobindo et de la Mère; ils expriment ainsi, sans le vouloir, le fait qu’elle n’a son équivalent dans aucun autre yoga connu.»
[…]
«Nous touchons ici, expérimentalement, la différence fondamentale entre le yoga intégral de Sri Aurobindo (purna yoga) et les autres yogas. Si l’on essaye d’autres méthodes de yoga avant celle de Sri Aurobindo, on s’aperçoit, en effet, d’une différence pratique essentielle: au bout d’un certain temps, on a l’expérience d’une Force ascendante (appelée kundalinî en Inde), qui s’éveille assez brutalement dans notre être à la base de la colonne vertébrale et s’élève de niveau en niveau jusqu’à ce qu’elle ait atteint le sommet du crâne, où elle semble éclore dans une sorte de pulsation lumineuse, rayonnnante, qui s’accompagne d’une sensation d’immensité (et souvent d’une perte de conscience, qu’on appelle extase) comme si l’on avait débouché éternellement Ailleurs. Tous les procédés yoguiques, que nous pourrions appeler thermogénérateurs (âsana du hatha yoga, concentrations du râja yoga, exercices respiratoires ou prânâyâma, etc.) visent à l’éveil de cette Force ascendante; ils ne vont pas sans dangers ni perturbations profondes, ce qui rend indispensables la présence et la protection d’un Maître éclairé. Nous y reviendrons. Cette différence de sens du courant, ascendant ou descendant, tient à une différence d’orientation que nous ne saurions trop souligner.
«Les yogas traditionnels et, nous le supposons, les disciplines religieuses occidentales, visent essentiellement à la libération de la conscience: tout l’être est tendu vers le haut dans une aspiration ascendante; il cherche à briser les apparences et à émerger là-haut, dans la Paix ou l’extase. D’où l’éveil de cette Force ascendante.»
[…]
«Mais, on l’a vu, le but de Sri Aurobindo n’est pas seulement de monter, mais de descendre, pas seulement de filer dans la Paix éternelle, mais de transformer la Vie et la Matière, et d’abord cette petite vie et ce coin de matière que nous sommes. D’où l’éveil, ou plutôt la réponse de cette Force descendante. Notre expérience du courant descendant est l’expérience de la Force transformatrice. C’est Elle qui fera le yoga pour nous, automatiquement (pourvu qu’on la laisse faire), Elle qui remplacera nos énergies vite essoufflées et nos efforts maladroits, Elle qui commencera par où finissent les autres yogas, illuminant d’abord le sommet de notre être, puis descendant de niveau en niveau, doucement, paisiblement, irrésistiblement (notons bien qu’Elle n’est jamais violente; sa puissance est étrangement dosée, comme si Elle était conduite directement par la Sagesse de l’Esprit) et c’est Elle qui universalisera notre être tout entier, jusqu’en bas. C’est l’expérience de base du yoga intégral.»
Satprem poursuit et termine cette partie du livre (Descente de la Force) en citant Letters on Yoga de Sri Aurobindo [ Letters On Yoga I (pdf) ] :
«Quand la Paix est établie, la Force supérieure ou divine, d’en haut, peut descendre et travailler en nous. D’habitude, elle descend d’abord dans la tête et libère les centres mentaux, puis dans le centre du cœur … puis dans la région du nombril et des centres vitaux … puis dans la région du sacrum et plus bas … Elle travaille, à la fois, au perfectionnement et à la libération de notre être; elle reprend notre nature tout entière, partie par partie, et la traite, rejetant ce qui doit être rejeté, sublimant ce qui doit être sublimé, créant ce qui doit être créé. Elle intègre, harmonise, établit un rythme nouveau dans notre nature.»[ — Sri Aurobindo, Letters on Yoga ]
Fin des extraits.
En guise de conclusion:
Une puissance transformatrice et divinisante consciente qui s’adapte à la loi d’être de chacun, disponible pour tous depuis la fondation du monde… Point de contact: l’occiput, la nuque, le pourtour de la tête – et le fait d’y porter attention après s’être tranquillisé un peu… Tout système d’éducation, toute religion qui n’enseigne pas ce fait à la fois simple, fondamental et prodigieux, où que ce soit dans le monde, donne intégralement raison, entre autres, aux thèses sur la nature réelle du “monde moderne” développées par René Guénon dans Le Règne de la Quantité et les Signes de Temps.
