La Petite Magicienne, nouvelle de Jacques Renaud

La Petite Magicienne, tableau de Georges Rouault, 1948-1949 (© Fondation Georges Rouault / ADAGP, Paris 2003).

« Écoute encore, donne tes mains dans les miennes : si tu suivais, dans mon pays, un petit chemin que je connais…, tu croirais gravir le sentier enchanté qui mène hors de la vie…

« Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t’y entraîne, et bat à tes oreilles comme le sang même de ton coeur, jusqu’à la forêt, là-haut, où finit le monde…

« C’est une forêt ancienne, oubliée des hommes… et toute pareille au paradis, écoute bien … »

Colette, Les Vrilles de la Vigne

La Petite Magicienne

Loup Kibiloki  ( Jacques Renaud )

nouvelle

1

La petite magicienne. Il s’était mis à pleuvoir. Puis la foudre. Le tonnerre. L’enfer s’était déchaîné. Les cris d’oiseaux dehors la dénonçaient. Les oriflammes des éclairs, la brutalité du tonnerre, le bruit du vent sur les bateaux bardassés qui craquent. La plaine dévastée par le vent. Les clignotements, les craquements de la falaise au bout.

Tout disait son savoir. Tout savait qui elle était. Son cirque. Encore son cirque. C’était un songe. Éveillé. Capté.

2

La maison était basse. La petite magicienne courait dans la maison pour attiser les flammes, ramasser du bois, créer des remous d’où partaient des commandements auxquels la mer, la plaine, l’orage obéissaient.

Le bord de l’eau était pur. Pur et terriblement tourmenté. Les deux. Tourmenté par une terreur endodermique. Par une terreur de presque surface. Ça générait des éclatements. L’épouvante en fête. Peut-être. Qui jouait. Quelquechose filait en tout, nyctalope, animal. Le sable montait à dix pieds, vingts pieds, plus haut, en tourbillons massifs. Personne n’osait sortir.

3

La petite magicienne courait dans la maison, dessinant des circuits qui faisaient tout sauter dehors.

Je sais qu’elle a des affinités avec les entresols, les sous-sols, les tunnels dans la terre, les couloirs des maisons que la perception s’interdit et on ne les voit jamais, les filons d’or cachés, les rues secrètes, inaccessibles, inconnues, qui courent sous les rues des villes. Les antres. Comme des stations de métro imperçues.

J’avais pour elle beaucoup d’admiration, pour elle, pour la petite magicienne. Le soir, d’un coup d’oeil, elle apaisait la mer.

4

La petite magicienne s’était mise au travail. La petite magicienne commandait.

C’était un être étonnant, marqué par la vie et l’ayant tout autant marquée, un maître, un thaumaturge. Elle avait des yeux de lutin. Je la servais à des moments inopinés. Elle avait des yeux de biche qui m’attendrissaient. M’étonnaient. Elle avait un regard changeant, un visage plastique, elle était toute en métamorphoses. Son regard était tout son visage. Son visage était un regard. Elle me prenait par les mains et me regardait avec de la lumière partout. Elle avait les cheveux roux. Doux. Longs. C’est important. Sa bouche avait un goût salé, mais aussi de cannelle, tout comme, et de sel, un peu, et des arrières-saveurs inconnues, pas de mots pour ces saveurs-là, pas de comparaisons possibles, des saveurs à retardement, indicibles. Sa bouche était fine. Une barquette. Bouche douce, aiguë. Bouche molle et  ferme. Bouche d’eau.

Tous ces détails contradictoires sont importants. J’en suis saisi en en parlant. Homme? Femme? Ces différences sont trompeuses? Là? J’attends. J’attends. Dans “j’attends”, il y a “temps”, “tant”, “tend”, “attentif” et tant encore. Encore. Elle venait d’un monde. Je l’avais rencontrée dans un monde. Il y avait de tout dans les parages. Rien que cette douceur des cheveux a pour moi une importance capitale.

Ses cheveux, elle pouvait s’en envelopper et elle le faisait parfois et elle allait flotter où elle voulait, comme un panache de feu et de soie rousse.

