La Constellation du Bouc Émissaire 3/3

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Jacques Renaud  ( Loup Kibiloki )

La Constellation du Bouc Émissaire 3/3

version revue, révisée, augmentée,  1993 –  2013

Certains des thèmes : le destin du Ticoune, les boucs émissaires, The Trouble with Canada, le crime de souveraineté, le danger d’être perçu faussement et le surréalisme des préjugés persistants; méditations sur “l’enfant gâté du Canada” et sur la “minorité la mieux traitée au monde”, Deconfederation, la présomption d’innocence, la démocratie, etc.

Ce troisième essai de La Constellation du Bouc Émissaire est celui qui donnait son titre à l’ensemble de l’ouvrage lors de la publication en 1993. Cet essai est en révision par l’auteur et plusieurs chapitres sont déjà rediffusés ci-dessous sur cette page.

« Si seulement c’était aussi simple, si seulement il existait vraiment des êtres mauvais se livrant insidieusement au mal et qu’il suffît de les retrancher du groupe et de les détruire. Mais la frontière qui court entre le bien et le mal traverse le coeur de l’être humain  – et qui voudra détruire une part de son propre coeur?» —  Alexandre Soljenitsyne.

«Les persécuteurs finissent toujours par se convaincre qu’un petit nombre d’individus, ou même un seul, peut se rendre extrêmement nuisible à la société tout entière, en dépit de sa faiblesse relative.»  —  René Girard, Le bouc émissaire.

«Les persécuteurs croient toujours en l’excellence de leur cause mais en réalité ils haïssent sans cause.»   —  René Girard, Le bouc émissaire.

«Tout peut… converger à peu près n’importe quand, mais de préférence à l’instant le plus hystérique, sur à peu près n’importe qui…»   —   René Girard, Le bouc émissaire.

«Pour ne pas se faire crucifier, le meilleur moyen, en dernière analyse, est de faire comme tout le monde et de participer à la crucifixion.»  —  René Girard, Le bouc émissaire.

Chapitre 1 – Un courant essentialliste anti-francophone: la clause dérogatoire serait “d’essence française” (révisé, augmenté, rediffusé ci-dessous) :

L’idée d’un “fait français pernicieux” fait ou refait surface depuis quelques années [publié en 1993]. Un “fait français pernicieux” pour le Canada. Un “fait français pernicieux” qui le serait par essence. Un exemple parmi d’autres : The Trouble with Canada de William Gairdner.

William Gairdner, l’un des orateurs et inspirateurs du Reform Party et ami personnel du leader de ce parti, Preston Manning, dit de la clause dérogatoire, dans son best-seller The Trouble with Canada : «Cette clause… illustre l’action corrosive exercée par le style français (French style) de gouvernement sur le style anglais de gouvernement, car cette clause permet au gouvernement de suspendre les droits des gens.» (The Trouble with Canada, William D. Gairdner, Stoddart, Toronto, Canada, 1990; Looking for a word to describe Québec?  “Separate” might work, Frank Howard, The Ottawa Citizen, 8 septembre 1991.)

[ L’affirmation de Gairdner est non seulement énorme, elle est factuellement et historiquement fausse. Il est évident que l’establishment anglo-canadien, entre autres à partir de 1960 sous les Conservateurs de John Diefenbaker, a été l’initiateur de l’introduction du pouvoir dérogatoire au Canada. Voici un extrait de Canada, Québec, Ontario : un proto-totalitarisme souterrain persistant :

« Le pouvoir dérogatoire canadien est constitutionnalisé depuis 1982 mais, en fait, ce principe totalitaire du pouvoir dérogatoire a été systématiquement intro­duit au Canada, dans la plupart des codes de droits, depuis une cinquantaine d’an­nées. Ce qui signifie que l’intention et la planification existaient bien avant l’introduction ou l’adoption de ce pouvoir dans les codes de «droits», c’est-à-dire bien avant 1960.

« D’abord dans la Déclaration canadienne des droits, Canadian Bill of Rights (1960; lire l’article 2) ; puis dans le Ontario Human Rights Code (1962; read article 47)  – Code des droits de la personne de l’Ontario (1962; lire l’article 47) ; dans le  Alberta Bill of Rights (bill introduit en 1972, lire l’article 2 ; ici, dans le  Alberta Human Rights Act , c’est l’article 1(1), tel qu’en vigueur en 2010 et tel que diffusé par le gouvernement albertain en 2013 ) ; dans la  Charte des droits et libertés de la personne, Québec (1975; lire l’article 52)Charter of Human Rights and Freedoms, Québec (1975; read article 52) ; dans  The Saskatchewan Human Rights Code (1979; lire l’article 44) ;  dans la Charte des droits et libertés du Canada (1982; lire l’article 33 en allant à la page 48)  (English text : Canadian Constitution Act, 1867-1982 (1982; go to page 47, read article 33) ) ; dans le Manitoba Human Rights Code, English et français (1987; lire l’article 58) ; dans le  Yukon Human Rights Act, Loi sur les droits de la personne (1987 ; lire l’article 39) ;  etc. ..  À retenir: quinze ans seulement s’écoulent entre la fin du régime nazi en 1945 et la première apparition du pouvoir dérogatoire à l’hitlérienne, en 1960, dans la Déclaration cana­dienne des droits (Canadian Bill of Rights)

« Il va de soi « que c’est bien avant 1960 que le projet d’introduire le pouvoir dérogatoire au Canada a été conçu, ce qui nous rapproche encore plus de 1945 – en fait, et très vraisemblablement, les racines du “projet” dateraient d’avant 1945 … » ]

L’équation de Gairdner suggère clairement l’assimilation de “French” à “anti-libertaire”, à “faciste”, à “proto-totalitaire”, etc.

L’anthropologue René Girard écrit que le bouc émissaire est perçu comme «tellement consubstantiel à sa faute qu’on ne peut pas dissocier celle-ci de celui-là. Cette faute apparaît comme une espèce d’essence fantastique, un attribut ontologique». (Le bouc émissaire, René Girard, Grasset, Paris, 1982.)

Pour Gairdner, la clause dérogatoire est française. La faute est française. Aux yeux de cet auteur, il y a identité causale entre l’influence du fait français et la suspension des droits des gens.

C’est une affirmation tellement énorme qu’on se demande s’il vaut vraiment la peine de la relever.

Et pourtant si : c’est le genre d’affirmation qui, par la force de son énormité même, possède des vertus paralysantes, hypnotiques.

L’affirmation est évidemment énorme puisque, selon cette logique, c’est à une “influence pernicieuse du French style”, dont tout Acadien, Franco-Canadien ou Franco-Québécois est forcément porteur, qu’il faudrait attribuer des évènements comme la déportation des Acadiens en 1755; la concentration et la ségrégation des autochtones dans les réserves; la mise hors-la-loi des citoyens d’origine ukrainienne durant la Première Guerre mondiale; la répression des francophones en Ontario au début du siècle; l’incendie du collège franco-manitobain de Saint-Boniface par le Ku Klux Klan en 1922, entraînant la mort d’une dizaine d’enfants; l’abolition des droits constitutionnels des Franco-Manitobains au XIXe siècle; la destruction de la Nation Métis et la pendaison de son leader, Louis Riel, en 1885; l’imposition de la conscription au Québec durant les deux dernières guerres mondiales au mépris de la volonté démocratique, exprimée par plébicite, de la population du Québec; l’emprisonnement ou le harcèlement des Italo-Canadiens ou le pillage des biens de 22 000 citoyens canadiens d’origine japonaise et leur internement forcé durant la Deuxième Guerre mondiale; à la même époque, le refus brutal du gouvernement canadien, sous Mackenzie King, d’accueillir les réfugiés juifs en sol canadien, sachant que ce refus condamnait ces réfugiés à une mort certaine; l’imposition de quotas d’étudiants d’origine juive jusqu’à la fin des années 1950s par l’Université McGill, à Montréal, une université exclusivement anglaise à l’époque; etc.

En vertu de la logique “gairdnerienne”, toutes ces violations ou ces dénis de libertés et de droits fondamentaux, ces répressions calculées, intéressées, souvent brutales ou cruelles sous maints aspects, seraient attribuables à l’influence d’un pernicieux “style français” de gouvernement puisque ce style «permet de suspendre les droits des gens».

Il va sans dire que Gairdner ne cite aucun des faits que je viens d’énumérer comme exemples de l’influence du pernicieux “French style”… Ce que Gairdner affirme implique pourtant bel et bien que la présence des “French” au Canada en est responsable.

En vertu de la même logique, l’ouvrage que vous lisez présentement n’a pas pu être écrit ou l’a été de mauvaise foi: je suis d’origine franco-canadienne (ou franco-québécoise, peu importe). Je suis donc ontologiquement, pour ainsi dire “génétiquement”, responsable de la clause dérogatoire. Je suis “génétiquement” ou “culturellement” responsable des actes odieux commis au Canada au cours des derniers siècles. Bref, je suis ontologiquement responsable de toute “suspension des droits des gens” au Canada. Je n’ai pas le choix. Je porte la faute. Je suis né francophone, je suis imbu du soi-disant “French-style” dénoncé par Gairdner, je suis anti-libertaire par essence.

Le philosophe Albert Memmi dirait sans doute de Gairdner qu’il se “fabrique un francophone” porteur du mal, comme les antisémites se “fabriquent un Juif” porteur du mal; comme certains Juifs se “fabriquent un Franco-Québécois” porteur du mal; comme les Néo-Conservateurs Américains et les Sionistes se fabriquent un “Arabe” porteur du mal; comme les activistes mohawks fondamentalistes se fabriquent des “Blancs” racialement, génétiquement, ou ethniquement inférieurs, particulièrement les French racists; comme toute une propagande lingualiste au Québec “se fabrique un Anglais” porteur du mal (les mouvances racistes et fondamentalistes de type gairdnerien, et les exemples d’exactions cités plus haut, provoquent et entraînent depuis longtemps, par réaction, cette même tendance minoritaire au Canada français).

Le “francophone” de Gairdner, création mythique nourrie par un esprit paranoïde, alimente tout un courant de bigoterie anglo-canadienne.

Quand un francophone lit des choses semblables à celles qu’écrit Gairdner, on dit qu’il a l’habitude de “grimper dans les rideaux”. Chose certaine, ce n’est certainement pas, ici, parce que Gairdner dit la vérité. Le francophone n’a qu’un tort, dans ce cas-ci: celui de s’enrager quand on lui verse cette bouillante mixture d’eau sale dans la tasse trouée qu’on lui offre. Au cours des années, j’ai appris à exiger une tasse entière ou non-truquée ou rien, en me réservant le droit de ne pas boire les saletés qu’on me sert, ou même de réoffrir la même tasse à mon hôte, si nécessaire. J’ai appris aussi à en détecter le ridicule, et souvent, à en rire. Après tout, contre ces non-sens énormes, contre cette prétentieuse pensée paranoïde primaire et provinciale, je peux opposer l’intelligence des siècles, les cerveaux les plus avancés de la planète, la conscience des yoguis; ce n’est pas si mal.

De plus, je sais évidemment que le fantasme de Gairdner n’a strictement rien à voir avec ce que je suis: le fantasme de Gairdner est le sien et s’il a choisi de s’étouffer l’esprit avec en le sécrétant et en s’en imbibant, ça le regarde.

Le problème est que même si je me refuse à me laisser dévorer l’esprit par les concepts les plus épais de Gairdner (et toutes ses idées ne sont pas forcément de la même eau) ou par des concepts similaires concernant d’autres groupes, la puissance des fantasmagories qu’il diffuse sereinement peut causer des torts considérables aux personnes, à moi, aux personnes dont j’ai la responsabilité ou que j’aime tout autant qu’à des millions de gens que je ne connais pas, en alimentant la haine “scapegoatante”, la haine “sans cause”, une haine polie ou rugueuse, souriante ou violente, intellectuellement raffinée ou grossière, peu importe. Ce fantasme, ce cauchemar du “francophone pernicieux”, sont très réels pour le mode de penser “gairdnerien” et peuvent avoir, dans le monde, on le sait, des effets très réels et très concrets.

Je suis assez réaliste aussi pour savoir que ce type de fantasmes va demeurer longtemps, même si l’expression de ces fantasmes peut se transformer formellement avec le temps, on change les mots, on change l’approche, mais le fond demeure, ça colle.

J’ai fini par comprendre que ces fantasmes sont probablement l’expression d’une sorte de sadisme fondamental de l’âme “vitale” de l’être humain, “vitale” au sens aurobindien. Ces fantasmes sont également le produit d’une insécurité psychologique très répandue, apparemment innée, que la simplicité et la clarté trompeuse des concepts essentiallistes, comme le concept gairdnerien qu’on vient d’évoquer, peuvent momentanément appaiser.

Ce n’est d’ailleurs pas tellement le fantasme lui-même et le préjugé qui l’accompagne qui m’indisposent. J’ai moi-même des préjugés. C’est inévitable. Tout ce que l’on connaît mal, tout ce que l’on ne connaît pas par l’expérience directe, on le connaît nébuleusement, on le connaît à travers des jugements qui précèdent l’expérience directe, c’est-à-dire, au sens strict, à travers des préjugés et des jeux de fantasmes. Dans une très large mesure, on pourrait dire que l’individu peut croître en conscience, en intellect, en richesse et en justesse d’émotion et de sentiment, en gravissant une échelle de préjugés qui se détruisent ou se désintègrent à même les chocs de la vie, les contacts humains, l’observation, la réflexion et la largeur de vision que ce processus de croissance de conscience permet à chacun d’atteindre.

De ce point de vue, un préjugé peut aussi bien constituer un potentiel de croissance qu’un potentiel de régression, de conflit social et humain, d’injustice ou de violence. Encore une fois, ce n’est pas tellement le fantasme lui-même et le préjugé qui l’accompagne qui m’indisposent, c’est la complaisance et la persistance dans le préjugé, l’absence totale d’examen, l’adoption sans examen, béate, de préjugés, leur renforcissement et, à la limite, l’exploitation sordide que l’on peut en faire à des fins politiques ou de promotion de groupe ou de promotion personnelle.

Ces préjugés, mais surtout leur maintien et leur exploitation systématique à travers les décennies et les siècles, sont largement responsables de l’hostilité ouverte ou latente dans laquelle baigne l’Histoire de tant de populations dans le monde, y compris celles du Canada. L’examen des faits devrait pourtant nous permettre de faire la différence entre cette chose terriblement abstraite qu’est un “francophone” (ou un “anglophone”, un “Noir”, un “autochtone”, etc. – il ne faut jamais oublier que ce sont des concepts ou des profilages abstraits) et l’être humain complexe et unique que chaque individu est en réalité.

Mais la vision gairdnerienne n’est pas intéressée par la complexité des êtres. Oubliez ça. Pas par la mienne, du moins, ça j’en suis sûr, et vraisemblablement pas par la vôtre non plus. La vision gairdnerienne des choses exclut, de “l’univers humain normal”, le francophone que je suis (tout comme elle exclut quantité d’individus appartenant à d’autres ethnies ou à d’autres groupes).

Dans l’esprit des  Gairdner de ce monde, les individus ne sont présents qu’en amas imaginaires. Ils sont absents en tant qu’êtres humains distincts, singuliers, uniques.

Dans l’univers gairdnerien, vous n’existez que sur un mode abstrait. Vous êtes interchangeables. Vous êtes l’objet de calculs froids. Vous êtes en cage.

Chapitre 2 – Rire avec les hyènes et hurler avec les loups; «tragédie» et «chant du bouc» ( révisé, rediffusé ci-dessous ) :

Il est évident que la vision gairdnerienne est délirante, sobrement délirante, peut-être, mais délirante quand même. Et dangereuse.

Rien d’abstrait ou de négligeable, ici.

Si le “French style” est nocif, le “French speaking” que je suis devient automatiquement suspect, voire dangereux pour toute la communauté canadienne.

Peu importe même que je sois, littéralement parlant, un “anglophone” : mon accent français me trahit quand je parle anglais. Je peux changer mon nom pour McGregor ou pour Smith, mais si je le change pour échapper à la détection je perds mon temps, ça ne changerait rien non plus : mon accent me trahirait encore. Mon accent, lorsque je parle anglais, continue donc de faire de moi un être porteur de cette nocivité éthique, morale, politique, sociale qui relève du “French style” (certains Anglo-Québécois et certains immigrants pourraient faire un constat analogue en sens inverse – c’est la dimension tragique du phénomène évoqué dans cet essai et plus loin dans ce chapitre). Et même sans accent, comme dans le cas de beaucoup de franco-ontariens ou de canadiens-français de la diaspora, l’origine “French” se retrace facilement et demeure suspecte dans l’esprit d’un très grand nombre de “non-French”, j’en ai fait l’expérience en plus de l’avoir lu au fil de ma vie dans des ouvrages publiés au Canada anglais, et nombreux sont ceux qui pourraient en témoigner.

C’est énorme, délirant, mais je n’ai pas inventé cette énormité, ce délire: on me l’impose. Je suis dangereux pour le Canada (qui est exclusivement anglais, aux yeux de Gairdner, puisque ce qui est French est nocif, dangereux et, logiquement, doit être traité en corps étranger). Il est dans la logique des choses de chasser, de neutraliser, de paralyser, d’éliminer les dangers, c’est le destin tranquille, latent et, à certaines époques, agité, voire dramatique, subi par le bouc émissaire, et logiquement, la pensée gairdnerienne remet aussi implicitement ma citoyenneté canadienne en question: je ne suis pas un vrai canadien, je suis French.