De toute évidence, “quelque chose” veut qu’on ne sache pas, et cherche à nous maintenir coupés, littéralement, de la liberté – et d’un destin fabuleux.
Mais maintenant qu’on sait…
Loup.
© Copyright 2009 Hamilton-Lucas Sinclair ( Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe ) pour la présentation ; cliquer
Sri Aurobindo, la prison d’Alipore, et son poème « Invitation » : nouvelle traduction française. — Rimbaud, le Bateau ivre, et un « lapsus-coquille » : Je est un autre. — Trois univers parallèles : on est en contact avec eux depuis qu’on est au monde.
Sri Aurobindo : La Zone intermédiaire (1933) – The Intermediate Zone (l’original en anglais, 1933) — Sri Aurobindo et la réincarnation : La renaissance et les autres mondes; le karma, l’âme et l’immortalité. — Sri Aurobindo on reincarnation : Rebirth and Other Worlds; Karma, the Soul and Immortality. – The Secret of the Veda (pdf) – The Future Poetry (with On quantitative meter) (pdf) — Letters on Poetry and Art (pdf) (it includes letters on Savitri, and more ; excerpt from the publisher’s note: “The present volume is the first collection of Sri Aurobindo’s letters on poetry, literature, art and aesthetics to bear the title Letters on Poetry and Art. It incorporates material from three previous books: (1) Letters on Poetry, Literature and Art; (2) Letters on “Savitri”, and (3) On Himself (section entitled “The Poet and the Critic”). It also contains around five hundred letters that have not appeared in any previous collection published under his name. The arrangement is that of the editors. The texts of the letters have been checked against all available manuscripts and printed versions.”) — The Life Divine (pdf) – The Synthesis of Yoga (pdf) — Record of Yoga (pdf) – Autobiographical Notes and other writings of historical interest (pdf) – Letters on Himself and the Ashram (pdf) – The Human Cycle (pdf) – Essays on the Gita (pdf) – Isha Upanishad (pdf) – Kena and other Upanishads (pdf) – Essays in Philosophy and Yoga (pdf) – Essays Divine and Human (pdf) – Karmayogin (pdf) – Bande Mataram (pdf) – Letters On Yoga I (pdf) – The Mother – with Letters on the Mother (pdf)
Suites poétiques, Loup Kibiloki ( Jacques Renaud ) : Les Enchantements de Mémoire – Sentiers d’Étoiles – Rasez les Cités – Électrodes – Vénus et la Mélancolie – Le Cycle du Scorpion – Le Cycle du Bélier – La Nuit des temps – La Stupéfiante Mutation de sa Chrysalide
Beaucoup de poèmes de Jacques Renaud ( Loup Kibiloki )
René Guénon : Le théosophisme, histoire d’une pseudo-religion (pdf) – Le règne de la quantité et les signes des temps – L’erreur spirite (1923; édition 1977 – pdf) – L’Homme et son devenir selon le vedanta (pdf) – Les principes du calcul infinitésimal (pdf) – Symboles de la science sacrée (pdf) – Le Roi du Monde (pdf) – Orient et occident (1924 – pdf) – Les états multiples de l’être (1932 – pdf) – Le symbolisme de la croix (pdf) –
Sir John Woodroffe (pseudonym : Arthur Avalon) : Mahânirvana Tantra, Tantra of the Great Liberation (pdf) (John Woodroffe and Pramatha Nâtha Mukhyopâdhyâya) — Mahâmâyâ, The World as Power : Power as Consciousness (Chit-Shakti) (pdf) — Principles of Tantra – Tantra Tattva, (pdf, 1172 pages, 90Mg) ; Title in extenso : «The Tantratattva of Shrîyukta Shiva Chandra Vidyârnava Bhattachâryya Mahodaya, with introductions by Arthur Avalon and Shrîyukta Baradâ Kânta Majumdâr»; edited by Arthur Avalon, Madras 1952.
Blogsurfer.us – Icerocket