5

La brise s’est levée, caresse les feuilles. La vie a reculé. La petite magicienne a fait reculer le seuil de vie, de perception, elle déborde, elle attend le messie en riant: “On abordera l’éternité”, elle a dit, “c’est rien”. Elle a dit: “Retiens ce mot.”  Elle devait parler du mot “rien”. Elle a dit: “On t’a aimée. On t’a aidée.” Je sais qu’elle me parle au féminin, donc elle dit ça à une dame, pas à moi, et je sens la présence d’une dame. La Petite Magicienne dit: “Chevauche la vie. La grande.” Elle lui dit ça. La dame écoute. Je la vois. Une dame humaine. Mais le vêtement. Je peux pas le décrire. Jamais vu.

“Avance dans les remous de l’Énergie”, la petite magicienne, elle dit ça à la dame. “Pénètre. Reprends ton souffle. Densifie. Aspire au temps, aspire à la cadence, aspire aux épaisseurs. Aspire à la cadence. Aspire aux liens clairs des matins. Aspire à la solitude. Traverse mes opacités. Mes orgues. Je donnes ce que je sais. Prends. Tu rassembleras mes visages et tu renaîtras dans la tribu dispersée. Tu me chercheras jusqu’au vide et tu retrouveras…”

La petite magicienne se tourne vers moi. “Ça vaut aussi pour toi.” Elle dit ça.

6

C’est là qu’elle me prend par le bras et m’entraîne en courant, comme en flottant, en effleurant de la plante des pieds la surface d’une terre dévastée, parsemée de débris, de cadavres… La tribu dévastée. Il y a longtemps. Le territoire est atlantique. Au Nord. La pluie tombe dans les champs, sans fin. Puis le soleil. Un soleil fin. Carmin. Carné.

“J’ai connu l’ennui longtemps.” La petite magicienne, elle dit ça. “Des millénaires durant. Long. Long. Longévité. Des milliards d’années. Je me suis défaite en boue, pour savoir.” Elle dit ça. “Goutte à goutte. Consciemment. À l’image de ta mort…” Mais je ne sais pas si elle parle de l’une des miennes, de l’une de mes morts. Elle me capte, elle m’entend, elle me dit: “On meurt par accident.” Elle dit ça. “Par accident”. “On a induit la mortalité en nous. Il y a longtemps.”

Je sens que c’est quelquechose qu’on a introduit. On nous a saboté. Et en même temps, quelquechose a accepté. En nous. Je comprends que c’est ça, quelquechose comme ça qu’elle veut dire. “Je voulais te connaître.” C’est moi et c’est elle qui le dit. Et l’autre dame. Quand je dis “l’autre dame”, ça sonne comme “Notre-Dame”. C’est Notre-Dame.

Notre-Dame-Autre-Dame dit: “Je me suis durcie en déserts.” Elle dit ça. “Les métaphores, son verbe… ”  Ou: “Les métaphores sont verbe.” L’un. L’autre. Elle dit: “Terrible, l’exigence du moule et du pétrisseur.” Certains déserts sont des dames. Des Notre-Dames. C’est ce que je comprends. Des désertes. Pétrifiées. Désagrégées. Sablées par le vent.

7

“La vie reprenait toujours tous ses droits”, la dame dit ça. “On recommence. La vie du grugement ouvrait la barque, elle a coulé, les rats d’eau.” La petite magicienne éclate de rire en disant: “Énormes. Les rats. Comme des requins. La boîte du corset rouge, brisée. C’est un détail. Il en jaillissait des marmites, des sondes…” Elle dit: “Tableau de Chagall. Toutes ces choses pour le déroutement du songe. On peut aussi le dire avec un “l” à la place du “t”, comme ceci: dérou(t)(l)ement (déroutement-déroulement- déroutlement). Toutes ces choses pour la passion du dire. Elles étaient dites. Toi tu transcris. Observes bien…”

8

Toutes ces choses montaient du bout de l’émotion s’allumant. Du bout des rires d’enfants montant des abîmes et des plaines dévastées, purifiées par les plantes sauvages et le vent sur les plantes sauvages comme une main immense dans les cheveux. Du bout des collerettes des soeurs, des fortes soeurs, des gouttes de soie, de sueurs, des inattendues. J’ai écrit ça. Dans les notes.

Les inattendues sont des choses vivantes. “Observe la goutte d’eau. Observe le tout-petit…”

Sur le flanc, sur la crête des collines, le rire verdissait. En plein orage. Toujours. Les joues. Le jour dans les joues. Qui jouent. Toujours.

