La Nuit des temps

Source: cliquer sur l’illustration (site de Patrick Bornet).

Loup Kibiloki  ( Jacques Renaud )

La Nuit des temps

suite poétique

Montréal 1974-1981 – Saint-Zénon 2009


Le texte a été révisé par l’auteur. Il a été publié pour la première fois dans les annés 1980s sous le nom de Jacques Renaud. Les fragments du texte «La Nuit des temps» proprement dit ont été rassemblés à partir des éditions des années 1980s auxquelles ce texte donnait son titre. L’ensemble du texte «La Nuit des temps» proprement dit a été reconstitué par l’auteur en se basant sur l’original de 1974. La Nuit des temps est aussi présentée ici sous la forme versifiée qui convenait au texte. Le texte lui-même n’a pas changé.

On peut lire un court article de présentation sur La Nuit des Temps en cliquant ici.


Autres suites poétiques :  Sentiers d’Étoiles  –  Rasez les Cités  –  Électrodes  –  Vénus et la Mélancolie  –  Les Enchantements de Mémoire  –  Le Cycle du Scorpion  –  Le Cycle du Bélier  –  La Stupéfiante Mutation de sa Chrysalide


© Copyright  1974, 1981, 2009 Hamilton-Lucas Sinclair ( Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe) – cliquer pour lire les conditions d’utilisation. Entre autres:  toute exploitation commerciale interdite.


Toi qui dragues les morts,
nous allions par tes voies racheter toute la douleur du monde.
Car ces abîmes en étaient toute la douleur.
C’était la nuit des temps.

1

L’amour scintillait sur la mer.
Tout mon corps était discours.
Je vis que tout me traversait. Je le vis. Je le voulus.
Je voulais que tout se puisse dire
et j’attirais dans mon filet d’ouverture.

Tout venait furibond et soudain:
les larmes comme la première pression de l’eau
contre la croûte boueuse qui s’ouvre, blessée.
Je savais que c’était un fleuve. Il se nommait.
Je voulus qu’il se nomme encore.

Danger. Prison. Frisson. Espoir sacré.
Charroyeur fort des dangers denses.

La terre brillait, amoureuse, sur le pas de la porte.

Suspension.
Silence prégnant.
Choses inattendues.

Les images surgirent, à mon corps défendant.

La brève amitié du courant pour le port avait du lièvre aux dents.
La seule descente permise était un cri dans le mur.
Le premier cri de l’ouragan était un heurt de tables, de gongs.
Des mottes de terre y tenaient discours.
Des mottes des terres d’amour.
Des chiens couleur de culs sales y japaient,
d’autres y hurlaient à la lune –
montait l’éternité de leurs longs hurlements.

Sur le fleuve jadis évoqué plus rien ne passait.
De nouveau j’appelai le fleuve.
De nouveau j’avais soif de son pouvoir.

Une morne envie de bénir les truies me venait.
Ma main s’avançait vers les étables le long du parcours.
Ma main gisait le long du bastingage.

La haute montagne était loin maintenant.
Nous entrions dans la plaine sordide et jolie, charmante et matée.
Je souriais comme si j’espérais le soleil sur mes lèvres.
Je voulais à nouveau l’ivresse claire de joie
sans laquelle tout parcours est un mort.

Je voulais tout entendre d’une traite et d’une seule
car la mort est chose noire et sans parole.

J’avais pourtant faim d’elle, elle la grande inconnue,
comme pour y apporter ma plénitude espérante
et le dard plongeant de mon regard.

Ces choses passèrent.
Je m’avouai ne rien savoir, ne rien comprendre.
J’avais envie de faire descendre autre chose dans mon instrument poli.
Les jours qui venaient, déjà ruaient dans les basses branches
et les vieux brancards.

La bouche est large qui mange et lance toutes les semailles du discours.
Elle ingère avec agrément la route
qui longe le précipice où s’abreuvent les chants.
La parole est alors un rubis, vraiment.

La plus haute montagne qu’atteignent les pas du marcheur peut être pour nous.
Elle peut être pour d’autres.
Elle est pour ceux qui courent avec du lierre aux dents,
des urticaires aux genoux,
des diamants dans le souffle.
Elle est pour les élus qu’elle tire.
Elle est pour tous, par tous les fils et toutes les sentes.

Je bavardais en attendant la prochaine descente du cri.

La route au pelage d’automne
riait de me voir rassembler sur sa paume noircie
les roses qui tombent sur le sol.

Ce n’était jamais la même robe qui suintait sur le corps du velours.
Ce n’était pas, non plus, la même chaise ornée de rubis et d’écorce
que posait, le soir, sur le haut du ravin
le père mystérieux des brebis.
Elles se laissaient approcher par moi.
Elles avaient du vierge dans leurs formes venantes.
J’y pénétrais à grands traits.

La chose unique qui rit dans les stalles du coeur
arrose la plaine au bas de l’escalier.
D’argent.
Vienne la rose qui donne du lait de sang.
Vienne la plus haute ondée du printemps.
Il me faut des arts et des guerres.
Des blessures exquises et profondes.
Des entailles d’âges.

Plus prudent que les ports endormis qui misent sur le bouclier des coraux,
plus doux que le guerrier qui regarde la pluie sur le champ de bataille immobile,
plus grand que l’éperon rocheux qui, long et haut, dépèce le corps du couchant,
je dévalais en tous sens les escaliers d’argent.
En tous sens, l’argent dévalait avec moi et je dispersais les sonnailles.

L’amour avait cloué le brochet retors et fort au piloris.

Arquée, la courbe du temps,
tendue comme un arc,
et tout avait soudain la pâleur du chant des morts.
Ces morts qui par milliers appelaient en moi la clé d’or de l’énigme.
Ils frappaient sur moi,
m’aspiraient dans leur glue,
me relançaient dans le monde
et quand j’atteignais les cieux qu’ils me voulaient
ils se jetaient sur moi de tout leur poids monotone.
Les morts,
les morts,
et cette haine,
et leur haleine!

Je vous dis: tout est déjà écrit.
Il faut savoir transcrire.
Hisser la conscience au niveau dense des puretés
et soudain les phrases sont de longs rythmes pleins au pouvoir franc.
Net.
Des lances.
Des fusées.
Des lasers.

La haute fréquence des bruits teintés.