Évidemment, je ne suis pas “French” au sens où je ne suis pas une chose, un objet que l’on appellerait “French”, pas plus que je ne suis une chose, un objet que l’on appellerait “anglophone” ou “English”, ou que sais-je. Je suis. Je suis, je le sais, c’est mon point de départ central et radical. Ce que je suis profondément, je le deviens. Ce que je deviens, j’essaie de le devenir en demeurant conscient d’être car l’être est en tout. La langue que je parle est un instrument parmi d’autres de mon devenir, elle est de l’ordre d’un héritage collectif que je n’ai pas choisi, mais c’est un précieux instrument de mon devenir au même titre que le tonus musculaire qui m’est propre, par exemple, ou mes talents, mes carences, les attributs ou les facultés qui sont les miens ou qui me sont donnés au départ par la Vie, pour l’existence et l’évolution de ma conscience, existence que la nature profonde des choses, en moi, a choisie – mais pas pour m’enfermer en ces “instruments”, et pas pour que je m’y identifie totalement en m’y perdant, pas pour y perdre le lien que j’éprouve, ou que je pourrais commencer à éprouver, avec la véritable et mystérieuse origine de l’existence, individuelle (“ma” vie), ou globale.

Mais à cause des concepts essentialistes de type gairdnerien, la dimension “French”, qui pour moi est relativement accessoire – ou, tout simplement, devrait aller de soi sans complications – devient soudain d’une importance identitaire centrale et vitale parce qu’elle est, stupidement, menacée comme une sorte de signe actif du mal; non pas que cette dimension linguistique soit centrale et vitale en soi – ni, inversement, totalement indifférente – mais parce qu’elle l’est pour le gairdnerien elle devient en moi l’objet d’une contrainte inquiète artificiellement créée : je dois “sauver” cette langue, ou l’arracher au fantasme sombre que les gairdneriens sécrètent autour d’elle ; l’être humain à la fois singulier et complexe que je suis, le gairdnerien séparatiste lui refuse essentiellement «l’humanité canadienne» et le recrée en modèle répugnant à exciser : French is bad.

L’analyse psychologique sommaire à laquelle je me livre ici pourrait être faite, quelque part, et dans certains contextes, par un autochtone, franco-ontarien, anglo-québécois, allophone, Haïtien, Jamaïquain, asiatique, handicapé, enfant de riches, enfant de pauvres, sans-abri, juif, arabe, musulman, bel homme, homme laid, belle femme, femme laide, dissident d’opinion, homosexuel, lesbienne, bénéficiaire d’aide sociale, génie, bec-de-lièvre, etc., ayant fait un cheminement similaire au mien: «Tout peut… converger à peu près n’importe quand, mais de préférence à l’instant le plus hystérique, sur à peu près n’importe qui», comme l’écrit René Girard dans Le Bouc Émissaire.

Le problème est, qu’en réalité, je ne suis jamais ce qu’un préjugé veut que je sois; et l’avilissement réside en ceci que ce préjugé impose collectivement son odieux profilage fantasmatique, me colore mensongèrement, et tend, à long terme, à vouloir me changer à l’image fausse sécrétée sur moi par ceux qui, à mon égard, persistent ainsi prétentieusement à singer le Dieu créateur.

Il est inévitable que la pensée de type “gairdnerien” me pousse, comme on dit, à “prendre des précautions” : combien de têtes de linottes va-t-il convaincre? Sa pensée m’oblige à me méfier de Gairdner, des “gairdneriens”, de ceux qui pensent de cette manière ouvertement ou secrètement.

Nul doute que les minoritaires ont tendance à devenir, à la longue, à la fois observateurs, pointilleux, contestataires, dénonciateurs, secrets, voire anarchistes… On les traitera de “paranoïaques”. Mais la méfiance et les préoccupations du minoritaire qui accède à la lucidité, ou à plus de lucidité, ne sont pas de la paranoïa.

J’ai pour habitude de toujours prendre le mot «paranoïa», en m’inspirant de son étymologie, dans le sens populaire «d’être à côté d’la track» – mais de manière quasi permanente, d’où délire : «paranoïa», du grec para : à côté, au-delà; et du grec noos : l’esprit, le “mental”, le mind. Un véritable paranoïaque perçoit toujours faussement parce qu’il interprète toujours faussement : la source du délire est dans son esprit; à la limite, on pourrait dire que le véritable paranoïaque “ne perçoit pas” – sauf son délire, son champ d’illusions, ses fantasmes (un “gairdnerien” est, de ce point de vue, un paranoïaque). À mes yeux, un paranoïaque peut tout aussi bien être une tête-heureuse (Pangloss, le précepteur de Candide de Voltaire, en est un bon exemple), qu’une tête perpétuellement méfiante.

Persister à se méfier quand la méfiance a des bonnes raisons d’être fondée, ou persister à faire confiance quand cette confiance a des bonnes raisons d’être fondée, sont des attitudes saines – dans certaines circonstances ce sont même des attitudes courageuses et sages qui peuvent certainement contribuer à la survie, et non le contraire. Par ailleurs, se méfier totalement toujours, et le faire sans référence aux faits ou en les niant, ou toujours faire totale confiance sans référence, ici aussi, aux faits ou en les niant, sont des attitudes desservantes, voire malsaines, qui confinent à la paranoïa, qui confinent à vivre en permanence «à côté d’la track»; rien de pire que le pessimisme ou l’optimisme militants. Adolf Hitler était très optimiste. En fait, on pourrait dire de lui qu’il était à la fois très optimiste et très pessimiste.

L’esprit du paranoïaque invente un univers permanent de menaces ou de châteaux en Espagne, de complots qui n’existent pas toujours (car il existe des complots) – ou d’univers imaginaires surprotecteurs et surmaternants intégralement aseptisés. L’esprit du paranoïaque vit dans un univers sans contrepartie historique ou quotidienne objectivement vérifiable, sans fondement qui soit, même hypothétiquement, raisonnable. Le minoritaire que j’évoque ici, lui, surtout le minoritaire dominé, grossièrement ou subtilement, et qui s’éveille, observe, déduit, généralement tend à percevoir l’ambiance avec une certaine acuité, une certaine justesse, et ce sont des perceptions qui ont tendance à se raffiner; il observe des faits, des faits historiques ou quotidiens ou les deux. Des faits matériels et des faits psychologiques. Des faits psychologiques, voire des faits d’ambiance, mais des faits tout de même (on l’oublie souvent). Même si le minoritaire grossit ou minimise parfois l’importance des faits, ce grossissement ou cette minimisation sont, d’une certaine façon, deux manières d’admettre implicitement qu’il ne sait trop comment manipuler les préjugés et les faits, potentiellement, actuellement, ou immédiatement faux, trompeurs ou menaçants, qu’il relève. Il se trouve souvent désarçonné. Par ailleurs, il sait qu’il doit apprendre à bien percevoir pour survivre, même si on n’apprend pas, du jour au lendemain, à évaluer ces faits avec une “parfaite” justesse (il n’y aura jamais perfection, en ça ou autrement) ou à reconnaître combien peut être puissante et utile une telle évaluation juste, ou aussi juste que possible, des faits, que ces faits soient ou non potentiellement ou actuellement menaçants, neutres, rassurants, bénéfiques.

Le minoritaire n’apprend pas non plus, du jour au lendemain, à se méfier parfois tout autant des exagérations, des cachotteries, voire des agendas parfois sordides des “leaders” qui parlent en son nom, ou qui prétendent le faire, que des obsessions et des convictions ouvertement ou sourdement inquiétantes des persécuteurs. Le minoritaire perçoit les faits, il entend les paroles, il scrute les silences, il sait que les ambiances parlent, il apprend à les lire, he is on his own. Sous ce rapport, n’importe quel individu critique, examinateur, conscient, est un minoritaire, peut-être le plus minoritaire de tous mais aussi, à certaines périodes, il peut être des plus utiles à son entourage et pour la société dans laquelle il vit, souvent parce qu’il voit ou a vu des choses que les autres n’ont pas observées ou n’ont pas voulu observer – la foule des «candides» malheureusement «panglossés» par des autorités et des masse-médias «panglossants». Le minoritaire finit aussi par “connaître l’Histoire”. D’une manière ou d’une autre. Chose certaine, il n’a pas le choix. Et il tire des conclusions. Ou alors, s’il connaît mal l’Histoire, il finit par ressentir cette inconnaissance ou cette ignorance comme des carences qu’il est essentiel de combler, et même si les historiens peuvent se tromper ou même, parfois, nous tromper, on cherche des recoupements, on cherche quand même, on est à l’eau, faut nager, ce monde est imparfait et ne garantit rien – de ce point de vue, aucune anthologie, aucune encyclopédie n’est «fiable», la connaissance ne nous tombe pas toute rôtie dans le bec, mais on peut trouver énormément de choses utiles et pertinentes dans les dites encyclopédies, y compris Wikipedia – faut se dépatouiller, faut savoir, on cherche quand même, on peut être confirmé ou démenti, mais on trouve – et on trouvera encore, quite à se tromper encore : «Mieux vaut errer sur son propre chemin que de cheminer droit selon la loi d’un autre» ou «sur le chemin d’un autre», dit à peu près le yogui Sri Aurobindo Ghose, et j’adhère à ça. On chemine, on chemine quand même.

Quoi qu’il en soit, le fait que le minoritaire puisse se méfier de ce qui peut apparaître menaçant, ou de ce qui peut constituer une menace potentielle, qu’il puisse songer à se protéger de ce qui pourrait bien devenir dangereux, plaide en faveur de sa santé mentale, d’une saine activité de ses facultés, tout le contraire d’un déséquilibre morbide. On est pas sur terre, comme on dit, pour se laisser shafter – que ce soit par des “damneurs”, par des “sauveurs”, ou par des endormis panglossés. Le contexte dans lequel il vit est, certainement peut être, pour le minoritaire, un catalyseur d’évolution de conscience, à la condition de refuser la paranoïa, celle d’une tête-heureuse ou d’une tête-malheureuse avec leur persistance à percevoir le monde sur un mode illusoire, faussement rassurant et donc dangereusement rassurant, ou menaçant quand il ne l’est pas, ce qui, dans les deux cas, quand c’est caractérisé par une inébranlable persistence, confine à la véritable paranoïa. Dans ce contexte, les faits observés – que ces faits soient des faits matériellement constatables, ou des faits psychologiques, ou spirituels, ou des émotions, des raisonnements – deviennent des paillettes d’or comparé aux “opinions” qu’on peut souvent avoir ou qui circulent en surabondance : les opinions, en voulez-vous en v’la, c’est souvent a dozen a dime, il en faut, disons, mais ça ne vaut pas une paillette d’or factuelle, au sens où je l’entends dans cet essai.

*

Le fait que le minoritaire se mette à donner valeur d’essence à ce que l’on méprise en lui, à ce que l’on pointe d’un doigt accusateur en lui (langue, religion, race, etc.), en d’autres termes, qu’il fasse sien le délire majoritaire, préjudiciable ou persécuteur, et le brandisse soudain comme un symbole positif et central de lui-même, constitue un phénomène pratiquement inévitable et en même temps un point tournant.

Cela signifie que le préjugé réducteur se cristallise maintenant à la fois dans celui qui l’impose et dans celui à qui il est imposé. Clac! : le piège se referme. Dans l’un, il se cristallise “négativement”; dans l’autre, “positivement”. La polarisation dynamique s’accomplit; persécuteur et persécuté se retrouvent à l’intérieur d’un même système essentialliste, d’un même système de relations aberrant qui s’allume par contact des deux pôles, et qui se met à battre : «Je suis ce que vous voyez en moi». Je sais, ce n’est pas si simple, mais le lien dynamique, à sa racine polarisée, contraint. La boucle est bouclée. Le cumul a fait son oeuvre. On a atteint le seuil d’un saut qualitatif et on a fait le saut. On pourra alors, à la limite, parler du délire, de l’hystérie, de la mégalomanie ou de la psychose collective plus ou moins latents ou activés du minoritaire ou des minoritaires, excès qui feront écho à la brutalité psychologique ou à la bêtise intellectuelle du persécuteur ou du majoritaire. L’enfer. C’est un point tournant dans la vie d’un minoritaire, un point tournant dans lequel, dès la fin des années 60, j’ai cherché à ne plus me laisser entraîner – mais la force collective et invisible de l’entraînement, du pulling, est très forte, de part et d’autre. Elle semble incontournable et inévitable. On pense à une tragédie qui se joue, de plus en plus contraignante. Elle suit les lois de l’action, strictement parlant, les lois karmiques («karma» est un mot d’origine sanskrite qui signifie «action»), pour le meilleur, pour le pire, pour un mélange des deux, c’est l’univers du “je suis pour”, du “je suis contre”, etc.

Quoi qu’il en soit, il reste que je ne suis pas d’abord une langue, je ne suis pas d’abord une religion, je ne suis pas d’abord une couleur de peau, je suis autre chose, je le sais du fond de mon être, par instinct, par intuition, et je ne veux pas me défaire de cette intuition de fond qui m’anime, me soutient, me donne vie, littéralement, même si ceux qui saisissent ici ce que je veux dire sont beaucoup moins nombreux que certains pourraient le penser – mais je peux me tromper.

Je ne suis pas d’abord et avant tout un francophone, et ceux qui le pensent, délirent, même si le délire fut induit par un autre délire, plus détestable encore, celui du persécuteur. Du point de vue de l’intelligence, de l’intellect, de l’intuition, ils vivent à rabais, ils se contentent d’un junk food ontologique qu’on cuisine pour eux et pour lequel ils payent, ce qui est enrageant et, souvent, enrage. Que des allophones, des francophones, des anglophones puissent penser qu’ils sont eux-mêmes des allophones, des francophones ou des anglophones d’abord et avant tout, ne m’oblige en rien à me rendre à cette idée et à mimer ce comportement. Qu’ils pensent de moi ce qu’ils veulent, je sais que si la dimension francophone en moi prend soudain une grande importance, hors de juste mesure, ce n’est pas que cette dimension, en soi, soit surimportante : c’est que le persécuteur lui donne une importance boursoufflée, c’est que, au nom de cette langue, ou au nom de ce signe quotidien de mon existence, on puisse me percevoir faussement, me traiter ou proposer de me traiter injustement, différemment, en porte-à-faux par rapport à ce que je suis vraiment et qui est tout autre chose; je sais bien que je suis infiniment plus qu’une caractéristique parmi d’autres, que ce soit ma langue maternelle, la couleur de mes cheveux ou mon rythme cardiaque, mais le persécuteur pense autrement, le persécuteur semble être toujours exclusivement matérialiste, et la dynamique de sa paranoïa est contaminante.

Cependant, en refusant de faire, de la langue, l’essence de mon être, je deviens à mon tour une autre sorte de minoritaire parmi ces minoritaires qui, n’y tenant plus, ont fait leur le manteau trop étroit pour eux, truqué par le tailleur, que le persécuteur leur impose et que leur élite endosse en leur nom après l’avoir simplement retourné à l’envers en confirmant la polarisation et en “lançant” son battement. Je deviens un minoritaire de minoritaire. Un dissident? En quelque sorte, mettons, par défaut, parfois de manière ouverte, parfois de manière sourde. À la limite, on me traitera de “traître”, comme cela m’est arrivé dès 1967 quand j’ai monté sur un navire qui allait vers l’Est et que j’ai quitté le Québec. Ou alors, «pour ne pas se faire crucifier, le meilleur moyen, en dernière analyse, est de faire comme tout le monde et de participer à la crucifixion», écrit René Girard, avec beaucoup de justesse, dans Le Bouc émissaire. Pour éviter d’être un “traître”, on peut donc être tenté de “rire avec les hyènes” ou de “hurler avec les loups”. On peut être tenté de porter, à l’exclusion de tout autre, ce lourd manteau d’abstractions réductrices qui veut prendre toute la place, et que l’on appelle un “francophone”, un “anglophone”, un “allophone”, un “autochtone”, un “Canadian”, un “Canadien”, un “Québécois”, etc., surtout dans la mesure où le manteau qu’on porte ainsi nous autorise à haïr, réprimer, ou avilir un autre groupe en toute (in)quiétude, un autre groupe dont le mensonge épais et persécutant, tranquille ou pas, nous a, en quelque sorte, dans une large mesure, généré, et est, pour cette raison, justement haïssable… Vous voyez le cercle encercler le troupeau – bêtes et bergers. On perd quelque chose d’infiniment précieux: le contact avec soi, avec le mystère de ce que l’on est. On quitte la conscience, voire le corps, pour faire corps avec le manteau – sur le mode de l’acceptation ou du rejet. On entre dans l’image, dans une surface des choses, une surface des choses d’autant plus agitée qu’elle tend à s’éloigner de plus en plus de l’être et à maintenir cet éloignement. On fait corps avec l’illusion de l’image hypertrophiée et hypertrophiante qui s’est imposée. On s’installe dans un indéfinissable malaise, un malaise à la fois subtil et écrasant que la rage et la colère souvent permettent d’évacuer, et c’est inévitable : on s’est confondu avec l’image. L’individu s’est fait collectivement “plastifier”. C’est le cercle, ou plutôt la spirale. La pensée de type gairdnerien, justement haïssable, a gagné. On pense au mot «tragédie», et je pense qu’on a raison.

*

Certains trouveront exagéré de parler, ici, de tragédie. Mais La Constellation du Bouc Émissaire ne cesse d’évoquer ce terme et cette idée, et pour au moins deux raisons.

La première raison est qu’une tragédie représente des personnages impuissants face aux déités, aux forces supérieures, aux puissances de l’inconscient, ou cachées, qui les manipulent; l’enchaînement des événements dont les personnages sont le jouet y relèvent d’une fatalité implacable et conduisent à un dénouement inévitable.

La deuxième raison est l’étymologie même du mot «tragédie», tragodia en grec ancien, mot formé des mots grecs tragos, qui veut dire «bouc», et oide (d’où provient le mot «ode» en français), qui veut dire «chant» : une tragédie, c’est, énigmatiquement, et littéralement, le chant du bouc

L’origine de l’utilisation du mot grec tragodia, «le chant du bouc», pour désigner les événements des tragédies, demeure obscure. On mentionne souvent comme origine possible de l’utilisation de tragodia, une époque où la récompense obtenue par les vainqueurs d’un concours de chant choral était un bouc, ou encore une époque où un choeur dansait autour d’un bouc avant de le sacrifier. Les deux hypothèses sont pertinentes. Par exemple, dans les deux hyphothèses, on peut remplacer – sur un mode mineur – «choeur» ou «concours de chant choral» par «campagne électorale», et «bouc» par «population captive» ou «population sacrifiable» : les «chanteurs» «enchantent» et finissent par faire «chanter» et «danser» une population qu’elle va faire payer, qu’elle va même graduellement piller, ou pire.

