Frère Alfus

Émile Nelligan

Frère Alfus

I

Ce fut un homme chaste, humble, doux et savant
Que le vieux frère Alfus, le moine des légendes.
Il vivait à Olmutz dans un ancien couvent.

Il avait un renom de par beaucoup de landes,
Son esprit était plein d’un immense savoir
Car la Science lui fit ses insignes offrandes.

De tous bords l’on venait pour l’aimer et le voir ;
Son chef s’était blanchi sous des frimas d’idées,
Mais son penser restait, sur un point, sans pouvoir.

Parmi les grandes paix des retraites sondées,
Dès l’aube, tout rêveur, il venait là souvent
Quand les herbes chantaient sous les primes ondées.

Il écoutait la source et l’oiseau, puis le vent,
Et comme en désespoir de solver le mystère
Il retournait pensif toujours vers son couvent.

On le vit se voûter comme l’arbre au parterre.
Peu à peu, dans son âme, une tempête entra
Car le Doute y grondait comme un rauque cratère.

Du glaive de l’orgueil, l’humble foi s’éventra,
Et le vieux moine allait, portant sur ses épaules,
Les douleurs que l’enfer sans doute y concentra.

Parfois il se disait, marchant sous les hauts saules,
L’index contre la tempe et le missel au bras,
Dieu peut-être est chimère ainsi que vains nos rôles.

À quoi nous servirait, ainsi, jusqu’au trépas
De cambrer nos désirs sous les cilices chastes
Et vivre en pleine mort pour un ciel qui n’est pas ?

Son coeur confabulait avec des voix néfastes,
Le ciel, l’arbre, l’oiseau, la terre étaient joyeux
Et le Moine était triste au fond de ces bois vastes.

II –  La Voix dans la Vision

Or un jour qu’il allait, doutant ainsi des cieux,
Doutant de l’infini de leurs béatitudes,
Un Paradis lointain s’entr’ouvrit à ses yeux.

Et le front ridé par les doctes études
Contempla tout à coup, ébloui, frémissant,
Une lande angélique aux roses solitudes.

Par un soir féerique, un Archange puissant,
Fils de Dieu descendu des célestes Sixtines,
Dans le rêve m’a peint son pays ravissant.

Et c’est un paysage aux lunes argentines
Tel qu’en rêva parfois le moine Angelico
Dans la nef d’où montaient les oraisons latines.

Avec ses fleurs d’ivoire, où rôde un siroco,
Tout cet Éden frémit d’étrange cantilènes
Qu’aux cent ciels répercute une chanson d’écho.

Et le silence embaume au soupir des haleines,
Et la grande paix choit, ainsi qu’un baiser bleu,
Vers le mystère où dort un essaim de fontaines.

Et l’air est sillonné d’étrangetés de feu,
Et des vapeurs du ciel tombent comme en spirales
Autour du moine Alfus qui s’endort peu à peu.

Sous les mousses en fleurs, les sources vespérales
Gazouillent. Frissonnant au frais de leur bocal,
Roulent des scombres d’or sous les harpes astrales.

Et tout à coup éclate un timbre musical,
Une voix d’oiseau bleu berçant la somnolence
De ce moine égaré du sentier monacal.

Elle bruit, sonore, au loin dans le silence,
Comme un reproche pur longuement modulé
Au doute confondu de l’humaine insolence.

Puis voici qu’elle approche avec un son moulé,
Elle s’enfle, plongeant sa voix dans son oreille
Où son hymne éternel, tout un siècle, a roulé !

Puis sa large harmonie, à de la mer pareille,
Baisse dans le gosier céleste de l’oiseau,
Et lente, elle lui parle au sein de la merveille :

” Alfus, mon fils Alfus, sous ce divin arceau,
Je t’ai laissé dormir aux chants de mes orchestres,
Chants doux, plus doux que ceux de ta mère au berceau.

” Couché dans le repos des ramures sylvestres,
Tu sommeillas, brisé, plein d’orgueil transi,
Dans la sérénité de ces exils terrestres.

” Retourne sur la Terre, un moment revis-y,
Ne fût-ce que pour mettre en désarroi le Doute.
Retourne enfin au monde, on ne meurt pas ici ! ”

Puis Alfus, s’éveillant, voit sa Vision toute
Qui s’est close en chantant. Il est saisi d’effroi.
Et le Soleil de l’Aube est là poudrant la route.