9

On y voyait pointer le feu jaune. Soleil.

C’était de l’or entre ciel et terre, une frange jaune-or qui délimitait l’embrassement. L’embrasement. “100 de moins”, elle dit ça. “S est 100, tu le sais. Je te prends dans mes bras, j’enlève S et l’on brûle. Reste à calculer. Le chiffre du mot est peut-être liquide. Mais quel liquide? Quelle sorte de liquide? Aqueux? Oui!” Elle éclate de rire. “Inflammable? Je sais que tu sais”, elle me dit. “Calcule.” Et nous disons ensemble le mot “désaltérant”. Ensemble. Au même moment. “Joyeux. Beaucoup,” elle me dit.

“Je ris dans les profondeurs de tes entrailles”, elle dit ça. “M’entendras-tu?” Je lui dis: “Je t’entends.” Elle me dit “pas toujours”. “Et toi”, je lui dis. “Tu es trop souvent triste”, elle me dit, “et on va brûler ça.” Elle dit: “Me projetteras-tu sur la femme que tu croiseras, tu sais, celle qui semble être moi?” Elle me dit. Elle me dit ça. Comme ça. Elle rit. “Vie veut vivre en son corps”, elle dit. “Laisse-moi sortir en elle”, qu’elle dit. “On sera trois.” Et elle rit. “C’est souvent comme ça qu’on revient.”

Elle me dit: “Choisis ta mère. De toutes façons, tu vas revenir, choisis. Tente.”

10

La Petite Magicienne. Et belle Cousine Rousse. Elle est là aussi, maintenant. Mais elle était déjà là, mais dans une forme imperceptible pour moi.

Plus maintenant.

Cousine Rousse est là. Elle ornait le monde avec ses bulles. Pleines. Des perles. Très grosses. Il faut dire ça. Comme ça. Depuis le temps, je sais que les choses se disent d’une manière et toute la substance vient se loger dans la forme si elle y trouve son affinité, son inverse parfait, son rêve, son confort. C’est la cousine. Qui est une soeur. Depuis toujours.

Le mystère du confort. C’est pas du tout ce qu’on pense, le confort.

11

Cousine Rousse ourlait dans son cou des foulards de soie jaune. Ça respirait le confort. Dans la neige, nue, Cousine Rousse faisait fondre les cristaux. La flaque de boue, je le voyais bien, et sa peau, son corps, ça respirait le confort. La chair dans la neige, le jouir et le soleil. La petite magicienne. Cousine Rousse. Et moi. On est trois. (Et la dame? Comment se fait-il qu’on la compte pas? On saura peut-être.) La petite magicienne. Cousine Rousse. Elle ne gaspillait rien. Elle? Quelle? Écuelle?

Elle offrait au monde ses meilleures pensées. Souvent. Elle allait au monde avec des mains percées, gercées. Elle souffrait beaucoup. Souvent. Je la savais féroce et douce, étrange amie. Mélancolique et gaie, jolie. Elle me protégeait. C’était ainsi.

Souvent je lui ai fait ça fermement dans la source et la vulve, avec mon pied, je l’écrasais doucement, qu’elle demandait, “tu aimes le vin, moi aussi”. Elle disait ça. Elle me regardait avec des yeux verts, puis noirs, très foncés, très profonds, si tristes parfois qu’ils en éclataient des tréfonds, du fond des temps, je la masturbais avec lenteur, des heures, elle me disait qu’elle explorait et qu’elle le ferait toujours, et l’on était soudain dans cette luminescence, le fond du doucement-longuement-sensuellement, l’immobilité lumière. Je comprends. Et puis tout est silence. Il y a un S quelque part dans lumière.

Cousine Rousse aimait les fraises des bois, les hautbois, et jouer du hautbois, et elle aimait ce qu’elle appelait le mûrissement des loups dans les caves. Elle voulait dire “cavernes”. Elle voulait dire “grottes”. Et autre chose, je sais. Choses à dire, ici, encore, encore… Je la reconnaîtrais entre mille. Elle avait des yeux de lutin, des jambes de gamine. Transparente comme une aquarelle. Elle avait des rires parfois si enfantins que je ne sus vraiment jamais. Quelquechose. Qui se prolonge comme un mystère dans la nuit trouée. Je vais partout.