Ça se rapproche de ce que je cherche à exprimer dans cet essai : sans contact avec l’âme divine en nous, d’abord et avant tout, on demeure dans le champ d’action des dieux ou des forces de “l’inconscient”, et toute quête de justice, de liberté, de bonheur, est vouée à la génération de son contraire. C’est-à-dire que toute bonne chose, ou toute chose jugée “bonne” à raison ou à tort, est destinée à tourner soit à l’échec ou à la tragédie; à tourner en chant du bouc se sacrifiant ou sacrifié aux déités qui l’activent d’un pôle à l’autre en le piégeant dans la dynamique activée de ces pôles, et en dévorant ses énergies. Et paradoxalement, et en même temps, le persécuté, l’étouffé, la victime de l’injustice ou des préjugés qu’on amasse comme des masses de déchets sur sa tête, doit se défendre dans le piège; en dépit de tout, j’aurais tendance à en faire un devoir, car en se défendant, même dans les lois du piège, le bouc se rapproche, imparfaitement, de manière très lointaine, de la liberté d’être et de l’affirmation d’une vérité qu’il éprouve, peu ou prou, au plus profond de lui-même – et la liberté, comme la vérité, sont d’essence divine et nous rapprochent du Divin, piège des dieux ou pas. Et en un sens, certains pourraient voir ici une autre expression du tragique – mais sur un mode qui tend, lui, malgré tout, à augmenter en nous la présence active de la liberté. La conscience qui évolue finit par savoir quand le “pacifisme” exclusif est aussi mensonger que le “bellicisme” exclusif, quand la soumission et le recroquevillement sont aussi mensongers que la domination et le contrôle des destins ou leur cruauté. Qu’est-ce à dire? Que c’est la conscience la plus profonde en nous qui doit guider. La vie est l’aventure de cette conscience qui évolue. Quand on le comprend, une vie, n’importe quelle vie, n’est jamais perdue, et même si elle erre, elle n’erre pas en vain.

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Une autre origine possible de tragodia, «tragédie», «chant du bouc», est que la forme originale du mot grec aurait été, en fait, trygodia, du grec trygos, qui signifie «vendange» (la moisson et l’écrasement des raisins pour les transformer en vin, souvent rouge), et oide, «chant», qui a donné «ode» en français : les événements que constituaient la représentation des tragédies grecques auraient été d’abord introduits pendant la saison des vendanges, des trygos. Avec trygodia, on semble s’éloigner des deux autre origines possibles : trygodia n’est pas tragodia. Et pourtant, même avec «chant des vendanges» comme origine du mot «tragédie», on reste dans une symbolique fort apparentée au deux autres, avec le piétinement sacrificiel de masses de raisins pour leur transformation en vin rouge et, au fil du temps, celle de la transmutation de la trygodia en tragodia, en tragédie.

On dit que les Grecs anciens considéraient comme des “barbares” ceux qui buvaient leur vin sans le couper d’eau. Prudents et bien avisés, ces Grecs. Ils savaient probablement mieux que nous d’où, évidemment, provenaient les vins, mais surtout à quelles régions de l’Histoire aboutissaient les fins de l’ivresse, et comment n’en pas être aveuglément (a-videment, littéralement) complètement victime. Comment non seulement éviter le mal de tête, mais comment jouir sans la perdre.

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Pour terminer ce chapitre, puisqu’on a mentionné Candide, de Voltaire (qu’on trouve d’ailleurs en entier sur ce blog), et surtout le précepteur de Candide, Pangloss, voici quelques notes, d’aucun dirait des «pinotes», sur Pangloss (les mots sont des pinotes, des arachides : on peut manger les pinotes avec la cosse mais on découvre mieux la saveur de la pinote en cassant la cosse, en l’enlevant, et en croquant l’amande…); ce qui suit est extrait d’un article sur Voltaire et le Canada :

«Pangloss : du grec ancien pan, tout, et de glossa, langue. «Pangloss», le nom du précepteur de Candide, serait synonyme de Polyglotte. Maître Polyglotte, disons. Ou le docteur Polyglotte. Etc. On sait aussi que Voltaire connaissait l’anglais et était anglophile et que «Pangloss» peut non seulement se lire «Pan-gloss» (tout-lustre, tout-brillant, évoquant l’idée d’un omniprésent lustre de surface, d’un brillant superficiel), mais peut aussi se lire, en anglais: pang-loss. «Pang» peut se traduire par «pincement au coeur», «douleur», «angoisse». «Loss» se traduit par «perte». Si on lit ainsi «Pangloss» (pan-gloss et pang-loss), le docteur Pangloss est le superficiellement brillant docteur Sansangoisse, le brillant docteur Sansdouleur, ou le tout-lustré docteur Têteheureuse. Le docteur Pangloss est une sorte de docteur Hystérique, ou de docteur Paranoïa. Para-noïa = «à côté de la connaissance», ou «à côté d’la track»; un «paranoïaque» peut tout aussi bien être, mais en tout temps, c’est ça le problème, totalement confiant ou totalement méfiant, mais l’essentiel à retenir est qu’il est à côté d’la track presque tout le temps, en état de perception fausse, et qu’il agit en conséquence … Brrr. Pangloss est un type qui ne sent plus grand’chose, voire rien (il est, au fond, aliéné d’une partie de lui-même) et qui pontifie béatement en fuyant (inconsciemment) la douleur, l’angoisse, le pang, le pincement au coeur. Pang-loss a «lossé tout pang», il ne se contente pas de fuir le pang, il nie la douleur, et il la glosse, il la peinturelure de sourires béats. On pourrait aussi appeler Pangloss, le docteur Névrosebrillante; une sorte de «mentor-mère», abusivement protecteur pour se protéger lui-même – délirant, tête-heureuse et béat, en perpétuel état de fuite et de déni.»

Chapitre 3 – French don’t read books et le destin du ticoune  ( révisé, corrigé, augmenté, rediffusé ci-dessous ) :

«All that is French is stupid»; «Pepsis can’t succeed»; «French can’t learn maths»; «French don’t read books»; «Speak White!»; «You know what: they speak English, they’re fluent in it, all of them; they keep speaking French because they’re trouble-makers»; etc.

Traduction rapide : «Tout ce qui est français est stupide»; «les pepsis sont des handicapés du succès»; «les Français sont (zéro) (des incapables) en maths» (tout démontre le contraire dans les concours internationaux); «Les Français lisent pas de livres» (ils lisent seulement des hebdos de fin de semaine); «Parlez Blanc!» (c’est-à-dire : «Parlez anglais!»); «Vous savez quoi? Ils parlent tous anglais; ils s’entêtent à parler français parce c’est des faiseurs de trouble (ou : «parce que ce sont des agents de désordre», «parce que ce sont des agents de discorde» : «trouble-makers»).

Cette forme de pensée enferrée dans les préjugés, cette forme de pensée avec laquelle j’ai dû me familiariser par la  force du contexte dès la prime adolescence, vers l’âge de 13, 14 ans, à Montréal, au Québec, peut recéler paradoxalement un avantage considérable pour la conscience qui en est l’objet. «When life throws you a lemon, make lemonade» – «quand la vie vous refile un citron, faites de la limonade». Ma version : «À la condition de pas nécessairement se contenter d’en faire une limonade, c’est pas une mauvaise idée de s’en faire une…» Pourquoi pas? Polyvalence des voies et des plans de la survie psychologique ou matérielle. On apprend. C’est d’une analogie lointaine avec l’idée qu’il n’est pas interdit de se réjouir, d’en profiter même quand, du haut de sa sottise, de son mépris, de sa bigoterie et son arrogance, le diable vous interdit l’entrée de l’enfer…

Le premier effet produit au contact de ces préjugés linguistiques, ethniques, sociaux – dont le gras dégoulinant appelle certainement l’application acide de gallons de citronnade sans sucre pour s’en laver – c’est l’étonnement : comment des gens normaux peuvent-ils produire des pensées aussi bizarres, anormales, étranges?

Ces phrases, au premier contact, sonnent tout à fait spontanées. Tout en ayant une résonnance hors de ce monde. Surréaliste. On les a jamais entendues avant. Elles sont nouvelles. C’est d’une analogie très lointaine avec l’effet que peut vous faire la première lecture de versets surréalistes, quoique les préjugés que je mentionne soient moins sublimalement enchanteurs que d’entendre, par exemple, Paul Éluard vous dire que «la Terre est bleue comme une orange» … On ne sait pas encore que ces préjugés omniprésents, ces drôles de phrases et d’affirmations, sont l’expression de ce qu’on appelle des «préjugés ethniques», ou des «préjugés raciaux», qu’ils sont les signes d’une complaisance mentale débilitante du dominateur ou du majoritaire (à l’échelle canadienne), acquise et perpétuellement transmise, et apparemment scellée forever. C’est leur bizarrerie, leur insignifiance, leur stupidité qui frappent d’abord.

Assez vite, à force d’entendre ces expressions, ces phrases étranges aux connotations dadaïstes, ou en constatant, surtout, qu’elles persistent, un sentiment s’éveille en nous : «quelqu’un» a menti à ces gens-là et, depuis, ils se racontent des histoires, ils sont sous hypnose ou sur le verbo-automatique, on les a transformés en cassettes, il faut les mettre au courant.

Plus tard, ma réaction à l’ensemble de ce semblant, de cet ersatz de pensée, a changé, elle a pris à mon insu des tonalités plus dramatiques : ces gens-là sont sérieux, ils croient vraiment ce qu’ils disent.

On réalise peu à peu qu’il ne s’agit pas simplement d’un phénomène étrange, un peu curieux, fortuit même, mais de quelque chose de répandu, de persistant, quelque chose qui pourrait bien devenir dangereux et influencer négativement un destin, entraîner des conséquences sérieuses.

On y sent de la haine. De la cruauté, surtout. Ces dernières s’expriment ouvertement, “sans complexes”, entre autres dans le ton. Vous êtes cuits, c’est grésillant : «All that is French is stupid!». C’est sans appel quand vous entendez ça les premières fois, surtout quand vous entendez cette phrase prononcée par une adolescente, soudain dressée comme un piquet d’acier surgi d’un mystérieux monde intermédiaire, et qui semble parler du haut et au nom d’un tribunal égrégorique ad hoc ambiant avec toute la sottise ardente d’un animus surbandé et qui, souvent, est anglophone mais pas du tout d’origine anglo-saxonne : on dirait une “intermédiaire”, une vicaire, qui adopte et transmet le dogme des hautes sphères avec zèle pour plaire aux trolls en chef.

Ceci dit, si je suis perçu comme une chose bizarre, on me traitera un jour comme une chose bizarre – en un sens, on le fait déjà, c’est simplement une question de degré. Si on me dépouille de mon humanité, on me traitera un jour inhumainement, «on» m’imposera de ressembler à l’idée ou à l’image qu’on se fait de moi – en un sens, on le fait déjà, comme on l’a dit, c’est une question de degré.

Pas étonnant qu’au début des années 1960s, l’auteur, à 17, 18 ans, parfois crie le journal L’Indépendance sur la rue – et finit même par y écrire des articles aux côtés de Pierre Bourgault (que le mouvement «souveraineté-association» et le Parti Québécois de René Lévesque feront taire et chasseront un jour, comme un bouc émissaire, in the wilderness, dans le désert).

Faut faire quelquechose, quoi. Vendre le journal, ça, autre chose. Qui a envie de continuer à vivre sous la tutelle de gens sous hypnose qui vous perçoivent, dans leur esprit programmé, comme un imbécile pérenne?

*

Avec le temps, chacun peut créer une distance intellectuelle, ou émotive et intérieure, ou les deux, face à cette étouffante pensée de groupe. C’est très bon de le faire. Que ce soit la pensée de groupe engendrée et maintenue par l’ethnie hostile à l’ethnie au sein de laquelle on est né, ou que ce soit, par périodes, la pensée de groupe de cette ethnie même au sein de laquelle on est né et qui aussi peut finir par nous accabler à trop vouloir nous protéger – tout en tentant aussi de nous cacher des choses, ou en voulant nous empêcher d’en avoir l’expérience directe, ou d’en tirer des conclusions nécessaires et salutaires.

On semble être enveloppé par de “l’inévitable” que les maîtres des communications publiques cherchent à camouffler, dirait-on, ou à arrondir, ou à feutrer. [ 2012 : surtout à notre époque, de manière aiguë à notre époque, les establishments non seulement ne nous apprendront pas grand-chose, ils auront plutôt tendance à nous tromper plus que jamais; les establishments sont en mode de gestion de volcan. Il faut les comprendre : ils sont assis dessus et, jusqu’à tout récemment, la montagne était confortable, mais voilà : ça change. ]

Quoi qu’il en soit, la perception commence à s’aiguiser chez celui ou celle qui observe attentivement. La psychologie s’affine. L’intellect travaille – et il ne faut pas le laisser s’emballer non plus dans la vitalité, on risque de déconner, ça dessert la conscience. Mais.

On s’éveille. On voit bien qu’on nous rejette sans raison, sinon pour des raisons obscures, pour des raisons qui ne sont pas limpides. Et en même temps on nous “veut”, on veut “nous garder”, on nous aime, «we love you», on nous le dit pour nous retenir dans l’ensemble canadien quand on réalise, comme lors du référendum de 1995, qu’on veut voler de nos propres ailes. On cherche à nous coïncer dans un double-bind : «on vous veut pas, on vous veut, on vous veut, pas» – un outil de prédilection des abuseurs-contrôleurs et des fabricants de fous.

Le scapegoaté qui observe les scapegoateurs autour de lui finit assez vite par les trouver à la fois pauvres en psychologie, primaires en philosophie et en perception, et en même temps psychologiquement transparents : non seulement le scapegoaté qui appartient au groupe insulté a-t-il le sentiment de mieux se comprendre lui-même, mais il a le sentiment aussi de comprendre le scapegoateur mieux que le scapegoateur lui-même ne se comprend. Le minoritaire refoulé, exclu, n’a pas tort de penser ainsi :  le nitwit n’est pas nécessairement celui qu’on pense.

Le diminutif amusant, et en même temps méprisant, le diminutif «ticoune», qui s’est faufilé il y a longtemps, on ne sait comment, dans le vernaculaire canadien-français, signifie «lumière» en qabalah hébraïque, «présence de la lumière divine», «réparation», «bon», «bien», et même «perfection» finale quand l’univers est rédimé : en caractères latins, on le transcrit souvent sous les formes suivantes : «tikun», «tikkun», etc. Ouatever. L’inconscient collectif canadien-français, à travers ses trouvailles vernaculaires, il faut l’admettre, n’a pas la compensation inconsciente modeste,  —  et admettons aussi que les voies de ces compensations sont, pour le moins, mystérieuses.

Évidemment, certains qabalistes vous diront que seuls les juifs peuvent profiter des capacités ou du destin spirituel qu’implique la notion de «ticoune» : à mes yeux, une telle façon de voir tient d’une mégalomanie qui éloigne ceux et celles qui en sont atteints de l’essentiel sur lequel ils croient détenir un claim absolu. C’est à eux d’y voir, je ne m’obstinerai pas là-dessus. L’Histoire est pleine de ces délires élitistes. Certains durent plus longtemps que les autres, mais ça ne veut pas dire qu’ils sont fondés et il suffit de regarder ce qu’ils engendrent. D’ailleurs, une telle prétention, vous ne la trouverez pas seulement chez eux : on la trouve dans tous les establishments, les sectes, etc., où on a tendance, en haut lieu, à «se prendre pour d’autres» : «Nous, de l’élite…» – je l’ai déjà entendu, évidemment, me trouvant un jour parmi un groupe de séminaristes canadiens-français… En d’autres occasions aussi. En passant, le mot «élite» a la même étymologie que «élu», il nous viendrait du vieux français «elit», ou «eslit», qui signifiait «choisi», «élu», aussi du latin «eligere» («choisir», «élire»). Si la phrase «nous, de l’élite» vous énerve, imaginez un moment la phrase prononcée par Charlie Chaplin dans Le Grand Dictateur… Ça aide, non?

«Ticoune» ou «tikun» est associé, en qabalah, à la notion de «paillette de lumière divine», donc à celle d’«étincelle du divin» : c’est ainsi que Srî Aurobindo Ghose et sa compagne de toujours, Mira Alfassa (La Mère – incidemment d’origine juive), désignent souvent l’âme divine en nous. L’expression aurait son origine dans les védas. Je pense qu’on la trouve dans une upanishad. Vraisemblablement ailleurs, aussi, dans d’autres traditions. L’âme divine est présente en chacun. L’âme divine n’est pas juive, ou catholique, ou musulmane : elle est divine, c’est pour ça qu’on l’appelle comme ça. L’âme divine en nous est, en quelque sorte, un «tikkun», une paillette d’or ou de lumière dont le destin est de croître en transformant divinement l’individu – donc le monde. Le destin du ticoune est essentiellement spirituel, c’est celui de croître divinement dans toutes ses activités, en son corps, ses corps, et en ce monde. En un sens, le destin du prophète Jésus en était un de «réparation», de «tikun».

