Le Bateau ivre – Arthur Rimbaud.

Arthur Rimbaud.

Rimbaud, le Bateau ivre, et un « lapsus-coquille ».  Je est un autre , un article sur Rimbaud et sur «Comme je descendait …» au début du Bateau ivre, au lieu de «Comme je descendais …» La “coquille” syntaxique est contenue dans mon édition dont la couverture est reproduite dans l’article :

Ce facsimile provient d’une édition, d’une impression datée de 1960, dont la couverture est reproduite au début de l’article qu’on peut lire en cliquant ici sur l’illustration. Je conserve la “coquille” dans la transcription du poème ci-dessous : «Comme je descendait…» (au lieu de «Comme je descendais…») C’est la seule “coquille”, non seulement du poème, mais de tout l’ouvrage. Un clin d’oeil du prote? «Car je est un autre», disait Rimbaud. Je est un il, donc, et «je descendait…» Tout à fait cohérent. “Coquille” ou pas, elle a eu raison de se glisser dans ma vieille édition…

Arthur Rimbaud

Le Bateau ivre

Comme je descendait des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs;
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais,
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus! Et les péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots!

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
de la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême
et ravie, un noyé pensif parfois descend;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour!

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
et les ressacs et les courants: je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir!

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteur,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux!

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan!
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant!

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises!
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums!

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
— Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, balottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons!…

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouait le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets!

J’ai vu des archipels sidéraux! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:
— Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur? —

Mais, vrai, j’ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer:
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs ennivrantes.
Ô que ma quille éclate! Ô que j’aille à la mer!

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.


Les Enchantements de Mémoire  – Sentiers d’Étoiles  –  Rasez les Cités  –  Électrodes  –  Vénus et la Mélancolie  –  Le Cycle du Scorpion  –  Le Cycle du Bélier  –  La Nuit des temps  –  La Stupéfiante Mutation de sa Chrysalide

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Rimbaud, le Bateau ivre, et un « lapsus-coquille ».  Je est un autre    –    Arrêtez de raser les parterres et de massacrer les plantes sauvages! Laissez la Vie Vivre!    –   C’est le Train qui les a pas manqués

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11 Responses to Le Bateau ivre – Arthur Rimbaud.

  1. Pingback: Rimbaud, le Bateau ivre, et un « lapsus-coquille ». Je est un autre. | Électrodes

  2. anonime says:

    c’est cool

  3. Lisa says:

    J’aime beaucoup !
    Les coquilles ont parfois, me semble-t-il, leur vie propre ;)

  4. Lisa says:

    J’aime beaucopu !
    Les coquilles ont parfois, me semble-t-il, leur vie propre ;)

  5. Anonymous says:

    Très belle poesie mais je doute que Rimbaud ait écris comme je descendais avec un T à la fin….

    • MadameMerci says:

      Rimbaud était comme tous les hommes. Il était imparfait. Les “fautes” d’orthographe sont-elles des fautes ou de jolis défauts comme des grains de beauté sur la peau ?

      • De minuscules clins d’oeil, des grains de beau t sur les fleuves qui descendent, cette histoire de t m’a toujours fait sourire, très fort, mais je dois avouer que je comprends pas vraiment pourquoi. Chose certaine : l’univers entier est en mouvement, donc imparfait. Le principe d’imperfection est omniprésent, donc tout se meut, tout est action, et les “fautes” sont des aspirations qui parlent tout autant que le reste. (L’univers entier serait-il une faute d’orthographe en quête d’une syntaxe qui, elle, joue sans cesse à cache-cache – mais qui montre parfois le bout de son grain d’beauté?) Je pense évidemment que Rimbaud n’a pas fait de “faute d’orthographe”. Lui ou quelqu’un a mis un “t” là (ou le “t” s’est placé tout seul, ce que je n’exclus pas …), parce que si “Je est un autre” (et non “Je suis un autre”), alors “je descendait” («Hé! t’as vu? Y descendait» «Où ça?» «Mais voyons! Sur les fleuves impassibles» «Tu veux rire!» «Non j’te jure» «Mais qui ça? j’ai pas vu!» «Ben je!» .) C’est idiot, mais évoquer ça, ça me fait rire à chaque fois :-)) J’aime beaucoup l’écriture sauvage. J’ai beaucoup aimé les écrits de Colette, pour cette même raison; je n’ai plus ses livres, j’aimais beaucoup ses courtes nouvelles, il y en avait une sur la forme des nombres, elle aimait beaucoup les nombres, elle parlait du 2 comme un cygne sur l’étang, etc. Je lisais Colette il y a très longtemps (dans les années 1970s). Ciao )

    • Vous avez lu l’article (à tout hasard)? Cette coquille fait partie de mon édition format de poche vraisemblablement imprimée en 1960. J’en reproduis un facsimile pour illustrer l’article. La question est intéressante : qui ou quoi a placé un “t” signifiant là? Parce que le “t” est la seule coquille du livre et elle est cohérente avec la pensée de Rimbaud («Car je est un autre», donc je est un il). Est-ce Rimbaud dans un manuscrit connu, ou pas connu? Est-ce le compositeur du texte à l’imprimerie? Est-ce le correcteur d’épreuves qui a révisé la composition sur gallées? Est-ce le “t” lui-même? Est-ce à ranger dans la grande boîte aux accidents? Est-ce inconscient, et alors qui a fait le lapsus? Est-ce qu’on s’en fou t … :-)) Quitte à y revenir ..

      https://electrodes.wordpress.com/2008/12/29/rimbaud-le-bateau-ivre-avec-un-lapsus-coquille/

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