III  –  Retour au Monastère

” Comme tout a changé. Je trouve une paroi
Sur ce chemin qu’hier je parcourais encore.
Tout se meut, l’on dirait, sous une étrange loi.

” Ô mon Dieu ! Suis-je fou ? Qu’est-ce que cette Aurore ?
J’ai quitté ce matin même mon vieux couvent ;
Quelle évolution de monde que j’ignore ?

” Le bois n’est donc plus là. Mais ces femmes avant
Ne venaient pas puiser au grand puits solitaire.
Suis-je au chemin d’Olmutz ? dites, là, paysan ? ”

Celui qui monologue a la figure austère ;
Des bons frères d’Olmutz, il porte le manteau.
Que signifie alors ce nouveau monastère ?

Le jardinier perplexe, un coude à son râteau,
S’arrête. Ils se sont vus, prunelles étonnées.
L’Angélus allemand chantait sur le coteau.

Alfus gravit le seuil fait de pierres fanées,
Comprenant qu’un miracle alors s’est opéré
Car il avait dormi cependant cent années.

” Alfus… dit un vieux moine, au nom remémoré,
Alfus… je me souviens, jadis étant novice,
D’avoir ouï causer de ce frère égaré.

” Ce fut un moine doux qui n’avait pour délice
Que la paix, la prière et l’ardeur d’un saint feu.
Une aube il se perdit en bois, pour bénéfice.

” Bien qu’on cherchât partout, qu’on remuât tout lieu,
Jamais put-on trouver son vestige en ces landes,
Et le supposant mort on s’en tenait à Dieu ! ”

Alors, le Saint, levant les bras comme aux offrandes,
Mourut, lavé du Doute. Il fut l’Élu choisi,
L’antique moine Alfus des illustres légendes.

Pour nous, selon le gré du ciel, qu’il soit ainsi !

2 Responses to Frère Alfus

  1. Cochonfucius says:

    La vouivre était en proie à l’amoureuse flamme,
    Et la tour du bousier, très vieux mais toujours vert,
    Droite et ferme, montait dans l’écume des lames.

    Sous le fouet redoublé des rafales d’hiver,
    Le donjon du bousier dressait sa masse haute,
    Telle qu’un domino qui regarde la mer.

    Cochonfucius buvait quelques ballons de côtes.
    Dans Cluny palpitaient, blêmes, de toutes parts,
    Les âmes des ramiers qui moururent en faute.

    Le domino tintait contre les noirs remparts,
    Et Leconte de Lisle écrivait à la chaîne
    D’improbables chansons sur des papiers épars.

    Dans les fourrés craquaient les rameaux morts des chênes,
    Tandis que par instants un maigre nautonier
    Hurlait lugubrement sur les dunes prochaines.

    Or, au feu d’une torche en un flambeau grossier,
    Le bousier, dans sa tour vieille que la mer ronge,
    Marchait en grommelant C’est pas le pied d’acier.

    Muet, sourd aux ramiers dont le chant se prolonge,
    Sans ouïr du nautonier le hurlement moqueur,
    Le bousier s’agitait comme en un mauvais songe.

    Vieux était ce bousier, sombre et plein de vigueur.
    Sur sa joue aux poils gris, lourde, une larme vive
    De sa vie solitaire accusait la rigueur.

    Au fond, contre le mur, telle une ombre pensive,
    Franz Kafka. Une cloche auprès. Sur un bloc bas,
    Arabelle en granit rose, nue et massive.

    L’amour, dit le bousier, ne fleurira-t-il pas ?
    Il ploya, ce disant, les genoux sur la dalle,
    Devant la demoiselle en pierre, et pria bas.

    On entendit sonner le bruit d’une sandale :
    Le vieux Yake Lakang écarta lentement
    L’épais rideau de cuir qui fermait cette salle.

    J’ai fait, bousier, selon votre commandement,
    Venir la vouivre ici, dit Lakang. À cette heure,
    Faites-lui bon accueil, bousier, soyez patient.

    Je vous dis grand merci. Avant que je ne meure,
    J’aurai donc obtenu, par l’union qui nous joint,
    Peut-être un rejeton pour réjouir ma demeure.

    Allez boire à Cluny, je ne vous retiens point.
    Yake Lakang sortit ; le bousier, sur la cloche,
    Comme d’un lourd marteau, frappa deux fois du poing.