Donc. Quand on vous traite de «ticoune», prenez-le comme un compliment si vous voulez, pourquoi pas, mais c’est infiniment plus qu’un compliment : c’est à la fois un signal et un signe, un rappel, une grâce, un événement, une invitation fortuite à l’éveil à ce que vous êtes vraiment au fond de vous. L’insulteur, quand «ticoune» est utilisé comme insulte (ça l’est souvent, mais c’est loin d’être toujours le cas), évidemment ne sait pas ce qu’il dit, ou plutôt il ne sait pas ce qui se dit à travers lui, mais ça, faut comprendre et se dire qu’au fond, lui aussi c’est un ticoune…

Et finalement, tout être humain devrait se méfier comme de la peste des «nous-de-l’élite» ou des «nous-les-élus» qui veulent «sauver» les «ticounes» et qui croient fermement être investis d’une mission du genre.

*

Le minoritaire, l’individu minoritaire, souvent, voit croître sa capacité d’éprouver, de deviner, d’intuitionner, à un degré que le dominateur ou le persécuteur souvent semble incapable d’atteindre, je l’ai souvent constaté. C’est étonnant. Ça induit souvent des silences tranquilles chez l’exclu pérenne, et de souples glissements de conversation “sur d’autres sujets” : il y a des choses que les gros-gras – de toutes classes et de toutes ethnies, d’ailleurs – semblent incapables de piger, et on finit par ne pas insister. Il faut admettre aussi, dans une perspective plus large, que certains échecs de complémentarité nous signalent simplement que cette complémentarité n’est pas mûre, elle est ajournée. Next time, rendez-vous dans une heure, dans un mois, ou dans dix mille ans.

Le contexte, le climat complexe dans lequel le minoritaire vit, sont propices (tout comme pour l’artiste, ou pour l’esprit véritablement philosophe, ou le poète, ces minoritaires par excellence) au développement et à l’épanouissement de tout un réseau, souvent transpersonnel, d’antennes invisibles, sensibles, hypersensibles, et parfois d’une étonnante justesse de captation et de perception. Parfois. Mais des «parfois» qui peuvent avoir tendance à se multiplier. Par cycles ou par périodes. La conscience se développe. C’est l’aventure.

Il n’est pas étonnant que les poètes, les peintres, les artistes de toutes sortes soient si nombreux au Québec : ce n’est pas seulement parce que ce champ leur a été traditionnellement largement abandonné par un establishment utilitariste qui se reconnait souvent lui-même comme boring to death (ennuyant à mourir), c’est aussi que les Canadiens-Français sont dans une situation propice au développement, presque par défaut, de maintes qualités d’intuition, de perception, d’esthétique au sens large. Le minoritaire devine. Souvent se fait avoir aussi, c’est paradoxal, et c’est comme ça, après tout, c’est un ticoune, de toutes façons, quand ça arrive il apprend. Quand il le fait. Il ne le fait pas toujours. Mais il peut le faire et beaucoup le font, le font bien, et ça aide les autres.

Incidemment, on sait que ce phénomène de “développement d’antennes” empathiques c’est aussi le cas des gens pauvres par rapport aux plus riches ou aux très riches : le pauvre a beaucoup plus d’empathie et comprend beaucoup plus de choses du domaine humain que le riche. En d’autres termes, bien des pauvres deviennent, par la force des choses, plus intelligents et perceptifs que bien des riches, et sans toujours s’en apercevoir, et sans s’en vanter – alors que le riche sera porté à se vanter d’être plus intelligent que les pauvres, ou en tout cas à le croire – souvent sans l’être et en se leurrant lui-même.

Chapitre 4 – Le devoir de parler français et le beau sort de René Simard.

Chapitre 5 – La démocratie, les vainqueurs, les perdants, la barbarie.

Chapitre 6 – Les protocoles de la sagesse populiste: de l’essence juive du bolshévisme à l’essence french du collectivisme.

Chapitre 7 – Le petit ennemi, le grand ennemi, Oka, Meech, et la pureté ethnique – ou plutôt ethno-stratégique – d’Ovide Mercredi  ( révisé, corrigé, augmenté, rediffusé ci-dessous ) :

Un chroniqueur du Ottawa Citizen, s’inspirant apparemment d’une idée que j’avais déjà exprimée ailleurs en août 1991, écrivait quelques semaines plus tard, en septembre, que «le nationalisme a besoin d’un ennemi, pas d’un ami, pour survivre». [ Reférences : Les géants-villages, réflexions sur une notion familière: la nation, Jacques Renaud, Cité Libre, Nouvelle série, Volume XIX, numéro 1, Montréal, juillet-août 1991; Looking for a word to describe Quebec?  “Separate” might work, Frank Howard, The Ottawa Citizen, Ottawa, 8 septembre 1991.]

Rien n’est peut-être plus près de l’univers archaïque et onirique de l’enfance profonde, peuplée d’êtres merveilleux, d’ogres, d’ogresses, d’amis, d’ennemis, de héros, de monstres, que les grands déploiements excitants, parfois absurdes ou grotesques, drôles ou sordides, terrifiants, exaltants, dramatiques, de la politique. En ce sens, dans la sphère politique, toutes les populations semblent être demeurées, à un degré ou à un autre, atrocement et désespérément infantiles : on sait avec quelle spontanéité les enfants et les ados peuvent parfois être cruels entre eux.

En fait, ce qu’il est convenu d’appeler «le nationalisme», y compris le nationalisme canadien – ce nationalisme que Frank Howard, comme tant “d’intellectuels” canadiens, adore ne pas mentionner, comme s’il n’existait pas – s’articule sur plusieurs ennemis, pas un seul, entre autres un plus grand que lui et un plus petit que lui. (En passant, le mot «nationalisme» m’apparait de plus en plus comme une appellation qui ne convient pas toujours, on pourrait peut-être parler de «dynamique de grands groupes identitaires», mais ce serait peut-être, cette fois, passer simplement de «bonnet blanc» à «blanc bonnet»…)

La structure dynamique du “nationalisme”, ou de la “dynamique des grands groupes identitaires”, semble s’articuler autour de cinq termes, au moins, dont les relations sont soumises à un processus continuel de mutation ou de changement (on pourrait vraisemblablement ajouter d’autres instances; logiquement et intuitivement il faudrait probablement se rendre jusqu’à 7 ) :

1) un groupe donné 1;
2) le grand ennemi de ce groupe 1 ;
3) le petit ennemi de ce groupe 1 ;
4) le grand ami de ce groupe 1 ;
5) le petit ami de ce groupe 1.

Chaque ennemi (comme chaque ami) se trouve aussi, à son échelle, potentiellement, actuellement, ou éventuellement, au rang de «groupe donné», ou rang 1.

Aux yeux d’un important courant nationaliste canadien-anglais, les États-Unis sont un grand ennemi, et le Québec, un petit ennemi.

À l’époque où j’écris ces lignes (1992), les États-Unis ont un grand ennemi économique du moment, le Japon, et un choix de petits ennemis parmi lesquels on compte évidemment la minorité américano-japonaise. Les États-Unis ont aussi les Noirs comme petit ennemi, qui eux ont aussi des petits ennemis, par exemple les Américano-Coréens de Los Angeles.

Demain, les États-Unis pourraient très bien devenir le bouc émissaire du reste du monde : le reste du monde est plus grand que les États-Unis et constitue un grand ennemi potentiel, et pour cause. Les Allemands ont été pendant longtemps le bouc émissaire d’une vaste partie du monde après la fin de la deuxième guerre mondiale en 1945, et les Juifs européens l’avaient été aussi sous l’influence des courants facistes et nazis en Europe avant 1945; depuis, la propagande et l’activisme sionistes israéliens ont transformé, cette fois, les Palestiniens en bouc émissaire permanent avec l’appui du grand ami américain. [2012 : Le Canada semble prendre le relais, ou s’ajouter, à la liste des grands amis sionistes; un autre est la France. Parmi les petits ennemis du sionisme, il faut compter, entre autres, une opposition juive au sionisme, à l’intérieur d’Israel et à l’extérieur d’Israel. Ces structures sont complexes et évoluent tout le temps – lire Héraclite.] [ 2012 : aujourd’hui, en Occident, les musulmans en général se retrouvent dans une situation de scapegoating généralisé qui monte, descend parfois un peu, remonte, ondoie, observable en temps réel comme on dit en informatique : ils sont pris dans la structure dynamique de la constellation du bouc émissaire. Toutes ces manifestations de la structure amis-ennemis procèdent d’une dynamique interne qui joue impitoyablement tous ses pions à l’insu des pions – de la plupart d’entre eux, c’est sûr – depuis, peut-être, la nuit des temps. ]

Aux yeux des plus puissants courants nationalistes québécois contemporains, c’est-à-dire les courants souverainiste et lingualiste [1992], le Canada est le grand ennemi, et la minorité anglo-québécoise un petit ennemi, un petit ennemi qui doit diminuer ou s’effacer du territoire linguistique menacé (ça aussi, ça pourrait changer – demain, ça pourrait être des religions, ou les religions – la dynamique ne disparait pas avec l’amenuisement ou le passage d’un support d’expression).

L’évocation du grand ennemi par les leaders nationalistes instille la peur dans la nation et permet de rassembler cette dernière. Le petit ennemi, lui, offre à la nation ainsi rassemblée par la peur du grand ennemi, la possibilité de se purifier de cette peur (fondée ou non) sur ce petit ennemi, bouc émissaire accusé d’affaiblir les forces nationales. Qu’on me comprenne bien : la société canadienne est travaillée par la même dynamique récurrente, comme tant d’autres groupes ou nations, et des pans de culture et d’intérêts matériels sont toujours l’objet de remises en question, de contestation, etc., partout, dans tous les groupes, c’est un fait; c’est justement à la faveur de ces «menaces de changements», voire de ces «menaces de mutations» parfois radicales, mais qui ne sont pas nécessairement toujours nocives en soi, que semblent naître les grandes vagues scapegoatantes comme pour rédimer la peur du changement (dans les profondeurs de la psyché, tout changement important semble se confondre avec la mort, et cette sorte d’équivalence est facilement manipulable et corvéable par les pions des pouvoirs et par les pions de l’argent).

Les vagues scapegoatantes sont rarement une véritable solution; et certains changements auxquels on s’oppose sont souvent inéluctables mais malheureusement pas perçus consciemment comme tels, et dans ce cas d’autant plus inconsciemment contraignants, ou nébuleusement perçus comme contraignants, et alors d’autant plus troublants, inquiétants, ou angoissants pour la conscience individuelle. Ces angoisses diminuent ou cessent de contraindre ou de troubler dans la mesure où elles sont conscientisées ( seule la conscience individuelle peut accomplir cette conscientisation ) et que les changements radicaux sont entrepris ou s’accomplissent.

Les leaders autochtones canadiens (du moins la plupart de ceux que les médias veulent bien sélectionner et nous présenter comme tels – et comme ils l’entendent) semblent avoir bien compris cette dynamique vieille comme le monde et tentent, depuis quelques années [écrit en 1992], d’exploiter cette dynamique, du mieux qu’ils peuvent, à leur profit. Ils s’attaquent au «petit ennemi» du Canada, le Québec, pour se gagner les bonnes grâces d’un «grand ennemi», le Canada : «…Lorsque vous êtes en présence d’un adversaire très puissant», déclarait en 1991 le chef de l’Assemblée des premières nations (Apn), Ovide Mercredi, «un adversaire qui pourrait faire beaucoup de dégâts, vous ne l’abordez pas en brandissant le poing. Vous tentez de le convaincre d’être votre allié.» [ Référence : Will Ovide Mercredi drive us all back to the barricades or forward to a new Canada?, Don Gillmor, Saturday Night, Toronto, Mars 1992 : «So that means, when you are facing an adversary who is very powerful, who could do a lot of damage, you don’t meet him with a closed fist. You try and convince him to be your ally.» ]

Ainsi se perpétue, bon an mal an, la structure dynamique des amis et des ennemis, ainsi sont entretenus les feux de la constellation du bouc émissaire. L’allié dont le chef Mercredi parlait – et c’était toujours le cas, apparemment, en 1992 – était le nationalisme canadien. Mercredi cherchait (du moins était-ce le cas au début des années 1990s) à s’attirer ses cajoleries et ses faveurs en s’attaquant à un petit ennemi traditionnel du nationalisme canadien, le nationalisme québécois, héritier du nationalisme canadien-français, plus authentique, à mes yeux, que le nationalisme québécois qui en provient, en ce que la diaspora entière y participait jadis. Aujourd’hui, cette diaspora est divisée et souvent hostile, très hostile même, et non sans raisons, au nationalisme québécois accusé de l’avoir reniée, insultée, abandonnée, humiliée, trahie. Cette diaspora n’a pas tort, mais elle diminue en nombre tout en engendrant aujourd’hui des ennemis de taille du nationalisme québécois : Paul Desmarais, par exemple, le roi de Power Corporation, le financier qui a contribué à mettre Sarkozy au pouvoir en France, est d’origine franco-ontarienne, ce qui explique sans doute l’attitude de Sarkozy à l’endroit du Québec, et les distances paternalistes qu’il a prises à l’endroit du mouvement souverainiste québécois… Le ressentiment murmure et l’argent parle et déambule dans les corridors du pouvoir; bref, money talks, Sarko nous balance… Vous allez me dire que Desmarais aurait fait la même chose même si le nationalisme québécois n’avait pas, jadis, rejeté la diaspora canadienne-française. Fort possible. Mais ça n’efface pas la fibre irritée, et rien de pire qu’un vampire irrité.

Revenons à Mercredi. Le genre de stratégie qu’il évoque a déjà marché dans le passé : Pierre Trudeau, ancien premier ministre du Canada, originaire du Québec, a partiellement, et de manière ambivalente, basé sa carrière sur le jeu des ennemis, le petit étant le Québec (la Tour de Radio-Canada dans l’Est de Montréal, et surtout l’aéroport de Mirabel, cet éléphant blanc assis sur les grandes terres arables gaspillées, le désespoir des fermiers déracinés, les fermes et les maisons brûlées, sont des signes de brutalité s’exerçant contre un ennemi – sans mentionner l’envoi de l’armée lors de la crise d’octobre 1970).

Le principe stratégique, exprimé par Mercredi, explique en partie l’opposition farouche que manifestèrent les autochtones à l’Accord constitutionnel du Lac Meech, qui échoua, et qui devait reconnaître le Québec en tant que «société distincte». Le principe stratégique exprimé par Mercredi explique aussi la défaite de l’Accord que cette opposition provoqua durant l’été 1990 à la législature du Manitoba : 60% de la population anglo-canadienne s’opposait à la reconnaissance du Québec comme «société distincte», et dans ce cas, s’attaquer ainsi à un petit ennemi traditionnel du nationalisme canadien, le Québec, pouvait sembler payant à une grande partie du leadership autochtone en lui attirant, croyait-il, les sympathies primaires, les sympathies de passage, du grand ennemi canadien : c’est un député amérindien de la législature du Manitoba qui, par son opposition, à la législature manitobaine, et en vertu de dynamiques protocolaires sur lesquelles je ne veux pas m’étendre, mit fin officiellement à l’Accord. Plus de cents ans après la pendaison de Louis Riel sous le gouvernement de John A. McDonald, les Amérindiens had been submitted and tamed en un semblant d’alliance contrainte et avilissante, l’inverse de la Nouvelle-France où les alliances se faisaient sur un mode égalitaire entre majoritaires amérindiens et minoritaires français et canadiens sans qu’un allié n’avilisse l’autre.

En termes de contes d’enfant, le minuscule orvet (l’Apn) jouait le gros orvet (le Canada) contre l’orvet de taille intermédiaire (le Québec), et le gros orvet (le Canada) vibrait de joie en déversant, directement et avec la complicité de l’une de ses victimes les plus pathétiques (l’Amérindien), sa propre bigoterie historique sur l’orvet de taille intermédiaire, le Québec. La majorité du Canada anglais fêta, gras-dur, ce qui me semble culturellement morbide et cohérent.

*

Ce n’est pas “l’orvet amérindien”, ou “l’orvet canadien”, ou “l’orvet franco-québécois”, ou “l’orvet anglo-québécois”, ou n’importe quel «orvet so and so» qu’il faut défaire : c’est l’orvet lui-même, l’orvet tout-court, parce qu’il joue simultanément toutes les factions les unes contre les autres et, pour qui sait humer, l’odeur de son passage au pouvoir finit toujours par se retrouver dans tous les camps. Le pouvoir est entre les mains de l’asoura et l’asoura joue le pouvoir sur toutes les tribunes en même temps et il faut cesser de le nourrir en nous. L’auteur, ici, ne se pose pas en exemple parfait sous ce rapport, il n’est ni un saint ni un yogui, mais il sait très bien que rien ne changera en profondeur, radicalement, dans les choses du monde, tant qu’on ne prendra pas conscience du fait qu’on est le jouet de forces qui salissent tout ce qu’elles contrôlent, tant qu’on ne sentira pas le poids de vérité de ce fait avec tout son être et, surtout, sans jamais l’oublier :

« Ah! Si seulement c’était aussi simple, si seulement il existait vraiment des êtres mauvais se livrant insidieusement au mal et qu’il suffît de les retrancher du groupe et de les détruire. Mais la frontière qui court entre le bien et le mal traverse le coeur de l’être humain – et qui voudra détruire une part de son propre coeur? » – Alexandre Soljenitsyne.