La neuve force des veuves:
hirondelles vers l’amour d’un homme qui les hisse en des affres.
En des tourbillons de gazelles.
En des pluies mordantes de feu.
En des amours de masses et de truelles.
En des répétitions ardentes,
en des crudités fastes et vives,
en du soleil qui brûle sur les fleurs,
en des jardins de grâce,
en des préhauts cachés,
en des Ophirs,
en des monts blancs fixés de rades,
en des moiteurs douces de rosée sur leurs sandales,
en des horizons bleus de saphir,
en des émeraudes au bout des charmes et des valses,
en des nuits,
des sources,
des asperges chevelues sur le sable,
en des ombres de pierre,
en des crudités solaires sur les chapeaux.

Des ailes les menaient aux bras tendres des mânes.
Les coursiers les déridaient avec leurs galops impromptus.
Je coulais de l’or très tendre
dans des prairies bleues de prâna
où tourbillonnaient les pâtres.
Le matin, sans fin, conduisait les filles,
de chapelières en extases,
parmi le cristal doux des eaux
et le murmure ému des dames.

Chaque instant,
fin comme une aiguille de sapin,
plus fin encore,
plus ténu,
plus tendre,
plus filant et profond,
plus ample,
plus doux,
plus élancé dans l’ailleurs des largesses infinies,
martelait comme orfèvre
dans les dédales et les cafés.

Au loin,
les montagnes les couvraient d’une fraîcheur éternelle
et je m’éveillais vers elles avec une passion qui me brûlait,
celle des nues victoires purifiantes,
et je montais vide et rempli de fraîcheur
pendant que les déambuleuses dormaient, l’oeil ouvert,
parmi les oiseaux et les fleurs.

J’avais soif de nuits et de montagnes
et je traversais les prairies d’un pur geste de feu.

La bague avait roulé jusqu’à mon doigt
et je l’avais foulée aux pieds
puis ramassée
puis foulée aux pieds de nouveau.

Je montais et je descendais
et j’étais douloureusement déchiré.

Les anges trop purs des hauteurs soulevaient ma haine,
et mon amour au fond des descentes
y gagnait une puissance terrestre dont ils ne savaient peut-être rien.
Je savais. Je vaincrais sans haine porté par l’aile des tréfonds.

La joue, je l’ai offerte aux gifles des orages.
La joue, on l’a lacérée parfois et j’ai ri car je n’y pensais pas.
Il y avait à profusion des ordinaires et des ordonnés,
des banaux et des prêtres,
des curés et des saints,
ensemble sur le porche, qui ne se regardaient pas, à cause des explosions.
La forte crainte des derniers geôliers
les rassemblaient en masses considérables.
Les masses dévalaient mollement
au creux du coeur de la terre
en se tenant pour ne pas tomber,
et c’était hideux.
Mais il y avait cette douceur
et des fleurs plus hautes que les autres
qui avaient des corps libres et fins
et qui lançaient une mélopée de guerre sainte sur ces étranges chantiers.

J’avançais à pas de fer et de feu
dans les enfers
pour épuiser les vases et les braises.
J’avais parfois le cou, le coeur serrés.
Ce n’était plus d’angoisse.
C’était l’Amour-Force qui s’écoulait mal en moi.
C’était l’Amour-Force qui forait là, tête penchée,
et qui heurtait les îlots de mottes et d’entailles,
les perlements noirs et rouges nés des carcans,
les cristaux purulents ou durs des bris de l’âme
jadis heurtée contre les murs aveugles,
c’était le monde et les mondes ramassés en boules et en cubes,
en hurlements et en plaintes,
en agressions et en ressorts,
en minuscules radiances,
en poudroiements d’épines aiguës,
en multitudes d’imprégnances,
en blafardes nuits de vents,
en pensées sèches sur les choses,
en sentiments de glues très molles,
c’était l’Amour-Force qui nettoyait
et qui mêlait à sa blancheur coulante et diamantine,
à son eau lustrale et surfine,
à son invincible ananda,
les pourritures et les immondices,
les boursoufflures et les chaos,
les grignotages et les carcans,
la poussière rouge et ocre et lourde que soulevait son vent puissant,
c’était l’Amour-Force qui forait là dans les arpèges de liqueurs
et dans les sondes de ferveurs
et dans des licous d’or
et des guides et des harnais de justice
et des éperons de puissance vitale,
c’était Shakti dans son galop de pure cavale
qui dans mon être entier forait:

«Fonce et oublie les règles pour longtemps:
ne suis-je pas hors des choses qui meurent?
Aime-moi de partout et descends: je te hisserai sur mon coeur.
N’es-tu pas à jamais dans le secret des chairs et des fleurs?
Monte en moi que je te plonge en moi: et tu délivreras l’idole des formes.
Tu briseras les pierres et les normes.
Je te couvrirai de lois fortes et belles.
Je t’inonderai de lois nouvelles.
Immense, à tes pieds, je m’écoule
pour que tu me presses du pied
et que tu m’adores des paumes.
Fonce heureux parmi les foules et les lieux,
je te prolongerai de partout dans la jouissance pure
de mes montantes et de mes élargissantes intensités.
Meurs, meurs, meurs en ma caresse, que j’oeuvre.

«Tous ces prudents qui dans les recoins sombres de leur âme
maintiennent les mille armures du mensonge
ne sont pas les vrais amants de mon corps.
C’est pourquoi je te veux plus dangereux que jamais
pour que tu les embrasses dans l’or, eux mes morts et mes aimés,
eux mes créatures et mes blés,
eux que je fauche sur le champ dans les coulées d’éternité.
Je te veux feu dardant tout.
Posséderas-tu ce qui les damne et les moud?
Les lieras-tu dans les tables montantes?
Les tresseras-tu en mes immortelles chevauchées?
Et mes crinières innombrables flottent sur le champ de leur fierté
et de leur mort ô petits êtres et poudre d’or
et feu bleuté d’immensité!

«Nous galoperons sans fin
dans les cercles bénis et divins
des steppes innombrables.
Tu brûleras ces montures et ces lueurs,
ces chars de fer et de feu, ces obus de mort et d’extase,
ces masses souffrantes de chair, ces déchirures infinies
que le ciel dédaigne et qu’il saigne en son sommeil d’éclat.
Tu brûleras tout ça à la lumière de mon coeur et de mon pouvoir
et de mon flot et de ma justice et de mon Amour,
aux flots immobiles ou roulants de mes éternelles fureurs
et de mes éternelles amours,
tu brûleras, tu brûleras de cet amour invincible
et mes cavalcades fragiles en seront remplies de beauté,
et les morts s’éveilleront alors par touches, par aubes, par volcans
dans l’immensité connue de mon corps.