Elle me prend inopinément par le bras dans des zones astrales. Elle m’aide. Quelquefois. Tant de nuées, de souvenirs. Tant de néant plein à ras-bord de prâna-transparence.

Un souffle dense et tout déguerpit.

12

Cousine Rousse, la Petite magicienne, elles se ressemblent. Un soir, elle m’avait dit en me vous-voyant: “Vous avez peur des loups, ils vous suivent la nuit et pourtant ce sont des bulles hypocrites, pas des loups. Coupez-leur le cou, c’est si facile, avez-vous peur du loup-garou?” “Non”, je lui dis, “tu me vouvoyes?”. Elle dit: “Portez son nom. Le loup est ton emblème de gens…” Elle me vouvoye, elle me tutoye, c’est mélangeant à raconter. “Ne craignez pas ces animaux de légende qui hantent vos sommeils, transpercez-les d’un cri, d’un coup de pelle, ce sont des outres de poussière et de vent, soyez débonnaire, vous manquez de nerf et de caractère, cassez quelque chose. Ils se joindront à vous. Puis réparez avec du calme. Ils vous seront fidèles. Les loups, les vrais, pas les bulles, les loups ils aiment le calme. C’est facile. Le calme. Ne persistez jamais méchamment. Jamais…”

J’avais cassé une branche de sapin et son odeur embaumait mes mains et la petite magicienne est venue caler son occiput dedans comme une chatte, ce n’est plus un souvenir, c’est un tableau scellé quelque part dans une mémoire qui n’est pas que mienne. “J’ai d’infinis visages.” Elle a dit ça. “Pleins de fureur”, elle disait. “Pleins de tendresse”, quelque chose a dit ça. Elle m’appelait parfois “dame” en éclatant d’un jappement de chienne. Elle voulait dire qu’on était un, que j’étais elle, qu’elle était moi, ce genre de stoffe. Elle disait “je parle à moi, à moi, par toi, la la la”. Elle éclatait de rire. Ses éclats de rire caressaient mon cou. Elle le savait. Elle le sait.

Je me sens bien de t’avoir raconté ce monde.

Mais ce n’est pas fini.

13

Ça s’est mis à parler. Encore. J’entendais, (comme si) ça venait d’une autre zone.

Ça disait “tu es si triste”, et c’était vrai. Ça disait: “Brise-lui l’aine de ton pied, que la souffrance me tarisse, me tarisse, me donne à jamais la mort…”

“Va au diable!” je dis.

Je transcrivais, il faut transcrire, c’est tout, après on essaye de comprendre.

“La mort du cou que tu presses du poing, du pied. Je suis la plus attirante, la plus coulée.” J’ai dit “bousculée”. Elle a dit “peut-être”. Elle a dit: “Je t’entraîne dans les robes et les relents des couples. Comment crois-tu revenir? Je t’entraîne dans l’orgie plénière de mes corps. Je t’entraîne dans la demeure ornée des anses, des viols.” Des métaphores, des métaphores, des énigmes. “Je t’entraîne dans le château de la torture, parmi les chambres innombrables des fonds là où sans fin je te trahis, là où sans fin je coule…” Je transcrivais. J’ai pensé: “Tu dis toujours les choses en rythmes, comme ça?…” Elle a dit: “C’est ma langue et c’est mon accent et vise mes courbes.” Puis la petite magicienne disait: “Du calme…” Je transcrivais: “La colère, mon ogre, l’ogre. Je suis, par la colère, l’ogre! La colère qui t’anime, moi, le coup de pied dans le ventre, la bastonnade, le sang dans l’aine, l’ogre, toi, moi…” Elle veut dire… “Ils sont nombreux, nés de tortures dans les tréfonds de la psyché…” Elle dit. Elle connait le mot “psyché”. Elle disait ça. Va comprendre. Mais c’était ça. Je crois comprendre. C’est effrayant et vraisemblable et là. La petite magicienne, Cousine Rousse, elles disaient: “Du calme. C’est un conte. On raconte. Ça se raconte. Laisse raconter le conte qui se raconte! Du calme…” Ça disait: “La colère est née des abîmes que ton ventre de sage ne peut plus supporter. Nés. Nombreux. Mes beaux abîmes, mes belles boues abrutissantes, mes belles rutilances ornées. De griffes. De tempêtes. Mon cul. Mon cul d’amour tient ta main d’âne…”

Elle charrie.

