Les Enchantements de Mémoire

Tableau très touchant de Josh Peters, datant de 2007, intitulé “Fear on the Footpath” — Source en cliquant sur l’image.

*

Loup Kibiloki  ( Jacques Renaud )

Les Enchantements de Mémoire

ou: Petite chronique de la mémoire éternité

suite poétique

texte entièrement revu, remanié
et réécrit par l’auteur

Montréal 1976-1977
Saint-Zénon 2010

Autres suites poétiques :  Sentiers d’Étoiles  –  Rasez les Cités  –  Électrodes  –  Vénus et la Mélancolie  –  Le Cycle du Scorpion  –  Le Cycle du Bélier  –  La Nuit des temps  –  La Stupéfiante Mutation de sa Chrysalide

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© Copyright 1976-2010 Hamilton-Lucas Sinclair (Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe), cliquer  pour lire les conditions d’utilisation.  Toute exploitation commerciale interdite.
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Le conte avance en claudiquant.

Le conte avance
en clapotant
sur l’eau
et chaque goutte qui tombe
du bout des os
résonne infiniment
dans la caverne
où la mémoire glisse comme une barque humide,
comme une caresse
sur le sein lisse du destin
ou comme le frémissement du temps sur les dalles.

La mort et les sorts
lisses et crus,
se racontent
comme des serres de fer
oxydées,
dures, émues, archaïques et grinçantes,
suspendues comme des sons noirs
dans l’envoûtement conscient des fonds.

Mémoires de dongeons,
de rouille aux chevilles,
de rats qui courent
le long des murs.

Méditations
sur les signes
étonnants et vivants
qu’on a gravés
aux joues du temps,
aux tempes du printemps,
aux murs murmurants
des prisons magiques
et dans le noir
des oubliettes
qui retiennent tout.

Mémoire d’un éclair lent,
roux.

Il était,
il est
un îlot
où les temps contés
se télescopent.

*

La nuit, il me vient des ondines,
comme des sons d’ailes qui jouent aux mouches
en frôlant les lits.

Je ne dors jamais seul.
On ne dort jamais seul.

Ce n’est pas je qui dort.
Jamais.
C’est le moi d’or,
le roi libre,
vif et doux,
l’enfant sans âge
qui va partout.

Il ne dort pas,
la nuit,
jamais,
il joue.

La nuit est un repas d’archanges.
Ils vibrent dans les tuiles et les rideaux.
Ils embaument dans le lin.

La nuit me vient comme une asphodèle.
Des mousses.
Des rameaux.

Vous ne connaissez pas la vie vermeille.
Ne riez pas.
Elle est couteau.
La guerre avance en même temps qu’elle
pour ensanglanter les nuits blanches,
c’est une hantise qui s’accroche au temps
et qui perdure
comme l’odeur flottante d’un feu qui couve
subrepticement
dans une humidité foncée, ignifuge, filante et sonore,
un feu liquide et lourd qui coule et qui siffle,
invisible,
dans l’insaisissable psyché des forêts, des villages et des planètes
dans la vaste psyché pétrie de lames et de sacs,
de pillages et de viols,
de fers de lance, de gants de fer,
de sabots qui brisent
et qui tuent
pendant que les chevelures incendiées
s’éteignent sur les crânes et les visages.

La mémoire court dans le sol
comme un galop de cris et de crocs
dans la matité crue du terreau.

Bruegel_-Pierre-_L-Ancien__Le_Massacre_des_Innocents__detail

Brugel l’Ancien  — Massacre des Innocents, 1565.  Fragment.

Braises lourdes,
montantes et cachées,
qui pétillent en grimpant
du fond des grandes cruautés oubliées.

La nuit rit de vos misères,
la nuit oeuvre à grands seaux d’eau
dans les greniers doux
de la paysanne
où brûle un feu dévorant.

Vous n’échapperez pas aux treilles qu’elle étreint,
contre tout,
jusqu’au plus profond du vortex de son sein
car la mémoire de son coeur
est immortelle.