La citation qui précède est attribuée à Alexandre Soljenitsyne – je n’ai pas de source plus précise ; même si la citation n’était pas de lui, je l’endosserais en partie. Il faut cependant tenter de cesser de nourrir la dynamique du mal du monde qui s’introduit en nous, y installe son software, ses suggestions, ses contrôles et sa quincaillerie, et nous joue de l’intérieur de nous-mêmes. Il faut affamer l’orvet en cessant de lui donner ce qu’il convoite. J’ajouterai que, à mes yeux, la solution, s’il doit y en avoir une, ne peut être, en dernière instance, strictement religieuse, morale, éthique, et ne peut non plus résider dans n’importe quelle mouture, exaltée ou pas, ancienne ou nouvelle, de social engeneering, laïque, athée, ou autre : la conscience même doit croître et se laisser transformer par le divin, je ne vois pas d’autre solution, et je réfère à ceci à titre d’illustration et de piste (lien), à titre d’indication non-exclusive de ce que je veux dire quand je parle de transformation de la conscience; il est évident qu’une telle chose ne peut faire l’objet d’une propagande organisée, d’un prêche dogmatique, d’un mouvement social ou politique, d’une sorte de nouvelle secte avec un «isme» à la clé, etc., ce serait un non-sens; il y a des balises, des pratiques, mais pas vraiment de recette toute faite, et il vaut mieux qu’il n’y en ait pas. C’est un choix entièrement libre, ça peut provenir d’une inspiration, d’une intuition entièrement intime et personnelle, mais la tâche ne peut être accomplie sans une aide divine au plus profond de notre être pour la transformation de la conscience. En attendant, la présente condition de la conscience humaine engendrera toujours, peu ou prou, les mêmes vortex. On pourra les analyser, les comprendre, les décrire mentalement, parfois brillamment – mais les changer, c’est une autre histoire.

Cette autre citation du philosophe Arthur Schopenhauer (1788-1860) : «Il est très rare qu’un homme voit dans le miroir de ses actes le mal effroyable qui est en lui. Pensez-vous donc vraiment que Robespierre, Bonaparte, le roi du Maroc, les assassins mis sur la roue soient les seuls mauvais? Ne voyez-vous pas que beaucoup d’hommes en feraient autant si seulement ils le pouvaient?» Ou encore celle-ci, du même philosophe : «Comment celui qui cherche une existence convenable pour lui, sa femme, ses enfants, pourrait-il se consacrer à la vérité? À cette vérité qui, de tout temps, a été une compagne dangereuse, une invitée partout mal accueillie, – c’est sans doute pourquoi on la représente nue : elle ne rapporte rien, elle n’a rien à distribuer, elle ne veut être recherchée que pour elle-même. On ne peut servir en même temps deux maîtres aussi différents que la vérité et le monde.»

Je prétends qu’on peut espérer vivre un jour, aujourd’hui même, demain ou dans mille ans, en conscience-de-vérité dans le monde, si le choix intérieur d’y parvenir est suffisamment durable et répandu chez suffisamment de gens, et entraîne, de proche en proche, éventuellement, une mutation de la conscience. L’homo-sapiens, de toute évidence, ne suffit plus en son état actuel – et la robotisation croissante de ses activités physiques et mentales tend à le faire dangereusement régresser, à le faire déraper dans une insignifiance stressée, voire à le réduire en total esclavage – ou, à la limite, à le faire disparaître.

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Le même principe stratégique exprimé et appliqué par Mercredi durant la campagne anti-Accord-du-Lac-Meech, devait aussi inspirer le terrorisme anti-québécois de la Warrior Society mohawk au Québec, à Oka et à Chateauguay, immédiatement après l’échec de l’Accord du Lac Meech en juin 1990 qui devait, comme on a l’a rappelé, reconnaître constitutionnellement le Québec comme «société distincte».

L’application de ce même principe exprimé par Mercredi éclaire le succès des leaders autochtones, à l’époque, auprès de l’opinion canadienne-anglaise : l’agressivité des Warriors, au Québec, à l’endroit de ceux qu’ils appelaient les «French SS», ou les «French racists», flattait, en l’exploitant adroitement, et en servant ses buts, l’hostilité latente ou potentielle des anglophones à l’endroit des francophones, celle aussi de l’école fédéraliste canadienne d’inspiration trudeauiste à l’endroit du nationalisme et des souverainistes québécois; et étant donné, surtout, que 72% des Québécois, à l’époque, appuyaient maintenant, à l’été 1990, l’idée de l’Indépendance du Québec à défaut d’être reconnus comme société distincte, le fait de peindre masse-médiatiquement le Québec, sur les scènes du monde, comme une société raciste qui maltraitait une minorité autochtone, permettait au Canada, éventuellement, de s’opposer à l’indépendance du Québec sur la scène internationale en invoquant cette raison, et d’y soumettre ainsi ce projet à un handicap majeur, un handicap mensonger et fabriqué de toutes pièces.

Le même principe exprimé par Mercredi, à savoir que «lorsque vous êtes en présence d’un adversaire très puissant, un adversaire qui pourrait faire beaucoup de dégâts, vous ne l’abordez pas en brandissant le poing. Vous tentez de le convaincre d’être votre allié», explique aussi en partie pourquoi ce dernier devait déclarer, en 1992, dans l’enceinte même du parlement québécois, que le peuple québécois n’existe pas puisqu’il n’est pas ethniquement homogène ou «pur», et que pour cette raison le Québec n’avait «pas droit» à la souveraineté.

Après que les leaders autochtones, y compris Ovide Mercredi, aient contribué à faire peindre faussement le Québec comme un État et une société racistes sur la scène internationale, Ovide Mercredi venait ainsi proclamer les pires théories racistes sans que la chose ne fasse de vagues nulle part. Il se faisait le chantre de la pureté de la race et des théories racistes dans l’enceinte même de l’Assemblée Nationale du Québec – qui n’osait le foutre à la porte pour ne pas passer pour raciste… Mercredi devait d’ailleurs dire exactement la même chose du Canada, au même moment, mais il est difficile de retrouver le compte-rendu de cette partie de ses déclarations dans les médias anglophones à l’époque… Mercredi flattait habilement la bigoterie canadienne, et celle-ci admettait implicitement et calmement le bien-fondé des théories racistes – tout en se fichant bien de ce que Mercredi pouvait penser du Canada : l’establishment le tenait dans sa main.

Même si la conception qu’Ovide Mercredi se fait de la nation est une conception “raciste” ou “ethniciste” (selon Mercredi, encore une fois, le peuple québécois n’existe pas parce qu’il n’est pas ethniquement pur – lui, un Métis aux cheveux bouclés – ça, c’est le côté chaplinesque de l’orvet qu’on voit parfois se profiler ainsi derrière l’oreille du pion), même si la déclaration de Mercredi impliquait qu’il n’existe pas, non plus, sous ce rapport, de “peuple” ou de nation canadienne légitime et que le Canada n’a «pas droit» à la souveraineté, et même si sous ce rapport il n’existe pas vraiment de nation amérindienne ethniquement pure, la provocation flattait le nationalisme canadien et la plupart des médias anglophones se fabriquèrent un Mercredi sympathique à leur cause en “ignorant” volontairement, dans la plupart des cas, qu’il avait dit du Canada exactement la même chose qu’il avait dite du Québec.

Le grand ennemi que Mercredi flattait, le Canada, n’avait donc pas droit, lui non plus, à la souveraineté, il n’était pas ethniquement pur. En fait, ce que ce pauvre Mercredi, petit ennemi voulant s’attirer les grâces du grand ennemi (le Canada), prestigieux chef de l’Assemblée des Premières Nations (organisme généreusement financé par l’État canadien, le grand ennemi lui-même…), proclamait sans le savoir, c’est que nous étions tous impurs, from coast to coast to coast, et donc tous éligibles, y compris lui-même, au rôle de bouc émissaire.

Dans l’état actuel du monde et de la condition humaine – voire, de son conditionnement – Mercredi avait raison. Était-il trop intellectuellement challengé pour s’en apercevoir? Je pourrais dire que oui, et on m’accuserait de l’insulter, mais en réalité je pense que Mercredi connaissait les portées de ce qu’il disait; ce qui n’est pas un compliment non plus.

La presse anglophone attribua les réactions négatives de la presse francophone et d’un grand nombre de Québécois aux déclarations du leader autochtone à l’Assemblée Nationale du Québec, au fait qu’Ovide Mercredi avait déclaré que les autochtones formaient une société distincte tout autant que le Québec! En fait, les Québécois réagissaient et rejetaient essentiellement les théories réactionnaires, racistes, hitlériennes, de Mercredi sur la pureté ethnique.

*

Quand l’écrivaine et activiste autochtone guatémaltèque Rigoberta Menchù Tum, prix Nobel de la Paix en 1992, vint à Montréal en novembre 1992 – la crise d’Oka n’était pas loin, encore chaude – la Cbc (Canadian Broadcasting Corporation, le pendant anglo de Radio-Canada) présenta un reportage assez long, bien fait, où on voyait Rigoberta adresser la parole à des groupes imposants qui l’applaudissaient avec enthousiasme. Le reportage avait cependant un curieux défaut; en fait, n’importe quel reporter vous dirait que ce n’était pas un “curieux défaut”, mais une aberration journalistique : le reportage ne disait pas où le prix Nobel avait parlé, qui l’avait invitée, etc.

Le lendemain, j’achetai le quotidien anglophone montréalais The Gazette pour en savoir plus long [2012 : la blogosphère, à toutes fins pratiques, n’existait pas encore comme elle existe aujourd’hui].

L’article de The Gazette ne situait l’événement du passage de madame Menchù qu’à la toute fin du texte, ce qui est inhabituel; le lieu et le moment d’un évènement sont pratiquement toujours mentionnés dans le premier ou deuxième paragraphe, bref, dans les premières lignes d’un article, ce qu’on appelle le lead, vous l’avez observé, genre : «Hier, à tel endroit, dans tel contexte, un tel ou une telle a déclaré que, … etc.» On sait tout de suite qui, où, et quand.

Dans le dernier paragraphe de l’article (un grand nombre de lecteurs ne lit que les titres, un grand nombre ne lit jamais l’article au complet, les directeurs de l’information savent ça) on finissait tout de même par apprendre que le prix Nobel avait été invité par l’Université du Québec à Montréal, une université francophone, qu’elle y avait prononcé sa causerie en espagnol avec traduction simultanée en français.

Tout se passait comme si (qu’en termes modérés ces choses-là sont dites ici) les médias anglophones avaient voulu (qu’en termes modérés…) cacher au public anglo-canadien que les étudiants franco-québécois invitaient et accueillaient (horror!) une porte-parole autochtone avec enthousiasme (oh no!) : une telle idée contredisait le préjugé qui veut, depuis bien avant l’été 1990, il faut le dire, que les Franco-Québécois soient “traditionnellement haineux” à l’endroit des autochtones, un préjugé savamment entretenu par plusieurs et qu’exprimait récemment [années 1990s, à Ottawa] en ma présence un Anglo-Ontarien, de très bonne volonté et fort sympathique par ailleurs, en faisant allusion aux réactions des “Blancs” d’Oka au saccage de leurs maisons par les membres de la Warrior Society : «C’est effrayant comme les Québécois haïssent les autochtones. Why

Cette photo aurait été publiée par un journal de Belfast, en Irlande du Nord, le Sunday Tribune, le 7 octobre 1990, à la page 48. On y voit des Mohawks de l’Ontario participant à la grande parade annuelle orangiste marquant le 300e anniversaire de la bataille de la Boyne. La devise des orangistes est : «One God, one monarch, one language.» La photo est reproduite à la page 134 du livre de Robin Philpot , «Oka, Dernier alibi du Canada anglais», Éditions Les Intouchables, Montréal, 2010.

Que répondre? Que, d’une part, c’est faux? Vous avez alors contre vous l’accablement d’un véritable tsunami de propagande mensongère prestigieusement masse-médiatisée, vous devez remonter non pas une pente mais un véritable précipice, et l’effet subliminal de cette masse de propagande a été buriné, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, dans la psyché de l’interlocuteur. Vous vous épuiserez inutilement. Que répondre? Que les Franco-Québécois ont bien le droit, comme n’importe qui, de réagir au vandalisme de leurs maisons en … s’y opposant? Que c’est au Québec que la moyenne des revenus des autochtones par rapport à la moyenne nationale est la plus élevée au Canada? Que le taux de métissage au Québec est l’un des plus élevé au Canada? Que c’est au Québec que le taux des autochtones dans les prisons est le plus bas au Canada? Qu’il est, en fait, plus bas que la proportion même de la population autochtone du Québec!, un fait unique, pour ne pas dire spectaculaire, au Canada, si on compare aux provinces de l’Ouest? Ou encore que les Mohawks ont été traditionnellement les alliés des Britanniques, ennemis des révolutionnaires américains de 1776, des Français depuis des lustres, des Indiens à leur périphérie, qu’ils participent même aux activités des loges orangistes et sont de grands amis et alliés des loges protestantes fanatiques de Belfast (voir photo), et qu’il faut peut-être en tenir compte dans une perspective d’ethno-stratégie anglo-saxonne et anti-catholique archaïque vieille de quelques siècles?

Et avant de traiter les Québécois de racistes, il faudrait peut-être parler des entreprises mohawks de nettoyage ethnique contre leur propre population et contre les “Blancs” coupables de percentile de sang pur trop bas et “insuffisamment métissés”? Pauvres petits faits!  [Note, 2012 : encore une fois, à l’époque, la révolution des blogs et de l’internet n’avaient pas encore eu lieu, ou n’avait pas l’ampleur qu’elle a aujourd’hui, il était plus facile d’étouffer les faits, de maquiller la réalité, les masse-médias roucoulaient sans jamais être contestés dans leurs illusions autogènes, leurs mensonges colorés, leur grosse bulle grassouillette; en un sens, et dans une large mesure, ils le font encore, mais il y a une contrepartie, maintenant, qu’ils essaient de récupérer à leur profit et qui les agace souverainement…]

Frank Howard, dans sa chronique du Ottawa Citizen citée plus haut, décrivait longuement le Québec comme un ennemi (petit ennemi) du Canada et énumérait les raisons pour lesquelles il fallait se débarrasser du Québec. Parmi ces raisons, l’auteur affirmait, à son tour, l’idée gairdnerienne, très répandue comme on peut le voir, que «sans le Québec, nous aurions peut-être une Constitution canadienne sans clause dérogatoire» ! Flabergastant! Ignare ou faux-cul?

Ce genre de propagande mensongère est l’une des raisons pour lesquelles j’ai donné tant d’importance, dans le premier essai de La Constellation du Bouc Émissaire, Les abîmes de l’obéissance, du prestige et de la soumission, à l’analyse de la «Loi d’Habilitation» canadienne, cette fameuse clause du pouvoir dérogatoire, ce torchon proto-totalitaire introduit graduellement depuis 1960 dans des documents législatifs et constitutionnels canadiens fondamentaux : sous ce rapport, il existe, au Canada, une intention sordide de transformer le Québec en bouc émissaire coupable de cette introduction. Le problème est que l’establishment québécois fédéraliste est devenu complice, en 1975, 15 ans après le début de cette opération ou de cette initiative canadienne-anglaise de rapatriement de la Loi d’Habilitation nazi du 23 mars 1933, en introduisant, sous le régime fédéraliste québécois de Robert Bourassa, ce même principe de dérogation; c’est l’article 52 de la Charte des Droits et Libertés de la Personne.

Frank Howard, cependant, comme tant d’autres, contrefait la réalité historique, ce que démontre un bref coup d’oeil, superficiel même, à l’historique de l’introduction de la clause dérogatoire au Canada dans près d’une dizaine de codes ou de chartes des droits à partir de 1960, en commençant par le Parlement canadien qui devait l’introduire le premier en 1960 dans la Déclaration canadienne des droits (Canadian Bill of Rights), à l’article 2 (incidemment, le même rang d’article que dans la Loi d’Habilitation nazie de mars 1933), sous le gouvernement progressiste-conservateur de Diefenbaker.

La première province à se doter du même pouvoir dans sa charte des droits fut l’Alberta en 1972 [ 2012 : dont est originaire le présent premier ministre canadien, Stephen Harper], dans le Alberta Bill of Rights, certainement pas à cause des pressions de la minuscule minorité francophone de cette province qui s’y trouve démunie d’influence et de pouvoir. Le Québec devait adopter le pouvoir dérogatoire trois ans plus tard, en 1975, dans sa Charte des droits et libertés de la personne, l’article 52, sous le gouvernement de Robert Bourassa. En d’autres termes, le phénomène est essentiellement nazi par son origine, canadien-anglais par son rapatriement et sa ré-introduction systématique et soutenue au Canada, pan-canadien et fédéraliste par son ampleur et sa dissémination.

L’idée de rendre les francophones exclusivement responsables de l’introduction de la clause dérogatoire au Canada, et surtout d’en faire les boucs émissaires responsables de l’existence de ce torchon proto-totalitaire, est une idée sordide et fausse, de mauvaise foi, heavy, elle est inspirée par une sorte de bigoterie lourde et grotesque, extrêmement lassante, à laquelle on aurait tort, grand tort, de s’habituer.

Chapitre 8 – La constellation du bouc émissaire en 1964, une analyse de Gérard Pelletier : «Le Canada dans son ensemble traverserait une crise, de toutes façons, même si le Canada français n’existait pas.» ( Chapitre révisé, augmenté, rediffusé ci-dessous ) :

Le courant anglo-canadien n’est pas nouveau qui tend, de façon obsessive, à attribuer au Québec la responsabilité des maux du Canada. Cette tendance de fond peut se maintenir en semi-dormance pendant un temps, puis elle se réveille et gronde; elle alterne ainsi, sans jamais disparaître complètement, de période en période.

À l’époque où je relis et révise ce chapitre, en 2012, ça semble, disons, relativement calme sur ce front mais ce calme relatif est très vraisemblablement attribuable en bonne partie à la présence, au Québec, d’un premier ministre, Jean Charest, imposé aux Québécois dans les années 1990s par une cabale canadienne-anglaise qui à mis fin aux ambitions de carrière politique de Jean Charest sur la scène fédérale en lui tordant le bras pour qu’il retourne au Québec et s’y fasse élire premier ministre. Les gens ont la mémoire courte. Je me souviens des pressions publiques explicites et masse-médiatiques durant la période succédant au référendum de 1995, j’habitais Ottawa : Jean Charest a été envoyé au Québec pour «mettre le Québec à sa place», détruire les acquis de la Révolution Tranquille, mettre la hache dans ce qu’on appelait «Québec Inc.», c’est-à-dire démolir l’État en tant que levier économique, social, culturel, linguistique, etc. Tout ça à la suite de la panique engendrée au Canada anglais par le résultat du référendum de 1995 tenu au Québec sur la souveraineté, où le camp du «oui» à la souveraineté avait failli gagner.