«Je suis la terre sombre et la cavalière insensée de l’or.
La raison ploie sous mes sabots.
Je suis le secret des puissances
que tu portes comme des ondes dans ton corps.
Je galope en toi, fidèle, du fond des temps.

«Tu me trouveras dans les dédales et dans l’éclair.
Tu me trouveras dans les réseaux et dans les palmes.
Tu me trouveras dans les mers et dans la pulsation du coeur.
Tu me trouveras dans les déserts où l’ardeur n’embrasse que son feu, à jamais,
et dans les floraisons des villes de jouissance et de beauté qui viennent
et où la pamoison est un chant sans scission.

«Tu me trouveras où que ton oeil se tourne,
tu te gaveras où que ton coeur se porte,
tu te transmueras où que ton feu se loge
et tu seras l’immense où que ta vie s’enferre,
et sans fin,
dans les mondes et hors des mondes
tu chevaucheras l’austère et le blé,
la masse et le fil nu,
tu perceras les châsses
et tu te perdras dans l’été;
tu riras innombrable dans les orbes obscures
que tu poursuivras dans ton corps
et tu verras le noir ouvrir son ventre de splendeurs.

«Je suis en toi l’inépuisable sacrifice.
Je suis en toi l’inépuisable inépuisée.
Je suis en toi, de partout, par le mystère et malgré lui
et dans l’inéluctabilité des plus éprouvantes énigmes: Amour. Retiens mon nom.»

*

La chute des villes m’impressionnait.
Elles se granulaient, s’écroulaient, silencieusement,
dans des canyons étroits, opaques et sans fond.

Des débris massifs dérivaient en quête d’un fleuve de repos.
En quête de berges.
Cette dérivade, sans requiem et sans îlots, de granulations et de ruines, était infinie.
Je ne comprenais pas.
Je ne comprenais plus.

Ma pensée ancienne était comme une ville, aussi,
que le vent du venir balayait et jetait dans les dilutions sombres du passé
comme en un vaste champ de poussière.

Les villes s’étageaient par milliers
en s’engonçant les unes dans les autres
et chaque grain de poussière qui en tombait,
chargé d’un potentiel infini,
levait, dans des lenteurs océanes,
des masses et des masses de cités croulantes.

On aurait dit l’essence même de la mort des villes
s’avançant indéfiniment dans le silence.
On aurait dit l’âme des morts minérales
poursuivant l’homme jusque dans ses oeuvres d’intelligence et de vie,
la mort dans les pierres, dans les actes et dans les os,
immensité morne et roulante au creux des origines indésignables,
sommeil roulant d’horreur, coulant, dans le silence,
et ces tonnes d’espace et de temps,
cette puissante sensation d’espace, cette puissante sensation de temps,
déplaceuses de continents et de mers.

Les débris tournaient en des panaches d’ocre et de brume
et dans des sphères et dans des jets sans but.
On aurait dit des fontaines d’inertie
rêvant mollement à la clarté des eaux filantes et drues
et aux éclatements bleus du jour et du soleil.

Notre corps était lié à ces mouvances minérales.
Les villes croissaient dans leur mort.
Ailleurs, elles croissaient ou croîtraient dans leur vie?
Quel ailleurs? En quel temps? Quel lieu-moment ?

C’était dans cette éternité d’échec que l’on m’entraînait maintenant.

L’eau pulsante était absente.
La mort engendrait la mort – les débris, des débris plus nombreux.
Le vent balayait parfois sans la mouvoir
cette contrée de la mort insondable.

*

Je ne voyais plus les roses.
Je remontais, frappé d’immensité.
J’avais des épines aux yeux.
Je me remis à l’écoute.
Les morses s’entrecoupaient dans les galaxies de l’espace.
Les mondes se cherchaient des chants,
des manières vastes de se faire dire et redire.
Je les sentais pressants.
Terriblement rapides.
Très hauts, très jolis, très sobres, chargés, amoureux, mus, fous.
Le jour ahuri les cherchait.
J’étais de nouveau le jour.
De nouveau je remontais.

Je ne cherchais plus l’enfer avec des regards de fer,
avec des mines d’acier.
Je ne descendais plus, furieux,
dans la volupté des destructions massives.
Je remontais.

Ce qui, de nouveau, en moi, parlait,
c’était ce mouvement indicible qui initie le coeur à la douceur.
Il montait comme la pointe d’une vaste route de plomb qui se perd à l’horizon.
J’ignorais la latitude.
J’ignorais le présent pouvoir de montée.

Un sourire naissait dans l’immensité
comme une amorce fine aux commissures.

La douce volupté de l’aurore est rare.
Elle est fraîche.
La douce volupté de l’aurore est belle,
son visage est d’or.
Elle monte et m’étonne.
Je cherche et elle me vient au milieu du sommeil
et m’éblouit et je saute sur le train des étoiles.
Je ris sur le toit des mondes.
Nu dans le blanc sans corps qui régale,
nu dans le rien blanc hors des toits,
nu dans la transparence première…

Se casse la pluie d’amour sur les arbres.
Se brise.
Je hisse et je tends et c’est le feu,
c’est le vent et les dernières coulées du temps
hors des orgues brumeuses du corps.
Pureté première de l’Effort en sa Source.

La céleste enceinte de nouveau reculait
dans les étendues bienheureuses du Mental.
Je priais. Comme un repos. Sans le savoir.

Le jeu des ténèbres assoiffées des eaux de l’Eau
reprenait ses circuits blessants et duels
dans des élargissements sans fin de pâmoisons et d’extase,
de heurtoirs cuisants et de râles.

Fastes lénifiants et doux,
intenses et chauds,
mouleurs des chairs,
poussière dense du vermeil,
dans l’orgie des sabots, dans l’agonie tendue des centaures,
sans fin, noirs désirants de l’Émue, gonflés d’âme,
immobiles, féroces et doux dans l’extase,
sans fin, sans fin dans l’incorporation magique du sexe
et la transmutation vitale.
Hâve.
Sans fin.
Le Désir,
le Hâvre.