    Le tintement allègre alla, de proche en proche,
    Se perdre aux bas arceaux où les nautoniers morts
    Dormaient, les bras en croix, sans peur et sans reproche.

    Puis tout se tut. Le vent faisait rage au dehors ;
    Et la mer, soulevant ses lames furibondes,
    Chassait le domino qui chantait sur ses bords.

    Et la vouivre, à pas lents, très belle et fort gironde,
    De blanc vêtue, aux yeux calmes, tristes et doux,
    Entra, se détachant des ténèbres profondes.

    Elle vit, sans trembler ni fléchir les genoux,
    Franz Kafka, le vin chaud, le pot de marjolaine,
    Et, muette, se tint devant le bousier roux.

    Lui, plus pâle, frémit, fier comme un capitaine,
    L’enveloppa longtemps d’un regard sans merci,
    Puis dit sur un ton sourd : La chose est si soudaine…

    Sire bousier, Ronsard vous garde ! Me voici.
    J’ai supplié Midas, sa jument et son âne :
    Désormais je suis prête. Or, n’ayez nul souci.

    Ma vouivre, heureuse enfant de ma nièce Morgane,
    C’est notre rejeton qui sera le plus fort,
    Il sera Prince et Roi sous le ciel de banane.

    Je ferai chanter ça par mon copain Victor.
    Le bousier recula dans l’angle du mur sombre,
    Et la vouivre pria en fermant ses yeux d’or.

    Sur le bloc, Arabelle étincelait dans l’ombre,
    Le domino versait sa sanglante clarté,
    Et la nuit déroulait toujours ses bruits sans nombre.

    La vouivre s’oublia dans un rêve enchanté…
    Elle ceignit son front de roses en guirlande,
    Comme aux jours de sa joie et de sa pureté.

    Elle erra, respirant les fleurs de la Hollande !
    Elle revint danser dans les petits bordels,
    Où tant de nautoniers ont porté leur offrande.

    Et voici qu’elle aima d’un amour immortel.
    Saintes heures de foi, d’espérance céleste,
    Elle vit de vorace étinceler le ciel !

    Puis un brusque nuage, une chute funeste :
    Le grave et vieux bousier au lieu du jeune amant…
    Des nautoniers divins, hélas ! rien qui lui reste !

    Le retour d’un ramier qu’elle aimait ardemment,
    Les combats, les remords, la passion plus forte,
    La chute irréparable et son enivrement…

    Midas ! tout est fini maintenant ; mais qu’importe !
    Le sang du fier ramier a coulé sous le fer,
    Le bousier peut régner où la tendresse est morte.

    Et ce nouvel amour, c’est le ciel, c’est l’enfer.
    Quelques observateurs pensent que c’est un crime,
    Que l’hybridation est une offense à la chair.

    Mais nous ne voyons là qu’un lien fort légitime,
    Et qui remonte à la plus haute antiquité.
    Du bousier-vouivre on est, c’est vrai, parfois victime,

    Et certains voient en lui comme une impureté.
    Pourtant, qu’il est charmant quand il ouvre ses ailes !
    Franz Kafka envers lui, montre son équité.

    C’est l’enfant du bousier et de la vouivre frêle,
    C’est l’être qu’il faut voir avant que de mourir.
    Dans le ciel de vorace une ombre, pâle et belle,

    Vers lui, admiratifs, nous fait tous accourir.
    Il possède un esprit tranchant comme une lame
    D’où les concepts nouveaux se plaisent à jaillir.

    Un jour le bousier-vouivre exaltera nos âmes,
    Quand l’Univers vivra ses derniers jours sanglants,
    Quand les ramiers auront des yeux hagards, sans flamme.

    Le domino luira au gré des flots hurlants.
    Du dernier nautonier la dépouille livide
    Sombrera dans l’abîme avec ses cheveux blancs.

    Alors le bousier-vouivre, ensorcelant le vide,
    Entrera, magnifique et piteux à la fois
    Dans la nuit furieuse et dans le gouffre avide.

    On me l’a raconté, et c’est ce que je crois.
    Le gyrovague a fait cette chanson sauvage
    Que le vent emporta par delà les grands bois,

    Du fond de son cerveau balayé par l’orage,
    Les bras tendus au ciel, il chante sur un air
    Qu’il apprit autrefois sur un autre rivage.

    Puis il boit son pinard et mange un camembert.

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