En d’autres termes, Charest a été envoyé au Québec pour affaiblir le Québec. Vraisemblablement aussi pour présider au pillage, par le privé notamment, de ce qui reste à piller, avant, peut-être, qu’on excise le Québec du reste du Canada, en d’autres termes avant de «laisser aller» le Québec. De ce point de vue, l’indépendance du Québec pourrait peut-être être plus proche qu’on pense, paradoxalement, ce n’est pas impossible, mais alors pas de la manière qu’on pense, pas pour les raisons qu’on croirait, et radicalement pas sous le contrôle, ultimemement, des souverainistes québécois. L’avenir dira, infirmera, ou confirmera.

Le phénomène, maintenant omniprésent, de la corruption québécoise, fait certainement partie de l’entreprise évoquée dans l’ensemble de ce début de chapitre, surtout dans le contexte québécois : les agents de la Révolution Tranquille des années 1960s, mais surtout les souverainistes dans les années 1970s, avaient beaucoup travaillé, avec un certain succès, à réduire le fléau de la corruption. On sait que la corruption appauvrit les populations. Aujourd’hui, inverser la tendance semble être une entreprise impossible. Semble. On peut insister sur «semble», c’est pas interdit. Et finalement, lo and behold, juste avant de diffuser cet autre chapitre révisé de la Constellation, j’apprends [ 16:38 19 mars 2012 ] que la Gendarmerie Royale du Canada, la Grc, refuse de collaborer avec la Commission Charbonneau sur la corruption au Québec : la Grc canadienne refuse de donner accès à ses dossiers à la juge Charbonneau et à son équipe québécoise d’enquête. Pas mal comme coïncidence. Le Canada aurait quelque chose à cacher? Des gens à protéger? Par-dessus tout, un agenda à protéger?

– Mais voyons donc!
– J’vous l’dis, les oiseaux volent, j’en ai vu un!
– Avez-vous une preuve!?

Rappelons que la Commission d’enquête Charbonneau sur la corruption québécoise a été arrachée de haute lutte, par l’opiniâtreté de la population québécoise, à un Jean Charest qui doit commencer à se sentir, sinon royalement tout nu, du moins partiellement en voie de dévêtissement. S’il peut encore sentir quelquechose.

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En 1964, à l’époque où il était encore journaliste et éditorialiste à La Presse, Gérard Pelletier, qui allait plus tard devenir secrétaire d’État dans le gouvernement Trudeau – c’était aussi l’époque où, en mars 1963, la première vague du Front de Libération du Québec, le Flq, avait fait sauter ses premières bombes à Montréal – Gérard Pelletier, donc, soulignait dans un discours prononcé à l’Université de la Saskatchewan que «le Canada dans son ensemble traverserait une crise, de toutes façons, même si le Canada français n’existait pas». (Confederation at the Crossroads, Public lecture given at the University of Saskatchewan in 1964; University of Saskatchewan, 1965.)

Pelletier déplorait, en 1964, que les politiciens canadiens de l’époque «ne mentionnent presque jamais les difficultés» propres à la fédération canadienne elle-même. Gérard Pelletier reprochait aussi à certains porte-paroles du Canada anglais de pousser la population «à croire que, n’était du Québec et des Canadiens français, la Confédération serait un vivant exemple d’unanimité».

Pelletier se disait aussi convaincu «qu’un politicien sans scrupules pourrait… parvenir à unifier la majorité canadienne-anglaise de ce pays, ou du moins s’y essayer, non pas autour d’un programme politique positif, mais négativement, contre la minorité francophone [à l’échelle canadienne].»

Cette tendance, que Pelletier soulignait en 1964, existe toujours aujourd’hui [années 1990s]; le Reform Party, le Confederation of Region Party, font écho aux propos de Pelletier de façon frappante et inquiétante.

Le phénomène n’a rien de canadien en soi, il est universel. Le Canada anglais pratique la chose avec une remarquable constance, “comme les autres”, rythmiquement, d’époque en époque. «Les minorités ethniques et religieuses tendent à polariser contre elles les majorités», écrit l’anthropologue René Girard. C’est ce qui se produit au Québec autour de la minorité anglo-québécoise depuis une quinzaine d’années, le phénomène est relativement récent [écrit dans les années 1990s], ce qui ne veut pas dire que l’usage du français, à Montréal comme au Canada, ne soit pas, réellement, en régression : le français est sous pression régressive depuis 1763 et la tendance à diminuer en importance est constante et maintenue. Il est certain que la tendance récente (fin des années 1970s, Loi 101 : 1977), au Québec, à vouloir imposer, en réaction, le français partout dans l’espace public, n’est pas sans alimenter, exciter, renforcer, à l’échelle canadienne, des mouvements socio-politiques comme ceux du Reform Party et du Confederation of Region Party. Mais ces mouvements n’ont pas besoin, pour naître et exister, et n’ont jamais eu besoin, de la “provocation” des lois linguistiques québécoises, et la causerie de Gérard Pelletier, prononcée en 1964, bien avant les campagnes linguistiques ou lingualistes québécoises, le rappelle avec pertinence : c’est une vieille histoire.

René Girard dit avec raison qu’ «il y a là un critère de sélection victimaire relatif, certes, à chaque société, mais transculturel dans son principe. Il n’y a guère de sociétés qui ne soumettent leurs minorités, tous leurs groupes mal intégrés, ou même simplement distincts», sous toutes sortes de prétextes, «à certaines formes de discrimination, sinon de persécution». Cependant, dans le cas de la minorité anglaise au Québec, ça semble être l’inverse, comme on peut le voir dans l’un des chapitres du deuxième essai sur le lingualisme et la Loi 101, le chapitre 10 (en révision et en préparation pour diffusion sur ce blog). On trouve aussi un autre angle sur le même thème dans le chapitre 10 du présent essai, je le cite ici (il est en révision) :

«On peut lire dans The Golden Bough de J. G. Frazer [ The Golden Bough, A study in magic and religion, J. G. Frazer, abridged edition, M Papermac, Macmillan, London, 1987 ] que le bouc émissaire, le scapegoat, est souvent l’objet de toutes sortes de privilèges. … Dans les sociétés anciennes, le bouc émissaire est souvent l’individu le mieux traité de sa communauté. On lui cuisine des plats de choix, on le traite comme un roi, on le gâte, avant de le sacrifier ou de le chasser dans le désert, dans un lieu sauvage, in the wilderness. Sous ce rapport, le bouc émissaire est très souvent le groupe ou l’individu «le mieux traité au monde» … »

Ça vous rappelle quelquechose? On peut voir apparaître ici le bouc émissaire en structure de poupées russes : «L’enfant gâté du canada» (la minorité canadienne-française au Canada), et «la minorité la mieux traitée au monde» (la minorité anglo-québécoise) ; les deux appellations sont en phase avec la réalité psychologique du bouc émissaire sous un de ses aspects, celui de l’entité privilégiée. La réalité sur le terrain peut correspondre en partie ou ne pas correspondre du tout au contenu même de la projection. Rappelons qu’en psychanalyse, le phénomène qu’on appelle la «projection» est, par définition, inconscient, et sauf indication contraire, j’utilise pratiquement toujours le terme «projection» dans le sens que la psychanalyse traditionnelle lui donne.

Sous ce rapport, pour le Québec, vouloir se faire reconnaître nommément et constitutionnellement comme “société distincte” à l’intérieur d’un ensemble national ou fédéral comme le Canada, comme à la fin des années 1980s, c’est courir, les bras ouverts et les yeux fermés, au devant de la rage, des canines, du persifflage et de la persécution d’un vieux dominateur; c’est en quelque sorte s’offrir mythologiquement en sacrifice. Ce processus est en grande partie inconscient.

On peut même avoir sous le nez, pendant des décennies, l’incarnation même du message complexe qui vient de la mémoire archaïque sans même le voir. Exemple : Jean Charest, cheveux frisés, né un 24 juin, jour de la Saint-Jean Baptiste. Saint-Jean Baptiste, patron chrétien traditionnel des Canadiens-Français, a été mythiquement décapité par le roi Hérode à la demande de sa belle-fille Salomé (pourquoi pas Diane Francis :-) dont la mère voulait la tête du précurseur. Jean Charest a été chassé, ou exilé, du Canada anglais, comme émissaire in the wilderness québécoise pour, à son tour, y officier au sacrifice collectif des acquis collectifs d’une nation, celle qu’il représente mythiquement d’étonnante manière.

Charest lui-même est donc, en quelques sorte, un bouc émissaire (sur la complexité du bouc émissaire, on peut lire The Scapegoat Complex de Sylvia Brinton Perera), surchargé d’une mission : en un premier temps, il est sacrifié, et obéit en sacrifiant à son tour. C’est la structure de son destin. Tragodia. La surface des choses est générée, à l’insu de cette même surface inconsciente, par des profondeurs ignorées. Les signes sont là. Ce n’est pas tout d’avoir des lois qui protègent une langue, encore faut-il apprendre à lire, et aucune loi ne peut magiquement garantir qu’on sache lire, dans tous les sens du terme, y compris les divers sens que peut revêtir l’expression «mektoub». L’important n’est pas de «croire» les signes et la sémantique sociale, mais de les «voir» : depuis des décennies, les signes crient dans le désert des consciences. Pratiquement tous sont victimes du dynamisme de la structure, peu échappent au rôle contraint qu’ils y jouent, et peu en ont conscience. Quand on en prend conscience, il y a des «explosions dans la conscience» ; je le sais, c’est mon cas. Le problème fondamental est que ce processus victimaire complexe opère à même notre inconscience de la dynamique même à l’oeuvre, et quand nous “intervenons”, nous intervenons dans la zone de surface de la conscience de veille où nous sommes, justement, l’objet inconscient de la dynamique… Sous ce rapport, je suis devenu prudent; ce n’est pas pour rien que ce troisième essai (c’est déjà un degré de prudence de l’intituler «essai») de La Constellation se sous-intitule aussi «méditations sur, etc.».

Rappelons, incidemment, que Saint Jean le Baptiste est non seulement un saint chrétien dont l’importance est très grande dans l’histoire chrétienne, mais qu’il est également un prophète de l’Islam, Yahiâ, descendant de Imran, et qu’il est le principal prophète d’une religion, la religion mandéenne (environ 50 000 adhérents dans le monde); «manda», en araméen, signifie «gnose».

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Dans la zone de surface où nous vivons, la seule façon, pour une “société distincte”, de se défendre contre le scapegoating c’est, soit de fondre cette différence en s’investissant dans l’ensemble majoritaire, ce qu’on appelle ordinairement «l’assimilation» – et qui est une forme de sacrifice (conscient chez quelques-uns, inconscient chez la plupart) – ou alors de se proclamer distincte sur le même pied que la majorité mais de manière conséquente, «pas à peu près», c’est-à-dire de se proclamer populairement souveraine, politiquement indépendante, avec les pleins pouvoirs de légiférer et de traiter librement avec n’importe quelle autre entité nationale ou étatique, et en se dotant, par-dessus tout, d’une Banque Centrale d’État totalement indépendante des prêteurs privés et des banques privées, faisant ainsi de l’État un État sans dette, et de la population, une population vraiment souveraine en ce qu’elle jouit de ses gains sans se faire artificiellement démunir par l’usure et les taxes; et en même temps, s’organiser sérieusement pour défendre cette indépendance politique et monétaire, et par-dessus tout, l’aimer.

Entre les deux, un coeur qui balance finit toujours par être exaucé et par se faire balancer.

Le problème fondamental du scapegoating ne serait évidemment pas résolu pour autant par l’indépendance, mais ce serait tout de même une naissance, c’est-à-dire une nacion, ou nation, et non un avortement. Le problème fondamental du scapegoating ne serait évidemment pas résolu puisque, dans l’état actuel de la conscience humaine, chaque groupe, en interaction externe ou interne, politiquement indépendant ou non, semble engendrer des victimes ou des moutons noirs – et pas nécessairement et seulement des “moutons noirs” linguistiques, et fonde sa souveraineté ou sa spécificité en partie sur l’infériorisation, la répression ou la ségrégation de ces derniers. On peut amenuiser ou patcher les manifestations de la tendance avec des vraies chartes de protection (ce qui n’est pas le cas présentement), mais la tendance demeure, elle tend, c’est sa nature, la tendance maintient des tensions. C’est une sorte de structure mythique dynamique, une constellation archétypale pour employer une expression de Carl G. Jung, elle semble incontournable vu l’état infantile de la conscience humaine présentement : il faut cycliquement un bouc émissaire qui porte “les fautes” (ou la faute fondamentale d’inconscience) de l’ensemble et expie. La dynamique de la structure s’articule sur de grandes lignes qu’on pourrait approximativement et partiellement exprimer par des phrases comme : «un groupe croît et l’autre diminue», ou «un groupe doit croître et l’autre diminuer», etc. On pense au symbole du yinyang, ça aide à saisir l’idée.

Il semble (il semble) ne pas exister de solution définitive à ce problème – sauf, encore, la croissance de la conscience même. Quoiqu’il existe certainement, malgré tout, un degré d’équilibre, de conscience optimum, possible et atteignable dans une société, on peut tenter de compter là-dessus, et on a pas tort. Ce degré d’équilibre peut être le fait d’un courant, peut être induit par la présence d’un nombre croissant d’individus conscients du phénomène du scapegoating, d’individus capables de le comprendre – la morale ne suffit pas – et capables de comprendre la nature du phénomène – comprendre intellectuellement et par empathie; des individus capables de contribuer à conscientiser le phénomène, non pas par des “campagnes d’informations” mais par le simple fait de croître en conscience, et de contribuer ainsi à désamorcer le phénomène, “invisiblement”, voire d’entraîner sa mutation par leur seule présence en ce monde – et sans vraiment, au fond “y penser”, et surtout sans se croire investi d’une “mission”. Selon René Girard, les textes évangéliques de la tradition chrétienne constitueraient un exposé de la structure et de la dynamique du mythe en question, et c’est une voie à explorer : la constellation s’y déploie de manière énigmatique. Mais la simple connaissance intellectuelle, ou la simple volonté éthique, morale, religieuse, de transformer «la chose», finalement, ne suffisent pas : il faut que la conscience elle-même évolue, croisse, découvre des dimensions d’elle-même qu’elle ne connait pas – et surtout, encore une fois, poursuive dans cette voie sans tomber dans le piège de se croire “investie d’une mission”. Croissance de conscience, voire mutation de la conscience? Oui ; qui a décidé, même dans la perspective darwinienne souvent bègue, que l’évolution de la conscience sur terre se terminait, pour toujours, avec l’homo sapiens? L’homo sapiens lui-même, aujourd’hui engoncé dans ses produits et son auto-robotisation abrutissante, ce qui est loin d’être une référence fiable.

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Carte de la Nouvelle France vers 1763, année du Traité de Paris qui cédait le Canada à l’Angleterre. La Nouvelle France est en bleu. Source Wikipedia. Sur Wikipedia, à l’article «Nouvelle France», on semble vouloir remplacer la carte ci-haut par une autre carte de style semblable où le territoire en bleu est beaucoup plus restreint et dont la légende dit qu’elle représente la Nouvelle France «avant 1763»; quand on lit la fiche descriptive de la carte en question, il y est dit qu’elle représente la Nouvelle France vers 1750.

Par ailleurs, et c’est certainement, ici, d’une importance capitale de le faire ressortir, la Nouvelle-France ne s’est pas développée sur le mode du rejet et du massacre des populations autochtones, mais sur le mode des alliances et du métissage spontané, de proche en proche, avec ces populations autochtones. C’était sa dynamique dominante, et elle correspondait à la vision de départ, dès le début du dix-septième siècle : créer une nation franco-indienne, le rêve de Samuel de Champlain, fondateur de Québec. La Nouvelle-France, dans sa croissance, n’était pas scapegoatante, c’est l’inverse. C’était, en ce sens, une société révolutionnaire dans les faits. C’est ce qui explique qu’au moment du Traité de Paris, en 1763, la Nouvelle-France, avec les 60 000 habitants d’origine franco-européenne qu’elle comptait, couvrait un territoire nord-américain significativement et “invraisemblablement” étendu, c’en est soufflant, comparé à celui couvert par les Hollandais, les Anglo-Saxons, les Britanniques.

Ces derniers, entre autres par leur attitude séparatiste, raciste, souvent inspirée, de manière mégalomane et mythomane, par les épisodes les plus sanguinaires et les plus cruels de la Bible (ils étaient le “peuple élu”, les autochtones étaient les “philistins” qu’il fallait éliminer, etc.) maintenaient souvent une violente attitude d’apartheid à l’endroit des autochtones, progressaient contre eux sur le territoire de ces derniers, et se voyaient confinés, because le backlash, comme dans un bunker, à la côte atlantique avec une population qui dépassait, dans leur cas, un million cinq-cent mille ressortissants, une population au moins vingt-cinq fois plus nombreuse que celle des ressortissants français de la Nouvelle-France.

Le fait est que la Nouvelle-France n’était pas “française” : si elle était aussi étendue, c’est qu’elle était franco-indienne, en voie de transformation constante sous ce rapport, elle était nord-américaine, c’était l’Amérindie, elle était en voie, bon an mal an, non pas nécessairement de créer le paradis sur terre, mais très certainement de réaliser le rêve de Champlain de créer un nouveau peuple, un peuple non pas basé sur la disparition d’un autre, mais au contraire sur une dynamique graduelle et fluide de fusion intégrante.