J’étais parmi tout,
en ces temps,
l’écumeur silencieux des rivages;
mon oeuvre naissait des fonds purs
dans les matériaux maudits du carnage.
Belle était la Nécrophage. Hardi le Cannibale en feu.
Purs, les soirs d’Ovale et d’Amour
dans la clarté clapotante des surfaces houleuses de la psyché
où les éclairs du nu brisent leurs chants d’Oiseaux.

Je voulais à jamais écumer
dans les prolongements parfaits des lois,
hors d’elles,
dans les sentiers vierges de l’instant
pour m’y imprégner de l’intégral transpercement du coeur des choses
et former, à même le mouvement, la chose qui vient,
et y couler par toute énergie lézardeuse,
et dans l’abattement des murailles et l’explosion des digues mûres,
mettre les mondes au monde et les semer,
les former dans les sillons mouvants des diluvions.

Et je décrivais tous les cercles qu’il faut.

2

Par vagues venues des hauteurs,
la joie affolait et raffinait l’air et le corps.
C’était une tempête d’or soudain dans l’épaisseur.
Un feu vital, une férocité divine.

Le chant passait du pur au dense, parcourant le clapotis mat des pierres.
Fin, doux, bientôt il hurlait, picorant l’or de crise en crise.
On pouvait manger la boue, le feu.
L’éclat, les débris, étaient convoités par les ombres.
Elle éclatait, ma mie, ma mie, splendide en mon corps mâle qui l’accueille.
Éclat blanc.
Je cours au ban du quotidien
ouvrir de ton regard
les gestes qui fondent la semaille.
Diamantine aimée.
Je n’ai de corps qu’en ta forme.
Tu éclates dans la splendeur de vivre.
Je n’ai de corps qu’en toi.
Vivre est fusion de lumière.

Le délire et les pleurs
et cette tristesse profonde, la plus profonde, la matricielle,
qui les fécondait?
Je coulais en elle pour remonter rempli de compassion
et parfois l’éclat du vrai moi me saturait et me jetait par terre,
traversé d’une onde exquise.

J’aimais ces moments de ciel et d’enfer,
ces jeux denses et féroces qui damnent ou qui extasient.

*

Trouve ce qu’il faut faire.
Nous avons assez attendu,
nous voulons des nouvelles fraîches.
Ils n’ont pas guéri.
Ils continuent à sécréter des morales et à heurter les coeurs.
Le hurlement monte.
Quand ma colère aura brûlé, je serai nu, peut-être mort, sur des débris bigots.
Trouve.

La tourbe du temps montait sur le rivage en grondant.

*

Je le vis faire un pas du côté de la Vie
dans la naissance et dans la mort.

Océan aux vagues profondes,
chargé de lois insondables.

Il marcha.
Il but.

La tourbe se brisa en doux filets grenats.
De l’or coulait par les hublots.
Il avançait, ferme, dans ces chaos liquides.
J’aimais cet être.
Il était le héros des nuits et des montagnes.
Le héros des puits et des drames,
armé de coeur, armé de pardon.

Mon coeur se serrait.

Il était le héros.
Il avançait dans les ornières du coeur.
Il caressait de ses mains les plaines, les lueurs.
Il embrassait le vide qui brûle.
Il était le héros de ces chaos liquides.
II était gigantesque.
Il s’enfonçait dans l’enfer liquide.
Il pouvait marcher dans les eaux.
Je le voyais oeuvrer,
l’émotion en moi grandissait.
Il était le héros de la nuit,
le héros des tâches lointaines et sacrificielles.
Du chaos qu’il buvait par lampées fines
montaient des cris, des chants, des éclats de voix,
des grisous tonnant dans l’oreille et la tête,
des hurlements.

La voix me parvint, qui criait.
Mais qui criait?
Dieu total parlait de partout, Dieu total était toutes ces choses:

«Laisse voler le goéland qui cherche la mature,
le chien qui cherche l’os,
le rat qui cherche l’eau:
il n’y a rien à convertir ou à divertir.
Il n’y a rien à détacher ou à attacher.
Il n’y a rien à accepter ou à refuser.
Il faut tout ceindre.»

Et je vis son torse
et je vis son coeur
et je vis sa tête
et c’était des univers.

Il foulait à grands pas la vie
dans ses naissances et dans ses morts.

Il avait le coeur brûlant.

C’était l’aîné des fils, le héros aux mains pleines.
Il comprenait la vie et ses tourbillons quaternaires
et son appétit incessant de naissance et de mort.
Il la connaissait bien, il l’aimait, mais ne la nommait pas:
certains la nomment «mort» mais elle est sans nom.
Elle est celle dont nous aurons toujours faim.

La route s’ouvrit sur une étoile de fourrure blanche, immense.

*

Il y avait des châsses sur le sable. Qui les fécondait?

Le meurtre du dieu s’était accompli doucement.
La charge épouvantable n’avait plus lieu.
Le meurtre du dieu achevait.
Il renaissait par voix douce du fond de la nuit des temps.
Son ventre le centrait dans la nuit de la noire.
Ce murmure,
ce point béni dans l’ombilic,
dans les entrailles du jeune,
le point qui brûle d’un feu noir: c’est elle, la naissante pucelle des nuits.
La voici saisissante dans le coeur.
Vibration d’être (Amour pur): elle en est baignée.

Tout s’arrêtait dans la fourrure.

La morte ou la porte: c’était pareil.

J’y fis la brèche du soir,
rougeoyante.

Millénaires de passion s’y coulaient.

Une vierge rouge au dos courbe
posait ses mains de sang
sur ma nuque de mort.
La chasuble tombait sur le port.
Le chant me noyait dans ses images
et m’y tirait pour me contraindre à avancer.
Où allais-je?

Mille choses à brûler
sur un chemin d’incendies
où chaque craquement de flamme
est une ode
aux bêtes
des troupeaux d’outremondes.

L’extase des pleurs du fond des temps
m’attendait dans les barques roulantes des transports publics
qui nous portaient, le coeur serré, vers nos maisons.
C’était le soir.
Les néons brillaient comme des fleurs sauvages.
Les phares perçaient la nuit comme des coeurs atones.
Les néons brillaient d’un noir d’amour
et je savais tout leur délire et leur enfer.
Que de mises à mort dans leurs scintillements.
Toute cette chair vibrante et mécanique,
mon coeur la regardait avec des yeux
vibrant d’une émotion froide,
d’une émotion d’un autre monde,
d’une émotion d’un nouveau monde.