Mobile et blanche
sous la pluie de soleil
qui, dans les ombres du bois,
vient danser jusqu’au sol,
elle dénonce,
au coeur comme à l’orée des épinettes et du temps,
l’asservissement perpétué qu’elle dénoue sans cesse
avec ses doigts rouges de fraises
et son front tendre
nimbé de débris verts et d’entrelacs.

Son nom est le nom des épines,
le nom des roses,
le nom des armures invisibles,
inimaginables encore
et contre lesquelles viendront se désintégrer les brutes.

Elle connait le noeud,
le nouement,
le dénouement.

Elle porte
sans le savoir
un voile doré
qui nimbe l’éternité de ses rousseurs.

La plante de ses pieds blancs
porte mémoire
de la boue brûlante
des pillages,
des enlèvements
et des massacres.

Elle émet des infrasons bleus dont elle joue.

Elle s’offre à toute hirondelle
qui la bécotte sur la joue,
qui la loue.

Elle connait la nuit,
ses méandres,
et elle ne peut oublier
les nuits tendres
qui savaient célébrer ses saveurs d’herbes et d’épices
et la courbe odorante de son cou.

Tableau récent de Josh Peters datant de 2009, intitulé “The Actress Meditates” — Source en cliquant sur l’image.

La nuit, ses doigts jouent dans la pénombre de vos joues,
la nuit, le cerceuil joue d’un lancinant battement
comme un tambour
dans la terre délavée
où la boue colle encore à ses pieds
comme un amant,
comme un printemps qui tremble
et qui frémit de soleil et de froid.

Remarquez les revers de sa robe tout chamarrés d’univers.
Ces constellations d’astres
à ses genoux
sont pour demain.

Elles dansent
et ne meurent pas.

Elles dansent
et vous n’y couperez pas.

Vous aurez traversé les océans de diamants
vous aurez exploré leurs couloirs de feu blanc,
vous aurez scruté les facettes des pierres,
et vous découvrirez que la dame aux rousseurs en procède
et que c’est elle qui,
du fond des temps,
remplit vos yeux du bleu des plus beaux étonnements.

Dans ces nuits austères,
serties d’ombres et d’eau,
tout est rempli de diamants,
de pierres mates,
de cils qui clignent,
de versets alanguissants
qui croissent, racontent et révèlent
et qu’aucun oubli ne peut occire.

La mémoire
est un tonnerre
qui nimbe son champ d’étoiles
et parcourt l’arc-en-ciel d’asters bleus et blancs qu’elle cueille.

Cette fille
dans ses rousseurs nimbées
se rappelle et sait
son château de forêts
et sait de tout son être
que l’ennemi premier
qui a détruit le sanctuaire
sont les empereurs,
la prétention,
la convoitise,
la brute achetée
et le bûcheron.

Et la soumission.

*

Parfois, des fleurs jonchant le sol,
la nuit,
se vengent et empoisonnent.

Ce sont des fleurs, loin, dans la mémoire
qui se recueillent un moment
dans le mystère affiné
qui file
entre le vide et le monde
et les recrée sur nos parcours.

Les fleurs qu’on a laissé tomber sur le sol
au fond des paradis,
celles qu’il ne fallait pas cueillir
et dont on a tué la vie,
ces fleurs-là
nous ont trahis
et nos mains
sont enchaînées
au sort des fibres
qui fendent,
brûlent
et guérissent.

C’est ainsi.
Ce n’est pas bien.
Ce n’est pas mal.
C’est un paradoxe.
C’est un sort.

C’est ainsi,
c’est leur forme de prière,
c’est leur bassesse
et c’est la nôtre,
cette prière
des flores
qui brûlent dans les doigts
de toute la peine acide qui en monte.

*

Avancez sans vous préoccuper du sort.

L’air crève
comme une bulle
dans un univers blanc d’ozone.

Ça bruine.
Indiciblement.

*

Vous fendrez par le travers le temps.