En d’autres termes, dans le contexte des essais présentés ici sous le titre d’ensemble de La Constellation du Bouc Émissaire, et dans le contexte de ce chapitre comme de plusieurs autres, l’inspiration à la fois lointaine et proche de l’esprit et de la vision de la Nouvelle-France en est une qui semble être porteuse de solution(s) à la contrainte apparemment incontournable du scapegoating, ou de l’exclusion, si nous savions laisser cette inspiration franco-amérindienne nous nourrir créativement de nouveau avec toute sa force. Dans le contexte de cette inspiration, il est évident que la question de la langue ne doit pas être perçue rigidement. La langue, dans le contexte évoqué ici, change graduellement, inévitablement, et peut éventuellement en devenir une autre – le michif en est un exemple – ou il peut y en avoir plusieurs au sein de l’ensemble agglomérant et non-scapegoatant – à la condition, évidemment, que «l’autre» soit animé du même esprit. Quelque chose de plus profond, ici, est en jeu, que la protection ou le précieux archivage de la langue – ce qui doit évidemment être fait –  et les moyens de la transmettre physiquement, surtout à notre époque; l’âme toujours vivante, dans “l’extra-monde”, de la Nouvelle-France, transcende la question de la conservation statique de la langue – et les apports nouveaux, incidemment, devraient toujours être rapidement et naturellement intégrés, sans hésitation et sans complexes.

«…à la condition, évidemment, que «l’autre» soit animé du même esprit.» C’est la question. Lisez attentivement la citation suivante de Carl G. Jung :

« Chaque phrase possède une longue histoire, chaque mot prononcé porte une immense histoire [«a tremendous history»], chaque métaphore est pleine de symbolisme historique; les mots n’auraient aucune portée, aucune, si ça n’était pas vrai. Nos mots sont chargés de la totalité de cette histoire qui fut jadis si vivante et qui continue d’exister en chaque être humain. Avec chaque mot, nous touchons une fibre historique dans nos semblables et c’est ainsi que chaque mot prononcé fait vibrer la même corde dans tous ceux qui parlent la même langue. » — Carl Jung, psychiatre et psychanalyste suisse; Dream Analysis, 1958 — traduction Loup Kibiloki.

Assumons l’hypothèse que Jung soit dans le mille. Il faudrait alors parler de «langues-histoires». Certaines langues-histoires s’opposent, pas toutes, mais certaines, par la vision qui les sous-tendraient. C’est le cas au Canada de l’anglais et du français : ces deux histoires-langues sont aux antipodes dans l’histoire de l’Amérindie ou de l’Amérique du Nord. Et ça semble se maintenir en profondeur. À méditer (comme c’est indiqué en sous-titre de cet essai).

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En 1993, des tendances et des discours scapegoatants, “bouquémissairisants”, s’incarnaient depuis quelques années, on l’a vu, dans des partis politiques canadiens comme le Confederation of Regions Party (Cor, ou Corp), ou le Reform Party (Rp) né dans l’Ouest canadien, en Alberta [ 2012 : à toutes fins pratiques, le Reform Party est l’ancêtre de l’actuel Parti Conservateur canadien, toujours au pouvoir et toujours dirigé, en 2012, par l’Albertain Stephen Harper ].

Le Rp devait commencer à croître en popularité en Ontario au début des années 1990s et tenter, en 1991, de recruter des appuis dans les circonscriptions anglophones de Montréal et du Québec – donc quelques années avant le référendum-choc de 1995 au Québec – sans grand succès (ce qui est certainement significatif). Mais au Canada, en 1992, le Rp comptait déjà plus de 100 000 membres.

Par ailleurs, Arch Pafford, à l’époque où il était leader du Cor, déclarait au printemps 1990, au Nouveau-Brunswick, que si son parti était élu, il ferait tout en son pouvoir pour «chasser tous les Québécois de la province du Nouveau-Brunswick». Le nettoyage ethnique était, comme on dit, «dans l’air» à l’échelle de la planète – pas seulement en ex-Yougoslavie, au Canada aussi : les constellations tournent comme des signes dans le ciel et portent le reflet d’un même inconscient collectif. [ New party strikes chord on language, John Spears, The Toronto Star, Toronto, 5 octobre 1991; New Brunswick will retaliate if Quebec doesn’t ease labor laws, premier warns, Chris Morris, The Gazette, Montréal, 25 novembre 1992 ].

Le groupe à chasser était ainsi pré-sélectionné. Les ressortissants des provinces de Terre-Neuve, de la Nouvelle-Écosse, de l’Île-du-Prince-Edouard, ou les ressortissants étatsuniens de l’État du Maine, tous limitrophes du Nouveau-Brunswick, n’étaient pas visés. Seuls les citoyens d’origine québécoise seraient déportés, en attendant vraisemblement de s’en prendre aux Acadiens eux-mêmes, qui forment le tiers de la population du Nouveau-Brunswick, et pour qui la mémoire historique du nettoyage ethnique de 1755 est toujours présente, et pour cause : toute mémoire, par définition, est toujours présente et contemporaine, nous vivons quotidiennement dans sa substance, le sachant ou non (le non-savoir, dans le domaine, est toujours générateur, pour le dire courtement, de “problèmes”).

La raison invoquée par le Cor pour chasser les Québécois (d’une région du pays dont ils sont, théoriquement, citoyens “à part entière” et blablabla et tralala) était une raison en or, facile à articuler et à justifier socialement et légalement : les lois québécoises qui interdisent l’embauche, au Québec, de travailleurs en provenance d’autres provinces tant que les travailleurs québécois eux-mêmes, syndiqués du secteur, ne sont pas tous embauchés. Les lois du Nouveau-Brunswick, sous ce rapport, contrairement aux lois québécoises, sont plus permissives et beaucoup de travailleurs québécois sont embauchés au Nouveau Brunswick, tout comme en Ontario, particulièrement dans le domaine de la construction.

Chose curieuse : la question de savoir pourquoi les entrepreneurs d’autres provinces engagent ainsi des Québécois, de préférence, par exemple, à des Ontariens en Ontario, n’est pratiquement jamais abordée ou mentionnée dans les masse-médias, anglophones ou francophones, et je vais l’aborder un moment par la bande, car “on” oublie (les masse-médias “oublient”, c’est fou comme ils “oublient”), dans toute cette histoire, que ce sont les entrepreneurs en construction qui engagent les ouvriers, pas l’inverse …

Dans les années 1990, l’auteur habitait Ottawa. Un entrepreneur ontarien en construction, que l’auteur fréquentait de temps en temps, un Canadien-Anglais d’origine irlandaise, lui avait confié informellement, à plusieurs reprises (on jasait souvent, c’était pas une «relation professionnelle»), que chaque fois qu’il obtenait un contrat de construction à Ottawa (souvent des gros contrats), il avait toujours son équipe toute prête au Québec, à un pont de distance d’Ottawa, la contactait immédiatement, et l’embauchait tout de suite. L’entrepreneur faisait traverser son équipe québécoise en Ontario : c’était tous des ouvriers du Québec, des Canadien-Français, des ouvriers d’expérience des métiers de la construction, donc très bien payés par l’entrepreneur ontarien. Pourquoi l’entrepreneur ontarien en construction agissait-il ainsi?

L’entrepreneur lui-même me l’a répété à plusieurs reprises, je n’invente rien, je vous le rapporte : les Québécois étaient les meilleurs, disait-il, la qualité de leur travail était supérieure à celle des ouvriers ontariens (what!?). Ce sont ses mots, son témoignage répété. Il expliquait qu’avec les employés québécois, il n’avait jamais à craindre de retards coûteux dans l’exécution du travail, ou de voir son entreprise contrainte, après l’exécution des travaux, à reprendre maints travaux à ses frais après coup parce qu’ils avaient été botchés, mal exécutés, etc. Il considérait les ouvriers québécois, en se basant sur une expérience d’employeur-entrepreneur bien concrète et souvent répétée, et non sur un préjugé favorable (qui peut vous tromper tout autant qu’un préjugé défavorable), comme plus compétents, et en même temps plus rapides, moins coûteux – même si fort bien payés – que les Ontariens. Il m’affirma qu’il n’était pas le seul à agir comme il le faisait.

Ça aide à comprendre.

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Il est évident, de toutes façons, qu’un parti politique comme le Cor, au Nouveau-Brunswick cette fois, n’a pas besoin des lois québécoises restrictives en matière d’embauche pour se livrer à la démagogie sur le dos des ressortissants québécois, la plupart francophones, et de vouloir les chasser tous, qu’ils travaillent ou non dans la construction.

Rappelons que les lois québécoises ici en question, récemment dénoncées par le premier ministre Frank McKenna du Nouveau Brunswick [années 1990s], furent promulguées par Québec dans les années 1970s pour mettre fin à des affrontements violents sur les chantiers de construction québécois (en d’autres termes, ce qui ne simplifie pas les choses, il se peut que les Acadiens (francophones) se soient parfois trouvés, sur les chantiers du Québec adjacents au Nouveau Brunswick, dans une situation analogue à celle des Québécois (francophones) engagés en Ontario, et peut-être pour des raisons similaires, mais je n’ai jamais eu l’occasion de le vérifier…). Ironiquement, il se pourrait que le Nouveau Brunswick ait éventuellement à adopter aussi le même genre de lois que le Québec, et pour des raisons similaires, si la violence éclate au Nouveau Brunswick entre ressortissants des deux provinces parce que ceux du Québec seraient plus compétents, et que les entrepreneurs du Nouveau-Brunswick persisteraient à les engager, comme en Ontario…

Ce qui ressort de tout ça, c’est que les campagnes anti-québécoises ou anti-francophones recouvrent souvent des intérêts et des ambitions strictement matériels. Les deux sont liés, la plupart du temps, et il arrive parfois que celui sur lequel on tape le plus, soit souvent, aussi, le plus compétent…

En septembre 1991, le Cor avait fait élire huit députés sur les cinquante-huit que comptait la législature de la province canadienne du Nouveau-Brunswick, une province au tiers francophone et constitutionnellement bilingue. Un anglophone sur trois avait voté pour le Cor. Sans moyens financiers, le parti était arrivé deuxième dans dix-huit autres circonscriptions. Le Cor devenait l’opposition officielle. L’élément central du programme du Cor était l’abolition du bilinguisme constitutionnel dans une province où le tiers de la population, la population acadienne, parle français. Abolir le bilinguisme, c’est-à-dire abolir le français dans la fonction publique, c’est-à-dire en chasser les Acadiens pour prendre leur places – en tout cas certainement pas à cause des lois québécoises restrictives dans le domaine de l’emploi qui peuvent d’ailleurs toucher tout autant les Acadiens que les ressortissants anglophones du Nouveau-Brunswick.

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Comme Bercuson et Cooper dans Deconfederation, comme William Gairdner dans The Trouble with Canada, ou comme les déclarations de Pafford, ou le texte du chroniqueur du Ottawa Citizen déjà cité le démontrent, et on pourrait trouver d’autres exemples, les craintes de Gérard Pelletier, en 1964, de voir les francophones canadiens, ou le Québec, ou les deux, transformés en bouc émissaire, sont aujourd’hui [années 1990s] plus fondées que jamais.

L’analyse de Gérard Pelletier date maintenant d’une trentaine d’années [dans les années 1990s; en 2012 : ça date d’environ une cinquantaine d’années]. René Girard : «Les persécuteurs croient toujours en l’excellence de leur cause, mais en réalité ils haïssent sans cause.» En 1964, le Parti Québécois n’existait même pas encore. La loi 178, sur l’affichage au Québec, ne serait proclamée que 24 ans plus tard. Les lois linguistiques contraignantes à l’endroit de l’anglais n’avaient encore jamais existé au Québec et, dix ans avant la Loi 22, une autre loi linguistique, treize ans avant la Loi 101 de 1977, ces législations linguistiques pour la protection du français étaient difficiles à imaginer. Les craintes de Pelletier ne pouvaient être attribuées aux effets d’un backlash anglo-canadien à la suite de législations québécoises restrictives sur l’anglais. Ni même au terrorisme québécois naissant dont la première vague, vraisemblabement infiltrée par des agents provocateurs, peut-être même suscitée par ces derniers – tout est à considérer, on sait que le Parti Québécois lui-même fut infiltré et l’est vraisemblablement encore – avait été “démantelée par les forces policières”.

Le cycle du scapegoating semble ne connaître que deux issues : l’épuisement infernal du cycle ou la conciliation sur un mode réellement égalitaire et relationnel. Réellement relationnel – à la condition, évidemment, que tous les groupes acceptent la relation et sa dynamique transformante. Cette idée, l’écrivain Guy Brouillet y faisait indirectment allusion lors de l’adoption de la loi 178 au Québec : «On peut obliger à afficher en français; il est inutile et indécent d’interdire l’expression linguistique d’une communauté qui a un droit historique à l’existence, fût-elle la mieux traitée au monde, eût-elle abusé d’une situation de force dans le passé.» ( La Langue : une liberté, Guy Brouillet, L’Analyste, Montréal, no 26, été 1989. ) Mais ce n’est pas seulement une question de “droits” : l’autre partie, les autres communautés, sont-elles toutes prêtes à s’arracher à leur séparatisme? Quelques-unes le sont. Pas toutes.

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Que nous réserve l’avenir? Certainement un grand besoin de courage, un grand besoin de compassion, d’intelligence, d’ingéniosité, de prière et de lucidité. Et dans certaines situations cruciales, de fermeté (et pas juste dans le cadre des thèmes de ces essais, évidemment). Un grand besoin de qualités personnelles et relationnelles. Et si, en dépit de tout, on nous attaque psychologiquement ou matériellement – individuellement ou collectivement -alors on se défend, et si nécessaire on contre-attaque, et on contre-attaque lucidement et fermement. C’est comme ça. C’est comme ça pour tout le monde. Quand ç’en est là, quand on est attaqué, il faut se défendre. En fait, il faut toujours s’y préparer. C’est la présente condition de la conscience humaine.

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En attendant, on peut voir s’allumer un à un, comme autant de luminaires dans la nuit canadienne et dans le ciel du monde, un certain nombre de données propres au complexe du bouc émissaire [écrit dans les années 1990s]. C’est la vieille roue du monde qui tourne implacablement. Ces luminaires, ces données, dessinent une treizième constellation, une constellation familière à notre conscience la plus profonde – à la condition d’y aller voir -, une constellation fascinante, hypnotique, inquiétante, contraignante, vieille comme le monde. Elle semble tout droit sortie du grand trou noir ou lumineux des mythologies sacrificielles et son magnétisme contraignant, apparemment irrésistible, semble atteindre aujourd’hui, de manière insistante, aiguë, toutes les populations de la terre. Je tente ci-dessous de la décrire encore succinctement en prenant le «petit ennemi» comme exemple de bouc émissaire (les mouvements de la constellation sont plus complexes que ça) :

1 – un groupe (parfois un individu) est chargé des maux de la collectivité;

2 – ce groupe doit être séparé de l’ensemble de la collectivité;

3 – ce groupe doit ensuite être dépecé ou chassé, c’est-à-dire sacrifié sur un mode physique, matériel et/ou symbolique (un symbole est pas un truc mort, inanimé : ça vibre, ça induit, ça vit, ça détermine et on peut le charger d’intention et d’énergie) ;

4 – ce sacrifice, ce dépeçage, cet exode sont perçus comme cathartiques, purificateurs et protecteurs par le groupe qui les impose.

Le petit ennemi doit être identifié clairement et séparé de l’ensemble. Il doit être isolé, neutralisé, dépecé ou chassé, etc. Il s’agit de neutraliser la mauvaise influence qui s’est magiquement transférée en lui. Dans le cas de la géopolitique, par exemple, le petit ennemi doit être entouré d’une frontière étanche (le Québec rêvé par les partitionnistes canadiens et anglos-québécois, et surtout anglo-montréalais; les homelands de l’apartheid sud-africain; les ghettos); le petit ennemi doit être “dépouillé” de son influence et de sa présence délétères, il doit être effacé ou “invisibilisé” dans sa différence (les minorités francophones au Canada anglais pour qui le parfait mimétisme de l’accent anglais doit être confondant pour les protéger contre le rejet; la minorité anglaise du Québec (récent, tentative ratée d’isolation sur un mode privilégiant)); les Japonais durant la dernière guerre; les Indiens du Canada parqués dans les réserves et dont on a cruellement tenté d’oblitérer les coutumes, la culture, les langues (les séquelles en existent toujours).

Des termes importants : «distinguer» la collectivité et en «indifférencier» les individus. Les deux sont simultanés.

Ces sacrifices, dépeçages, effacements, indifférenciations, isolations, souvent avec pillages à la clé, sont éprouvés comme cathartiques, purificateurs, protecteurs, libérateurs, excitants par ceux et celles qui les imposent.

La psyché du bouc émissaire porte un message dans l’extra-monde et, collectivement, se referme comme une coque sur une mémoire lancinante également de plus en plus extra-mondaine.

Chose certaine, cette dynamique est une usine à coupables qui s’érige sur un abîme de blessures anciennes auquel l’usine s’alimente directement en re-nourissant l’abîme, un abîme de blessures qui n’en finissent pas, à la fois, de guérir, d’être ré-ouvertes cycliquement, de crier guérison ou vengeance, de se refermer avec une cicatrice nouvelle, une nouvelle trace perceptible dans le vaste corps de mémoire : «L’histoire roule ainsi sans fin ses flots de bave et de rocaille.» (Le Cycle du Scorpion.)

Si l’on veut savoir où les marchands et les agents de ces tragodias – car ils n’en sont que les agents, ils pourraient ne pas se livrer au trafic et secouer leur dépendance à la dynamique du mythe – si on veut savoir où les agents de ces tragodias, qui hantent le fond de nos consciences, se rencontrent la nuit pour exciter les différences et les pôles les uns contre les autres, pour deviser ou comploter, sur le dos de tous, leur prochaine purification macabre, c’est quelque part dans ces régions de la mémoire et des autres mondes où l’accumulation des injustices passées attend le stimuleur qui les fera sortir ou ressortir de l’ombre et leur promettra une nouvelle aventure historique dans le corps du monde :

«Je vous porte en mes flancs, noires envolées d’automne.
Vous me portez le message des bornes du soleil.
Je redescends.
Vous battez à mes flancs et me tirez vers l’onde, astres noirâtres et scintillants.
Vous fascinez en moi le buveur d’eau mortelle.
Le burineur de nuit.» (Le Cycle du Scorpion.)