Cette vie maudite était un voile horrible porté par la beauté.

J’étais l’amant de ces fonds perdus du monde,
j’étais l’amant de la roue électrique,
l’amant du froid et de la fièvre,
l’amant dense des fonds intérieurs.

Tout mon corps était le champ d’un intense labeur
qui rayonnait, invisible,
par des yeux qui me venaient des tréfonds
et qui vibraient doucement
dans mes pupilles et mes paupières
d’une compassion allégeante et tranquille.

Le ciel s’était mis au gris.
J’écoute, et tant va l’oreille au ciel qu’à la fin elle se lasse
ou se dépasse et s’emplit en son monde suprême.

La moite couleur des terres me recevait,
la moite couleur des terres, la moite allure des morts.
La puissance du coeur était un nid de paille dorée, douce,
enveloppé de respiration seconde.

Par goût des profondeurs, des naissances et des morts,
je m’incarnais,
saisi par l’amour tendre des fonds nus.

La course du monde montait comme un chant déchirant.

3

Sous les saules penchés
comme des dos de femmes nues,
l’eau courait altière
et tout était mystère.

Là-haut, dans la savane muette, glissait un dard.
Le fleuve où mendiait ma passion avait un pouvoir de flamme.
La joue brillait de cris.
La mer grandissait, ses fleurs écumaient.

Monta de la rive abrupte le paon couleur de myrrhe, d’étincelles.
Ressassa sa vieillesse le cafard mort au long des routes.
La force du feu exigeait un courrier royal.
Qui était prêt à courir d’une famine à l’autre
au moment où sa joie vibrait de percuter?

La force est un cours d’eau sur le ciel.
La foreuse du monde a des ardeurs de cratère.
Elle moud la nourriture éternelle.
Elle a toute la douceur dont rêve le premier des papillons
qui se tire contre la vitre sale des maisons.

La nuit,
sur le jour qu’elle désire,
étend ses naissances éphémères.

J’y mis le temps qu’il fallait.
Les blessures se rouvrirent,
béantes et profondes,
où mûrissait le fruit des lemps.
Le corps ouvrait, d’étapes en étapes,
les lacs blessés où venait miroiter l’amour.

Lacs miroitants de brûlures où le couchant buvait ses rougeurs
comme un sang béni.

Il y avait du sang convoité par les ombres, l’archange y vibrait.

Tout était pénétré.
Le ventre aimait, dans les matrices, l’abîme.
L’ineffable présence descendait dans mon corps
pour y mouler sa forme et son mystère.
Certains êtres montaient en moi,
vibrant à même la lumière de mon âme
et j’accouchais dans les flots intérieurs.

J’étais prégnant de leur onde-lumière.

La compassion régnait,
l’amour pénétrait dans toutes les régions de l’être
et la tendresse en devenait saisissante et extatique
jusqu’à se transcender en son propre emportement de feu doux.

Les êtres chers nous sont arrachés
pour que l’amour réalise qu’il transcende l’espace et le temps.

Du fond de la solitude monte une aurore dense,
qui dit Moi,
qui intègre tout le vertige de la solitude
et transforme la hantise de la séparativité
en une paix dense et un amour compénétrant.

Je n’étais plus qu’un fil de feu.
Ou la plénitude-origine.
Ou le désir rejoignant sa racine.
Sans nom. Murmure.

4

Il y eut dans l’air un égoïsme et tant dirent non à la lumière.
Il y eut dans l’âme du monde un douloureux reproche
qui n’était pourtant qu’amour mais qui les tortura.
Vint le moment où Kali pénétra dans leur haine
et la fit rejaillir sur eux comme un flot noir.

Un temps de cruauté.

Mourir à genoux sur des plages de courbes et de plaie?
Naître à même le chant qui monte?
Et l’ivresse du cou allongé du marin sur la dunette?
Et tous les cierges dans son sein?

Tout était serein.
Mais explosif comme des lamelles de cris sur la neige.
Rien ne pouvait arrêter le délire.
Il courait dans la crique des terres au loin.
Qui pouvait s’y opposer sinon ces grisailles bigotes
qui n’y comprenaient rien?
Le poing du briseur assenait un jugement sommaire.
La vie courait, avançait sans façons, puissante
et c’était ce frénétique avancement de la vie
qui jugeait ceux qui n’avançaient pas,
ceux qui n’étaient que de la vie sans conscience.

Le monde semblait se couper en deux.

La lamelle arrachée au soleil qui flâne sur le toit du monde
a des rires d’enfant vierge.
J’aime tant l’éclat de ses yeux. Du diamant, toujours du diamant!

La plaine a comblé les abîmes féroces.
Le sang a joué du repaire et du corps.
L’amour a eu tout le temps de mentir. Reste la vérité.
Il y eut un temps de cruauté
que l’amour ne pouvait pas comprendre.
Il y eut un temps de cruauté.
Ce fut l’Amour-Vérité. L’Amour lucide.
Celui qui sait.
Celui qui peut.
Terrible.

La chasse entretemps se fit dure.
Il fallut que le meurtre reprenne son cycle.
Le coeur du mendiant abrité sur la dune importait peu aux aides-mort.
Je mis dans ma main la dernière aumône du monde
et je la laissai monter sans rien lui demander.
J’étais amoureux du dieu.

La chaude mélopée des oiseaux
ronflait comme une armée sur le seuil de la porte entrouverte.
Le rire fusa et je vis monter les cris tant attendus.
Ils montaient vers le ciel par bouquets d’antennes ténues.
Ils surgissaient là-haut par royautés discrètes.

Brûle la dernière giclée du cycle.
Coule une ardeur de conquérant.
Roule un tambour de diamant.
Brille un tonnerre de rire.
Tout nu sur la place comme un vulgaire potin de bonne.
La route est ouverte et le destin crie de distance en distance.
Il cueille là-haut; je sais et j’irai
dans la discrétion d’irridescents éveils blancs.
J’irai sur des ailes qui seront miennes et j’irai pour tous.