Le temps-mémoire est une substance fendable
dont les planches retrouvent le chemin des cabanes écrasées
et qui se redressent
pour tout recommencer
dans l’odeur du chaume,
de la pierre
et du foin –

et la mémoire,
encore une fois,
ignorée,
nous vaincra
en ramenant tout
comme une vague
qui se casse
en se bossuant
de bulles et de serpents
sur les rocs et les cailloux de l’espace et du temps.

Libre à nous de contempler la mémoire
dans le regard qui nous enveloppe
pour qu’elle livre les moindres détails de ses moissons
et de la laisser ainsi couler jusqu’à l’effacement total
où s’engouffre enfin l’aise indicible et virginale
d’une Naissance encore jamais connue.

*

Les courses d’anges
ouvrent l’air
et s’annoncent en sifflant.

Avancez.

Prenez pied dans l’air pur.
Traversez les poutrelles du vide.
Ouvragez vos demeures,
sculptez.

Les mains,
dans la puissance
des mouvements,
attendent notre attention sereine et concentrée
pour déployer leur oeuvre magique.

Les voici offertes
dans la pureté montante
des lignes qu’elles tracent
dans l’économie universelle des moudras
et des choses puissantes.

Observez les traits clairs dans le chaos,
cueillez-les avec coeur
comme des tiges d’écriture.

Les mains bénies
retracent le destin
sans invectives
et tout leur vient
au bout des doigts,
et tout matin,
tout soir,
sont le miracle
d’une main qui s’éveille
et qui danse
dans l’enchantement de sa paume,
dans la cascade fraîche du rire,
et dans l’applaudissement magnétisé de l’autre paume
qui vient claquer contre elle
en l’épousant.

*

J’avance en claudiquant
dans la vie qui se conte.

Ça claudique,
c’est un decoy,
c’est un cantique.

Il était,
il est
un îlot
où les temps contés
se télescopent.

Du fond des temps,
merveilles et merci
imprègnent la mensuration des choses
et racontent l’innombrable.

Quelquechose.

Il y a quelquechose
et non pas plutôt rien
et la question court sans fin
dans l’émiettement du pain,
dans l’invraisemblance du matin,
dans le craquement des sarments qui flambent,
dans la sécheresse,
la glace,
la satiété,
le soleil,
la famine
et la pluie.

C’est une joie,
un rire,
un chagrin.

C’est un matin
comme une île
aux contours incertains.

Ma soeur âme aux rousseurs nimbées d’aube et de lait,
née de l’amour et du dard ensoleillé qui nous traverse,
à la fin, la victoire de la vie
est d’avoir pu se raconter en s’inventant
dans l’accueil de nos consciences,
avec marées, poudreries et vents,
par force brute, grâce, et dans l’immortelle invraisemblance
des grands enchantements de mémoire.

Montréal 1976-1977 –  Saint-Zénon 2010


 

Note: Ce texte a été écrit vers la fin des années 1970s. Il a été publié pour la première fois en 1979 dans un recueil de textes poétiques en prose intitulé La Colombe et la Brisure Éternité. Il a été révisé, corrigé et abondamment ré-écrit récemment. C’est incroyable de voir combien ce qui nous semblait terminé à une époque, ne l’est plus du tout à une autre.

Loup.


Autres suites poétiques :  Sentiers d’Étoiles  –  Rasez les Cités  –  Électrodes  –  Vénus et la Mélancolie  –  Le Cycle du Scorpion  –  Le Cycle du Bélier  –  La Nuit des temps  –  La Stupéfiante Mutation de sa Chrysalide

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© Copyright 1976-2010 Hamilton-Lucas Sinclair (Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe) – cliquer  pour lire les conditions d’utilisation.  Toute exploitation commerciale interdite.
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2 Responses to Les Enchantements de Mémoire

  1. Pingback: Pâques à New York de Blaise Cendrars, la version intégrale. Tu reviens quand, Blaise? | Électrodes

  2. C’est une joie,
    un rire,
    un chagrin.

    C’est un matin
    comme une île
    aux contours incertains.
    zejnz tnun wrunpir aythsp tehryzly warnpwu awnwp xyepw ahz,ey wnsppwtnvx

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