J’ai pensé à mon chien.

Je ne veux pas qu’on touche à mon chien.

Jamais!

Démence.

Masses de mémoire démente errante.

14

“Du calme,” je dis ça avec Cousine Rousse et la petite magicienne. “La colère est montée des abîmes,” j’entends ça.

Prâna-transparence, poudroiement fin tranquille.

“Un oeil de diamant te tue. Il est parti longtemps celui qui t’entraînait dans les éthers de l’amour pur. Il n’est pas revenu.” La petite magicienne, elle dit ça, et c’est aussi Cousine Rousse, elles parlent: “Du calme. On va remonter ensemble. Tu m’avais oubliée. Tu vois bien que tu as besoin de moi. Quand tu buttes sur un charnier, tu t’enfonces dedans. Tu ne connais pas l’horreur. Je veux dire, tu sais pas comment faire. Mais tu fais bien quand même, souvent. Mais tu manques d’expérience là-dedans, t’as besoin de nous. Mais tu es concentré, tu es courageux. J’aime ta concentration. Mais encore des choses à saisir, mieux saisir, mieux comprendre. Je suis là. Je te prends par le bras. Tu étais haut, ton chant montait de paradis en paradis, tu étais le canard ardent, le loup de l’aile, le chanteur!” Toujours ce rythme, cette parole parlée, rythmique, c’est la dame. “Tes yeux s’embuaient de l’antique ferveur! Ton visage de madone. Ton corps raffiné par des siècles de vagues, par des règles de vie, ton corps d’hymnes élevés…” Et ça dit, ça parcourt l’air: “Tu es mort dans la boue que mon sexe amenait jusqu’à ta bouche de guérite! Je t’ai maudit, t’ai blasphémé, t’ai entraîné dans le léthé! Bien que sur toi l’ourse du nord vibre de ses dents. Bien que sur toi la sonde coule ses eaux, ses rougeurs. Bien que sur toi que je maudis, la grâce descende sans fin. Bien que sur toi que je dévore, le chant du cygne se marie, s’éploie. Le chanvre a bien brûlé ta bouche. Le cri a meurtri les parois de ton coeur. Ma chiasse et mon visage de satin, tu les as tachés de ton sang. Il reste en moi ton vermeil, ton sang d’éléphant. Il reste, il colle à moi sainte gale! Il reste, il me brise, il m’aime. Il reste, il me torture, ton sang, je croque. Il reste, il poursuit son chemin…”

Cousine Rousse (elle dit, “enlève un s” et elle sourit, je le sens partout, son sourire, comme un glacier rosé, luisant), Cousine Rousse et Petite Magicienne disent des choses (elles s’amusent, m’amusent): “Du calme. On va remonter. Plus large.” On fait quoi? Elles se contredisent. “On remonte pas, on colonise du fond, du tu-sais-pas-quoi. Ténèbres et ténue nuit, fil fin, fin fil fin fin, fil fin fin…  Tu vas comprendre. C’est le chaos, c’est tout. Tu reliras attentivement. Du calme.”

15

Glace souple. Je n’ai pas froid. C’est Cousine Rousse. Puis c’est l’autre, ni Cousine Rousse, ni Petite Magicienne, c’est peut-être Notre-Dame-l’Autre-Dame: “Tu me tiens sous ton pied débonnaire…” Je sens ses courbes, et ses courbes c’est son rythme, c’est une grande femme, c’est une humaine presque pure… “Tu me tiens, tu me tiens, tu me tiens sous ton bras de fer. Ton bras durci contre la lave. Ton bras qu’éprouvent les feux, le froid, la boue glacée. Ton bras. Tu as dévoré ma colère. Tu fus blessé. Tu meurs. Tu as ravagé mon être, le désir cingle en mes veines. Le désir cingle en mes veines et me tient, me possède, je te veux. C’est comme ça. Quelquechose m’a maudite, ça me brûle et ça m’éveine, je te prends. Je te prends dans mes bras de putasse et de reine, je te veux. Je te crie dans mes veines où ton sang me ravit, je te crie, je te crie, je t’aime. Tu as dévoré ma colère, pénétré ma veine, comme du feu, tu as dévoré mon coeur…”