L’obsession ou la mystique territoriales peuvent aussi jouer un rôle important et déterminant dans la structure du complexe : les individus du groupe scapegoatant ont maintenant besoin de centaines, de milliers ou de millions de kilomètres carrés d’espace terrestre purifié, correspondant à un délinéament cartographique précis et maniaquement intangible, pour loger une psyché démesurément stimulée et qui ne souffre aucun obstacle. Au moment où nous dépassons le nombre de 7 ooo ooo ooo de Terriens.

*

Après l’opération cathartique opérée par l’élimination, l’exil, l’humiliation ou la punition du bouc, le mythe veut que le groupe sacrificateur connaisse une ère de bonheur et d’harmonie sans mélange. Jusqu’à la prochaine fois. Les grands, moyens et petits groupes identitaires auront toujours sous la main une bonne réserve de boucs émissaires potentiels à se mettre éventuellement sous la dent : les autochtones, des minorités ethniques ou religieuses, les pauvres, les béesses, les sidatiques, les dissidents d’opinion, les fumeurs, les sans-abri, les adeptes du roulis-roulant, les mendiants, les homosexuels, les lesbiennes, les membres de sectes, les croyants, les décrocheurs, les athées, etc. [Note 2012 : des groupes athées passent à l’offensive depuis plusieurs années, et leur militantisme, le ton de ce militantisme, semble reproduire graduellement les mêmes patterns qu’ils dénoncent, la brutalité de ton, le fanatisme, etc.; évidemment, l’athée n’y est pour rien : victime ou bourreau potentiel, c’est l’orvet qui mène le bal.]. Tout dépend de l’époque, du contexte, on trouve toujours, les boucs émissaires adviennent toujours, certains semblent même courir après – ce qui est un autre aspect du scapegoating : le fait, pour certains, d’assumer victimairement la dynamique de la tragodia, de la tragédie, du chant du bouc. En fait, l’abaissement graduel de la qualité de conscience dans le monde semble conduire à un émiettement des groupes eux-mêmes qui pourrait déboucher sur la guerre mythique, non seulement de tous contre tous, mais de chacun contre chacun; on y est déjà, en un sens : c’est, encore, une question de degré.

Certains groupes fondamentalistes autochtones pourraient, eux, s’en prendre à ceux et celles qui, dans leurs réserves, sont jugés insuffisamment purs de sang. Les Warriors mohawks pourraient s’en prendre aux “Blancs” québécois isolés à l’intérieur ou à proximité de leurs réserves (d’ailleurs ils le font au Québec depuis les années 1970s [écrit dans les années 1990s]). Des “Blancs” que les gouvernements “Blancs” en place (“Blancs”, de préférence entre guillements au Québec : on est ainsi plus sûr d’être proche du vrai) semblent d’ailleurs prêts à sacrifier au nom de la paix sociale. Ces “Blancs” insuffisamment métissés et qui pèchent par un percentile trop bas de “sang indien pur” deviennent le petit ennemi d’un grand ennemi qui, lui, est le petit ennemi d’un autre grand ennemi… Les poupées russes. Y a d’la tête sur la planche.

Pourtant, on sait que Pierre-Esprit Radisson était né en France, avait été capturé, torturé, puis adopté par les Iroquois qui le considéraient comme un Iroquois; on sait que Radisson se considérait aussi lui-même comme Iroquois, qu’il n’avait évidemment aucune goutte de “sang indien”. Toute cette histoire de pureté de sang, de pureté de race, invoquée sans contestations masse-médiatiques par des leaders autochtones, m’apparait comme une schnoutte “blanche” tardivement tirée des théories racistes occidentales, et adoptée par les fondamentalistes autochtones contemporains comme une pathétique et ultime valeur-refuge; terreau fertile : l’ignorance et, toujours, l’abaissement de la qualité de conscience. Quand on examine les faits, on revient encore à la citation de René Girard, certainement pas universellement vraie – quelle citation, quel aphorisme peut prétendre l’être – mais certainement d’une pertinence frappante, ici, et à méditer : «Les persécuteurs croient toujours en l’excellence de leur cause mais en réalité ils haïssent sans cause.»

*

L’importance numérique des minorités ethniques croît au Québec et au Canada, particulièrement en Ontario (Toronto, surtout), tout comme dans nombre de pays occidentaux. L’époque approche où ces groupes transformeront à leur tour les Wasps, surtout, et le temps aidant, peut-être aussi, au Québec même, les Franco-Québécois [publié en 1993], en boucs à la faveur d’une redistribution de la carte des pouvoirs politiques et des hiérarchies ethniques. Personne n’est “innocent”? En un sens. Cette phrase est lourde de sens : elle signifie que n’importe qui, n’importe quel groupe, en vertu de la dynamique inconsciente cyclique qui, comme une “boursoufflure volcanique”, génère les boucs émissaires, est accusable et peut être accusé. (À noter que cet essai n’aborde pas la question de ces boucs émissaires “systémiques”, à l’état pur, plus pathétiques et éloquents que tous les autres, à mes yeux, c’est-à-dire de ceux qui, comme au Canada, un “État de droits” (avec des tas de droits) sont condamnés à la prison à vie pour des meurtres ou des assassinats qu’ils n’ont jamais commis : la longueur de la liste s’allonge d’année en année, elle est extrêmement inquiétante, surtout dans la mesure où elle semble souvent ne pas résulter d’une erreur judiciaire.)

Cette mouvance, cette mutation des groupes, est une arène où des leaders de diverses communautés dotées (ou qui se doteront) d’organisations communautaires ou politiques influentes et efficaces, pourraient se disputer à leur tour, parfois férocement (ouvertement ou non), le rôle d’ethnie(s) dominante(s). Il est significatif que le leader du Parti Égalité au Québec, Robert Libman – un individu, par ailleurs, personnellement fort attachant – ait déclaré en 1991 que son parti, dominé par un segment de la communauté juive ashkénaze de Montréal (gravitant autour de B’Nai Brith), une communauté longtemps tenue à l’écart des institutions anglo-protestantes de l’ancienne métropole du Canada, représentait le nouveau leadership et la nouvelle élite de la communauté anglophone du Québec : il faut qu’il croisse et que je diminue; ou : je croîs, donc l’autre diminue; ou l’autre diminue, donc je croîs; etc. Mentionnons qu’une lutte existe aussi entre juifs sépharades et ashkénazes où les sépharades sont généralement les underdogs. Nous sommes joués, tous camps confondus, comme des boursoufflures cycliques sur l’échiquier du monde.

D’autres groupes aspirent certainement au leadership social, d’autres apparaîtront, d’autres croîtront, d’autres diminueront, c’est une dynamique qui surprend toujours – mais elle ne devrait pas surprendre. Cette aspiration semble inscrite dans la dynamique même des groupes qui se perçoivent comme des entités culturellement, ou religieusement, ou racialement, ou ethniquement insécables, «atomiques» au sens étymologique du terme, et qui, en plus, sont parfois, ou ont déjà été parfois, rejetées, ou refoulées, ou méprisées, ou persécutées.

La grande roue des mondes tourne et les grands mécanismes profonds nous jouent consciemment et puissamment comme des marionnettes. Le grand complice de ce qui nous joue ainsi : notre inconscience de ces mécanismes profonds et, eux, plus conscients qu’on le pense ordinairement. L’inconscience est un complice infiniment plus grand que ne peuvent l’être notre simple méconnaissance intellectuelle ou émotive de ces mécanismes. Le «grand orvet» contraignant se métamorphose et poursuit sa route implacable de groupe en groupe, d’ethnie en ethnie, de nation en nation, d’âge en âge. Il rampe, roule sur lui-même, se segmente, se multiplie, se mire en lui-même, s’affronte lui-même au sein de ses polarités activées, il bouffe et se bouffe lui-même; il est le bon et le méchant, il est le coin gauche et le coin droit de l’arène, il est le public qui hue et celui qui applaudit; son imperturbable appétit semble toujours intact : il est total dans sa manifestation (c’est pourquoi il s’éteindra totalement quand on cessera de lui ouvrir la porte de nos consciences). Les «ères de paix» semblent correspondre à la digestion et à l’assimilation de sa dernière bouchée, de son dernier crime, de son dernier larcin, de son dernier pillage, de son dernier cycle victorieux de corruption et de mensonge, et les «grandes aires de paix» prospèrent toujours sur l’appauvrissement et la souffrance des «autres» que l’orvet contrôle aussi, comme il contrôle tout.

Le grand orvet, le Grand Avide, ne pardonne pas. Il s’affamerait et mourrait ou disparaîtrait derechef si la conscience humaine croissait au lieu de s’épaissir. Des individus accédant à plus de conscience peuvent inspirer ou espérer opérer une brisure dans le cycle changeant, mouvant, des dominations et des répressions qu’impose le “lézard” (mot à la mode, vous pouvez en trouver un autre), ce jeu des alternances à la faveur desquelles les groupes victimes ou dominés peuvent demain se voir transformer en groupes élus, en bourreaux, ou en dominateurs de l’heure. Avant que ces groupes soient à leur tour élus sacrifiés, en vertu de la même dynamique qui les avaient élus sacrificateurs. La grande roue des mondes tourne et les grands mécanismes profonds nous jouent consciemment et puissamment comme des marionnettes.

Si chaque individu réalisait ce que sa conscience recèle, la culpabilité inconsciente aurait tendance à se dissoudre, en tout cas elle commencerait peut-être à se mieux répartir dans les consciences – tout autant que la grâce d’être qui provient de plus profond encore – et il n’y aurait peut-être pas de boucs émissaires – ou mieux, la tragodia, le chant du bouc, aurait un tout autre sens, ou mieux : prendrait, justement, son sens, au lieu de se manifester de manière in-sensée. Peut-être. Peut-être réaliserait-on que la culpabilité, et le scapegoating qui en procède, sont le résultat direct de la perte de contact avec l’essence de soi-même, de notre raison d’être singulière, unique, au profit d’une autre instance qui l’usurpe; peut-être réaliserait-on que la culpabilité, et le scapegoating qui en procède proviennent d’une perte ou d’une absence de contact avec ce qu’Aurobindo appelle le «psychique», ou «l’être psychique» (l’émanation évolutive du «psychique»), l’âme divine en nous – plus profonde que «l’âme humaine» – le chaitya guru, le chaitya purusha qui n’aspire qu’à prendre les rennes de l’âme humaine en lieu et place de l’ “orvet”.

Cette perte de contact, en définitive, chacun d’entre nous, sans en être nécessairement coupable à l’origine, en est responsable, et il se peut que cette perte fondamentale engendre, dans des profondeurs nébuleusement perçues, une culpabilité tellement profonde, tellement horrible et tellement insupportable à certains moments, que seul un coupable universel et sélectionné, sur lequel la culpabilité peut se projeter, peut momentanément soulager l’ensemble du groupe, le délivrer – tout en maintenant cependant intacte la cause fondamentale de l’aliénation de chacun et en cautionnant la paresse de conscience ou d’intellect, voire la lâcheté et la complaisance dans l’ignorance qui prolongent et augmentent la culpabilité inconsciente. Il faut certainement, chaque jour, se poser la “question d’Heidegger” (qui appartient à tout le monde) : «Pourquoi y a-t-il quelquechose et non pas plutôt rien?» – et cesser de rejeter cette question universelle sous prétexte, comme on l’entend parfois, que Heidegger était un sympathisant nazi : cette excuse est pathétiquement infantile. Et observer une profonde, tranquille, paisible minute de silence. Tout ce qu’on risque, c’est soit de se détendre, soit de recevoir une réponse, soit les deux. Et de plus, ce n’est ni un crime contre l’humanité, ni un crime de guerre, ni un acte de brutalité ou de cruauté, et c’est exempt de taxe : c’est un bon début.

*

Le thème du bouc émissaire est un thème complexe. Les collectivités, petites ou grandes, sécrètent des boucs émissaires ou entretiennent des moutons noirs qu’elles transforment cycliquement en boucs émissaires. On retrouve aussi le phénomène du bouc émissaire à l’échelle de l’école ou de la famille avec ses souffre-douleurs, ses cadets hypnotisés, dépouillés ou réprimés par les aînés, ses déshérités, ses cancres, ses fils de riches, ses enfants dissipés, infirmes ou différents. Méfiez-vous de certains principaux d’école ambitieux en période de désordre et de processus victimaire, de scapegoating : ce sont des périodes où l’on a terriblement tendance à faire, comme on dit, “des exemples”, c’est-à-dire à fabriquer des boucs émissaires. Si je le mentionne, c’est que j’en ai été témoin en Ontario. Il faut bien que le mal ou l’ombre ou les infériorités dont nous héritons tous au fond de nous-mêmes, mais dont nous ne voulons pas, logent quelque part, autant que possible chez quelqu’un d’autre, ça allège, ça soulage, et on se sent alors tellement self-righteous, jusqu’au prochain cycle où la dynamique nous rattrapera du dedans et où l’on se sentira projeté à notre corps défendant, de nouveau, par un imperceptible glissement qui nous contrôle et nous joue, au sein de la nébuleuse self-fright-theous…

Quelques ouvrages sur le thème du bouc émissaire, ou qui en traite en partie : The Golden Bough, J.G. Frazer, Papermac, Macmillan, London, England, 1987; The Scapegoat Complex, Sylvia Brinton Perera, Inner City Books, Toronto, Canada, 1986 – une excellente présentation du complexe du bouc émissaire à l’échelle familiale; Le bouc émissaire, René Girard, Grasset & Fasquelle, Paris, 1982; La route antique des hommes pervers, René Girard, Grasset & Fasquelle, Paris, 1985.

Chapitre 9 – De la pureté douteuse du bouc émissaire.

Chapitre 10 – “L’enfant gâté du Canada” et la “minorité la mieux traitée au monde”.

Chapitre 11 – La constellation du bouc émissaire: un théâtre sous-humain, surhumain, inhumain.

Chapitre 12 – Au prix d’un peu d’anarchie.

Chapitre 13 – La société indistincte.

Chapitre 14 – Un grain de sable dans la machine.

Chapitre 15 – La clause dérogatoire et la présomption d’innocence.

Chapitre 16 – La liberté inhérente (révisé, rediffusé ci-dessous ) :

La clause dérogatoire est dangereuse parce qu’elle favorise à la fois la suspension des libertés individuelles et la ségrégation des groupes.

La ségrégation des groupes entraîne très souvent au sein de ces derniers, à la fois une aggrégation centripète, intérieure, plus poussée, et souvent un contrôle étatique accru, voire la répression, par leurs propres sauveurs, des individus qui composent ces groupes. Il existe des cas d’exception, mais c’est généralement ce qui se produit. C’est un cul-de-sac que la clause dérogatoire peut produire ou renforcer, notamment en suspendant l’article 15 de la Charte canadienne des droits de 1982.

La clause dérogatoire est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de tous.

La clause dérogatoire est dangereuse parce qu’elle est légale et jouit d’un prestige constitutionnel qui contribue à la rendre légitime dans l’esprit du public. C’est l’instrument par excellence des idéologies anti-libérales, élitistes ou démagogiquement collectivistes. Elle est le signe évident d’une vitalité proto-totalitaire au Canada et de son action lente, persistanyte et à long terme depuis au moins 1960. C’est aussi un pouvoir législatif qui sied parfaitement à l’esprit unanimiste et scapegoateur des grands mouvements de masse (dits “de gauche” ou dits “de droite”) quand ils sont récupérés par les establishments étatiques, ce qui est souvent le cas.

Les minoritaires, individus ou groupes, doivent être sur leur garde et ne jamais hésiter à s’attaquer à toute forme de répression individuelle ou de groupe, qu’ils en soient ou non directement les victimes. Ils doivent le faire avec intelligence, ludicité et détermination en comprenant que les lois, les chartes, sont secondes, que la vie est première, qu’elle est complexe et qu’il est important de bien la comprendre pour agir efficacement.

Ils doivent comprendre aussi qu’ils auront probablement tort en partant : la présomption d’innocence est un principe constitutionnellement affaibli au Canada, peut-être même est-elle un principe qui agonise d’une manière encore imperceptible, ou perceptible à ceux qui sont sensibles aux signes discrets. La présomption d’innocence ne serait pas un principe spontané de justice, ce serait un principe acquis. Tout minoritaire qui conteste un délire populaire, prestigieux ou utile, sera presque toujours, au départ, perçu comme un traître, un danger pour le groupe, et coupable d’une forme ou d’une autre d’abus envers ses pairs.

Il devra prendre appui au plus profond de lui-même.

Ce faisant, il pourrait découvrir une efficacité d’une nature encore inconnue à sa conscience, un univers à la fois familier et étrange, invisible et libérant. Il aura aussi été fidèle à un instinct profond, souverain, parfois océanique: celui de savoir qu’au plus profond de son être, l’équilibre existe, la justice existe, le bien-être de vivre existe, le pouvoir intérieur existe – les maîtres du monde ne peuvent que les “abolir” en surface, autant dire qu’ils ne peuvent, radicalement, les abolir; celui qui a trouvé ce talon d’achille des soi-disant “maîtres du monde” sait aussi qu’il est né libre, qu’il veut profondément le demeurer et peut le demeurer, ça s’apprend, et que la racine ignée de sa propre psyché le soutient et l’inspire indéfectiblement du plus profond dont elle émane, elle le soutient, lui et ses proches, ou alors lui seul si les choses en viennent à ça, et bien au-delà d’une seule existence.

Ce sont cette bénéfique pression intérieure, ce rayonnement discrètement puissant et secret, qui re-génèrent les saisons et font éclore les printemps. Ils reviennent toujours.

[fin]

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2 Responses to La Constellation du Bouc Émissaire 3/3

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