Le cri des mouettes à nouveau se fit murmure.
L’effroi se fit douceur.
Le chant se fit montant.
J’étais oreille et il y coulait du miel.
J’étais coeur et il y coulait de l’ardeur.
J’étais quelque part sur la dune de sable
qui s’étend de jamais à toujours
et j’y prenais racine contre toute attente.
J’avais connu la mort, j’avais traversé son chemin de matrone
avec mes pieds en arlequin et mes ciselures de bal.
J’avais rendez-vous avec la folie
et je marchais à pas sûrs vers un incertain dénouement.
J’avançais, comme mû par la prière d’un frère.
J’avançais, mes pieds contre le mur des lamentations.
J’avançais avec du cri dans la courbe.
J’avançais avec de la fanfare en mon coeur.
Mais qu’importait que je dise ces choses?
Ne rayonnaient-elles pas de l’autre côté des choses?
La logique n’était-elle pas de tout temps sur les ondes du corps?
Et moi je savais
que tout était comme un papillon sur sa traînée fumigène
grimpant vers un ciel d’où déjà il tombe.
Je savais, mais en réalité je ne savais rien.
Je riais comme un lion.
Comme un bélier.
Comme un caillou qui tape l’eau.

La route du monde passait par un mélange de crainte et de joie,
la route du monde, à chaque instant vierge,
me réservait la surprise du dieu ou du démon.

*

Je fuyais sur les sols enneigés
comme un coq, sur ses crans d’acier,
tue les taureaux.

*

Des nuées d’oiseaux,
dans les eaux-mères,
peuplaient les criques
de mystères.

5

Une douceur de capricorne, orné de feu tranquille,
une douceur de sagittaire consumé d’eau de braise,
orné de flèches aimantes,
bourrait doucement la fin du jour.

Une douceur de feu tranquille,
une coulée de chant d’église
aux notes de sang doux pavoisait.

Le couchant brûlait dans les châssis.

C’était la fin du monde.

Le coeur saignait son nectar.
La vaste main prânique me saisissait sans fin.
C’était l’amour du monde serrant d’étau dense et rougi mon coeur dépossédé.
C’était l’heure de la joue de pêche,
l’heure de la suspension et du silence.
C’était l’heure du bruissement sourd.

C’était la fin du monde.

Quelqu’un, le coeur serré, le sachant plus qu’un autre,
vint prendre ce feu liquide de cinq heures
à ma table ensanglantée d’horizon
et je lui offris de répandre à foison
son miel à tour d’horizon.

Il me regardait avec des yeux de destinée
et c’était oui ou c’était non
(si quelque part quelqu’un était intégralement triste de le savoir
et si par nous il s’enivrait pour l’ignorer?).

Était-ce par ce chemin que monterait en nous
l’insondable pouvoir de la souffrance et de la perversité?

Aux flancs de la Nuit la plus douce
s’ouvre la nuit dévorante d’une terrible tristesse.
Ses cachots couvent un sang nouveau.
C’est la nuit fausse au flanc de la plus tendre des veuves.
La nuit qui pleure dans son crime.
Toute la beauté du monde y prend un tour hideux, étrange, sinistre
et quel dogme pourra jamais trancher ici
la question du bien et du mal?

C’était la fin du monde.

Nous avancions soudain, loin du père, dans les flaques de pleurs.
Le môle brillait cependant de tous ses regards plissés.
Aucun recours manichéen ne pouvait délimiter nos pas.
Il courait dans mon corps une verte embrassade.
Le cou du mort est sur la berge.
Du miel surgit de la douleur.
Que me vienne l’amour avec son train d’enfer,
ses enfants blonds et gais,
ses femmes aux cuisses chaudes,
ses défis, ses dégoûts, ses étés ivres dans le ventre,
ses éblouissements roux, ses perversions innombrables
et son unité montante, désertique et pure;
ses batailles effroyables contre les larves invisibles
et son humiliation au fond du sexe
qui est d’eau et de feu (prier resserre, monte et brûle).

Surgir plus fort, chargé du filament doré des blessures.
Chargé de rien comme d’un manteau de soie pure.

Il faut tout ceindre.

*

Qu’un corps de silence coule son fil sensuel, dense, ténu, sans désir.
Je marche sur les marches du temps,
sur les marches du temple de l’instant,
sur les marches que mon ardeur dénude et où tout seuil périt,
sur les marches du temps qui est le temple qui se désagrège.

En moi, la finesse d’un souffle.
Il monte.
Après tant de descentes aux replis de mon corps,
je rattache le ciel aux bleus ferments d’acier.
Il gire. Ma foi est feu blanc. Il crie, il gire. Mon sang est un jeu de feu.

Couler sur la page vous suffit-il, poisons?
Que la châsse du coeur redevienne oraison.

Le cours du temps est une ode chassée des entrailles.
Lourde est la mâture du mort.
Sa voile s’étire dans le meurtre du jour.
Ce cri que rien ne tait, pas même le silence qui le prend dans la mer.
Pas même le feu orangé du présent qui est mystère.

Voici: que s’écroule à jamais la muraille
et que jaillissent toutes les passions baignées d’étranges couleurs.

Qu’à jamais les secrets soient crachés.
Que l’orgie les tire par vagues sur la place publique.
Que la révolte soit sûre et ferme.
Qu’elle aie la noblesse des naissances solaires.
Que l’exterminateur soit maître.
Un grand sweep chaud, plus dense, plus amoureux et féroce
qu’épée brûlante de l’ange.

Sur les monts reconquis dans leur âme,
les foules serpentaient dans la joie.
Nous étions prisonniers de ces nuits de lueurs et de sang
et nous montions vers la pureté finale
avec des soubresauts de manants.

Le vêtement des espaces superbes et secrets
enroulait et déroulait en moi
ses oeuvres parmi les rampes d’or des mondes nouveaux.

Nous vidions le monde des mondes, le temps des temps
et nous naissions solaires dans les ultimes incartades des gènes et du sang.
Nous naissions vainqueurs dans les noblesses des seuils.
Nous portions en nous la folle emmurante des négations.
Tout amour était un viol.

Outrée, la fugace présence des morts se fit ritournelle de trop.
Morte était la chasuble dont ils se revêtaient avec des airs méchants.
Ignoble la duplicité des vendeurs de verbe et de transcendance finale.
Belle celle qui, éternelle et puissante, perçait les yeux de rayons purs.
Chauds.
Terribles ces noces carnassières où l’Esprit luttait dans le joug.
Futiles et fétus balayés par un couperet d’aile.