La petite magicienne, elle dit: “Ce sont de longues tirades que l’électricité attise et tire, va jusqu’au bout, transcris, élargis, explore, c’est tout. Mais tu ne sais ni effleurer des pieds les charniers ni marcher sur les eaux. Pas encore. Moi, oui. Je viens à ton secours, tu vas apprendre. Du calme…” Ça crie: “Cingle!…”

Ça dit: “Vas-tu m’abandonner à cause de mes voiles rouges? Sauras-tu m’aimer jusqu’à ces antres où le cuir mue? Me suivras-tu dans ces nuits où je souffre? Je suis coléreuse, amère, parsemée d’étoiles. Je ne sais jamais qui aura raison de mes jeux. Mes yeux sont remplis de mondes. Mes yeux sont pleins de larmes, de mondes. Mes yeux brillent de mondes, aide-moi! Mes yeux sont rutilants de vert, de bleu, d’or vierge, c’est trop! transcris! Mes yeux grisent le fer, j’ennivre le fer, les métaux, l’enfer, ça fond, ça s’arrondit, ça courbe, ça se métamorphose sous l’onde des yeux et c’est gigantesque, mes yeux sont durs, sont des diamants. Ils jugent, ils découpent la vitre, le givre. Ils brisent, mes yeux, ils tuent. Ils oeuvrent contre la noirceur du vent. Ils sèment. L’oubli m’a laissé contre le porche. J’habite au sous-sol dans les errements assolés des mondes. Des mains m’ont traînée jusqu’ici. Traînée. Le chant monte…” Elle dit: “Le chant-monde.”

16

Il monte. La petite magicienne. Et Cousine Rousse. Et ce quelque chose qui se mêlait à l’air remué, conscient. “Du calme…” Elles disaient ça. Toutes les voix disaient: “Du calme…” Les longues tirades. Calmes. Calmées. Comme l’océan. Finalement. Calmé. Le songe est tonnerre. “On t’a pas marié. Ça s’est marié. Tu es libre. Oublie les formes alitées.”

Jeu de mots?

Le songe est tonnerre. Puis le tonnerre songe. Envahi par un pourquoi. Systole. Diastole. Battement.

17

Le tonnerre est envahi par un pourquoi qui étend doucement ses ondes apprivoisées sur l’immense canapé alangui des choses. La tribu est détectée. Vivante. Le calme est revenu. La petite magicienne sourit doucement. Avec ses joues de soie et toutes ses taches solaires autour du nez. “C’était presque la fin du monde…” et elle éclate de rire. Elle aimait ça. Elle aime le calme aussi. Les deux. En même temps. Elle aime le un. Elle aime le zéro. Le zéro qui tourne imperceptiblement en étourdissant lentement le un. Littéralement. Le grand calme absolu. Elle aime. Elle est retombée dans l’immensité. Elle a parlé. Elle a parlé. Dit deux fois.

Montréal 1976-1977 –  Saint-Zénon 2010

Note: La première version de ce texte est venue au milieu des années soixante-dix. Une première version de ce texte avait été publiée en 1979 dans un recueil de textes poétiques en prose intitulé La Colombe et la Brisure Éternité. Il a été en bonne partie réécrit en tenant compte, entre autres, de notes et et de feuillets manuscrits retrouvés et en les incorporant.


© Copyright 1962, 2008, 2009, 2010 Hamilton-Lucas Sinclair ( Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe ), cliquer


 

Les oeuvres de fiction de Jacques Renaud, nouvelles, novellas, qu’on trouve sur ce blog :   Le Cassé, la novella, avec les nouvelles; la vraie version originale et intégrale, la seule autorisée par l’auteur.   —   Le Crayon-feutre de ma tante a mis le feu, nouvelle.   —   L’Agonie d’un Chasseur, ou Les Métamorphoses du Ouatever, novella.

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Loup Kibiloki ( Jacques Renaud ) :  La Petite Magicienne, nouvelle;  La Licorne et le Scribe, nouvelle.


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Sur Le Cassé de Jacques Renaud, des extraits de critiques

Jadis, la liberté d’expression régnait dans ma ruelle, ou La ruelle invisible

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