L’ignorante lave de haine montait dévorer les soleils.
Le feu levait tout dans son ardente et montante obscénité.
Sans haine, soudain, le monde, le même, était pur de part en part
et, en tout recoin, levaient d’infinies extases.

La beauté des vendanges battait au vent des troupeaux.

L’océan est un pâtre liquide qui rit.

Je décris tous les cercles qu’il faut.

Les murs ont des bateaux que l’on décroche
et qu’on lance à la dérive des vagues.

Le chant du matelot pour l’éternité
résonne sur le champ de bataille des eaux.
La mer parle par le sel.
Ses monstres perlent
(par les légendes et par l’instinct,
par l’intuition et par la brise,
par le rêve, par le désir et par le vin qui grise,
par l’odeur molle des limons).

Savons-nous qu’on nous pèle
et qu’il n’est rien qui subsiste
et que le temps mange tout?

Les monstres et les dieux
offrent à ceux qui les louent
et qui s’y lient
dans la largeur nouvelle de leur corps,
des ordres multiples à établir et à défendre.

Est-ce la confusion démente?

Qui en moi rêvait d’un cri de mort dans l’âme blanche
et le néant de ces rameaux?
Dans nos corps, oeuvres de mort et de boue,
oeuvres secrètes de l’or et du moud,
dans cet écumoir vibrant de clarté pure et de boue,
nous retissions par elle, la pure, les mondes anciens de ses colliers.
Nous étions le lieu de la trève et du sang.

Libérante est l’ultime rive céleste qui broie les illusions.
Là c’est l’éclair. C’est clair. Tout est nu.

Je croise chaque manteau qui s’ouvre sur un corps en le toisant du regard.

Chaque créature se peluche sur son poil comme un esclave.

Je jouis dans la transformation du monde
et je me déprave ardent dans les ruines.

J’inocule de crevances ces outres au ton hurlé.
Je mets à la portée des ourses les constellations du réel caché.
Que le nord ouvre son manteau noir sur son coeur blanc et m’y plonge.
Navrantes les complaisances au pays des trolls.
D’autres intensités. Plus vastes.
Et l’Amour dans ces ramures.
Une aube lève dans ces murs.
Plus d’aube encore. Plus de beauté.
Plus de largeur dans ces réduits.
Plus de coeur dans ces basses-cours fracassantes.
De la rondeur et de l’ineffable dans le cri.
Du pinson dans l’arbre.
De la douceur dans l’air.
De la guérison dans la honte,
de la clarté dans l’étendue,
de la hauteur dans le règne,
et l’ardente immobilité dans la croix.

D’autres jouissances. Plus vastes.

D’autres coeurs. Intenses et à jamais rachetés.

Et ces âges, ces âges de haine et ces blessures
et ces douleurs qui montent furieux contre les éclats du soleil
où tu les jettes sans pitié,
et qui crieront vengeance, vengeance, insondablement!

En mon corps l’infini hurle de ténèbres,
et tu sacrifies sans trève
à tes règlements de comptes cosmiques.
Ces complexes qui nous lient aux âges.
Cette perpétuelle saignée dans le corps.
Cette tragédie qui nous souffle.
Cet amour qui le porte et qui force.
Cette montée du sang dans les étoiles.
Cette portée de chiots célestes qui hurlent.
La meute qui hait
l’éclat blanc de solitude qui transperce
et heurte d’un tonnoir subtil
les masses épaisses qui hoquètent.

L’amour dans ces gongs éclatants des espaces
ouvrait le coeur dans le grisou.

C’était la fin du monde.

C’était la houle hyperdouce des anses.

*

La haute couture des âges
dans l’éveil minuscule des îles et des villes.

Le dessein des fils, la coulée des filles.
Le corps sans orbe et sans robe.
Le Corps Sang. Rêve pubère? Ordre des morts?
Un néant de mouvements.
Non. Une lenteur épouvantable dans les corps.
Une immiscence et l’immersion et la cadence dense
et l’étouffeuse libation.

Rien.
Rien que ces sottes pleureuses qui courent contre le sérail
pour y jeter leur fiole de poison.

Je suis plongé par intermittence dans les cercles torturés des enfers,
et soudain dans cette saveur forte des dérivades
quand la boue lève par éclairs!
Quand le corps est cette soudaine maison claire
où Elle perd sa propre forme et s’engouffre et m’illimite
dans sa splendeur de diamant.

Ce bonheur puissant d’être damné
avec des pouvoirs immenses
et qu’on ne cherche plus.

Cette dense montée de l’Amour
que ces guerres et ces déchirures provoquent.

Les siècles des siècles
ont déroulé leur givre
en cette fin des temps.

Monter près d’eux sur le char d’un flamboyant cortège.
Lier les jours qui viennent à ceux qui gravitent partout
étonnés d’être dans une mémoire qui les lie à l’oubli.

Tracer de l’Ordre dans l’Echo.
Je veux soudain tout me rappeler.

Les choses éperdues qui couraient dans mon corps
et qui savaient me faire taire ou me faire pleurer.

Ces choses ouvertes sur le monde qui bée
près des anses poudrantes où l’hiver coule avec son blé.

Les choses inconnues qui harcèlent plus fortement qu’avant.

Les tristesses si noires et si profondes,
plus denses et plus chargées de vérité
que les fausses gaîtés qui nous en tirent.
Et aussi, surgissant des recoins à la lumière du regard:
ceux que j’imitais passivement
et dont les capes noires, l’avidité, les drapeaux qui claquent
découpaient le ciel et l’histoire
avec de la morale, du fermoir et du crime.

Le sang caché qui hurlera dans la nuit déchirée des drapeaux et des cages!
Ces Oiseaux qui jailliront enfin dans l’embrase!
Hors des ficelles et forts des eaux!

Je veux tout me rappeler dans l’orbe immense
qui montera encore et qui noiera tout dans sa douceur.

Je veux tout me rappeler, comme une seule note parfaite,
comme un seul coeur, dans l’immobilité dense de l’intégral
et dans la perfection joyeuse du mu.

Je veux tout me rappeler car tout tissait le corps.

Alors, dis-tu, ce qui restera quand j’aurai tout brûlé
sur l’autel des descentes, des montées, des coulées et des stases,
sera la chair de cristal ému et le coeur de feu pur.

Plus haut que les cîmes de l’effort
coule un fleuve qui trace des cris et des chants sur la mer.

Les yeux éblouis par l’ondée
ne voyaient pas où la tête roulerait.

La chose était reléguée dans la pluvieuse oubliette du corps damné.

Elle oeuvrait par sécrétions quotidiennes
dans les meurtrissures des calomnies
et dans les emblavures des scléroses mentales.

*

Qu’à nouveau je m’éveille, plus haut.

Mêlé à vos sueurs je cours dans la verdure qui saigne par vos pieds.
N’avez-vous pas omis de me parler de vos blessures?
Ne cherchiez-vous pas le cloître du pardon?
Incommensurables sont les accomplissements de celui
qui porte la pierre secrète en ses muscles et ses radiations de stances.
L’horizon sans fin découpe sa chaste minute de rose.
La vue chasse le monde
hors de l’infini de sa source
dans les prunelles où l’art écoule un dard nouveau.

La vue gravit, plonge, pénètre, crée,
elle essaime les mondes,
elle inonde ses choses et ses organes
et prépare les envolées bleues dans l’ozone.

C’est un nectar.
Ainsi la vue a-t-elle emprise sur la route acérée.
Ainsi crée-t-elle le vent
et les arbres qu’elle assombrit le soir
en y mettant le feu et l’ombre.

Mages par milliers jaillissent des ultimes histoires
qui se pressent contre la margelle du temps.

Au fond l’eau gît
et le cadavre est clair comme un miroir.

*

Je vis descendre les cendres divines.
Elles étaient lentes comme les fées qui racontent de longues histoires.
Elles puaient parfois sur la peau des ourses.
Elles savaient sécher les larmes et les sueurs.
Il courait dans la campagne un chant interrompu par les poulains marqués au fer.
La route qui croisait les galops redevenait sauvage.
Désolation des fonds dissouts.
C’était ce vent, cette saveur de désolation
que murmuraient les derniers chantres des sectes inverties.
Ils étaient là, dans la moiteur et le bientôt sec des petits frissons pâles,
las, mourant au bout de l’étendue de ma vision.
Le coeur portait du feu dans les mornes escales.
Le coeur pénétrait jusqu’aux boues purulentes.
Le coeur m’entraînait dans les nuits viscérantes.
Le coeur n’était qu’extase de feu doux.
La prière allaitait les ténèbres et tout n’était qu’amour et silence.
Elle soutenait en moi et par moi le monde des choses ténébreuses.
Je les portais dans ma conscience comme le fond d’un pleur
où naissait un feu doux dans ces éléments souvent liquides
où naissait le feu doux, et le grisou tenace et éternel au fond de la Nuit,
soeur exilée du jour, ô pur amour!

À la racine de la révolte vibrait la puissance ignée de la solitude.

Je les portais comme une tige qu’on élève,
je les portais tous en mes mains.

Vos profondeurs sont une horreur divine où lève l’aube, sa soeur.
Sa soeur douce et embaumante, claire et montante.

Je tirais des fonds noirs des semences étonnantes, propres à m’occire.
Parfois la distance tonnait dans les rêves
et les prisons qui nous exilent éclataient.
Là, dans les fondements ténébreux des angoisses levait la terre miraculée.
La densité m’habitait, insondable bonté murmurante
de la fille naissante des nuits.
Que ne t’ai-je épousée avant?
Tu viendrais alors dans mes membres avec ton corps de pierre attendrie.
Tu brillerais de tendresse nocturne.
Tu mettrais ce poids mystérieux dans les images
et du feu tendre et lent dans les paroles,
et de la profondeur dans la profération.

J’avais connu jadis ces mondes du terne et de l’oubli,
cette saveur désolante dont la plus déchue montait, volant le sacrifice.
Ils étaient cette déesse de malheur aux yeux ouverts et aveugles
qui dévorait les branches du soleil.
Vide d’amour la tenait en exil
et nourrissait ses entrailles véreuses.
J’avais connu jadis.
Je voyais maintenant ce qui jadis me hantait.
J’étais fasciné et révolté.
Une colère en moi montait.
Il y avait du mensonge dans cette déesse, cette fausseté nocturne.
La Nuit était douce et pure,
mais cet être parfois lui volait sa vraie tourmente
et s’en fabriquait un corps.

Je voyais les voleurs de la Nuit, les voleuses de la Nuit.
L’amour ne les attouchait que pour les faire fondre,
les détruire ou les faire vibrer autrement.
Je cherchais la vraie Nuit, la pure,
la vierge noire que plus rien ne tourmente.

Je scrutais les fonds
et je laissais naître en mon ventre
le doux murmure de la Tendresse Incarnée.

Mon coeur passait dans ces vertiges étouffants
avec du vaste et du doux dans ses stoles.

D’un tel silence, parfois, ce bout terne du monde
où nul chien n’aboyait au ciel.

Tout se taisait.

N’y aurait-il plus que ces crinières au vent
et ces chevelures et ces chevaux
que le temps arrachait au vraisemblable
et suspendait par les naseaux au fond du ciel?

Voûtés, les cieux s’ouvraient maintenant. Je remontais.
Chassées, les hirondelles remontaient vers les courants connus.

La chose notable n’était plus tant la crue des eaux sur les sables
que la chaux qui tombait par plaques au pied des murs des maisons bistres.

Chiennes éperdues lançaient des hurlements sur la table.

La chasse était ouverte.

Le choc lancé courait sur toutes les chairs éveillées.

La rose avait le poids du nombre.

La roue qui tourne au hasard connaît mieux que quiconque
la chance qui la poursuit jour et nuit.

Il faut qu’au cri du héros survive la course du sygne.

Montréal, 1974


 On peut lire un court article de présentation sur La Nuit des Temps en cliquant ici.


Autres suites poétiques :  Sentiers d’Étoiles  –  Rasez les Cités  –  Électrodes  –  Vénus et la Mélancolie  –  Les Enchantements de Mémoire  –  Le Cycle du Scorpion  –  Le Cycle du Bélier  –  La Stupéfiante Mutation de sa Chrysalide


© Copyright  1974, 1981, 2009 Hamilton-Lucas Sinclair ( Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe) – cliquer pour lire les conditions d’utilisation. Entre autres:  toute exploitation commerciale interdite.


Blogsurfer.usIcerocket

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s