Les Habits Neufs de l’Empereur (ou : “du roi”), le conte d’Andersen («Le Roi est Nu»).

Le roi est nu dans ses inexistants habits neufs. Non, ce n’est pas la façade d’une mairie québécoise, régionale ou métropolitaine…  C’est un remarquable relief sculpté qu’on trouve à Cologne, en Allemagne, illustrant l’épisode final du conte d’Andersen, «Les Habits neufs de l’Empereur».. Figurengruppe an der Hausfassade, Brückenstrasse 17, 50667 Köln – Altstadt-Nord (2009) (Photo : © Raimond Spekking via Wikimedia Commons. Source url : cliquer sur l’image.)

Ce conte s’intitule parfois Le Roi est Nu, ou Les Habits Neufs du Roi, ou Les Vêtements Invisibles du Roi, ou Les Habits Neufs de l’Empereur (traduction correcte du titre), ou Les Habits neufs du Grand-Duc, ou The emperor’s new suit, ou The emperor’s new clothes, ou .. (soyez créateur ; titre original en danois Kejserens nye klæder  :  De l’Empereur, neufs, les habits).

On pourrait tout aussi bien intituler le conte Cui bono?, ou À qui profite le crime?  C’est un conte célèbre de Hans-Christian Andersen (1805-1875) publié pour la première fois en 1837.

Ma présentation suit. (Et le conte suit la présentation, plus bas.)

1

Il faudrait, de nos jours, écrire un conte qui pourrait s’intituler, je sais pas, quelque chose comme : «L’Invisible Banquier Vêtu de Peaux de Ministres» … où, cette fois, les “vêtements” seraient visibles –  des costumes faits de peaux de ministres cravatées, quelquechose comme ça – et où l’entité “invisible” qui s’en revêt, soudain apparaîtrait, bel et bien présente, active, existante, sous tous ces déguisements. Le titre pourrait aussi être : «L’Invisible Mafieux Vêtu de Peaux de Ministres», ou «L’Invisible Mafieux Vêtu d’oripeaux de maires», etc.

Arcane XVI, le 16, comme dans Louis XVI: «Ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies.» Les tisserands travaillent-ils sciemment à la perte du roi? Un pareil roi, et tout son entourage, n’ont déjà plus de têtes..  (Illustration : Tarot de Marseille.)

On pourrait y revenir. Un jour. Mais pour l’instant, revenons à Andersen. Et au conte. Andersen nous dit à un  moment, des deux arnaqueurs-tisserands:

«Toute la nuit qui précéda le jour de la procession», ils «veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde.»

Seize. Seize bougies. Intéressant.

Mise à jour, juin-juillet 2012 : dans le scandale bancaire de la manipulation du taux de prêts inter-bancaire libor qui affecte tous les taux d’intérêts, à tous les niveaux dans le monde, y compris au niveau le plus trivial, on apprend que ce sont seize banques qui fournissent les données de base qui permettent de fixer le taux libor … Scandale à la City, comprendre le taux libor  :

«Tous les jours à 11 heures (heure de Londres), chacune des 16 grandes banques internationales …»

Non, la citation qui précède n’est pas tirée du conte d’Andersen :-)

On revient aux seize bougies du conte plus bas. (En passant, si la qabalah et les nombres vous intéressent : Réception à la table des nombres. Les plats sont toujours chauds et j’ajoute de temps en temps des hors-d’oeuvres.)

Revenons au conte.

2

Les deux arnaqueurs. L’illustration est de Vilhelm Pedersen, qui fut le premier à illustrer les contes d’Andersen; celle-ci illustre «Les Habits neufs de l’empereur» («Kejserens nye Klæder»). Le conte a été publié pour la première fois en 1837. La traduction française présentée ici est, en certaines parties, une fusion de deux traductions françaises anonymes (du moins affichées comme telles) trouvées sur internet.

Chose certaine, en dépit des apparences, ils travaillent très fort à leur conspiration, les “tisserands de l’invisible”! Ils travaillent très fort à produire du rien en échange de quantités faramineuses de biens très concrets et réels, c’est du “profit pur” (incidemment, c’est analogue à la production, à partir de rien, du fiat money par les Banques Centrales privées en échange de quelquechose de bien concret: les intérêts et les taxes, le fruit du labeur des gens).

J’ai dit «conspiration», car il pourrait s’agir aussi, dans ce conte, d’une conspiration politique pour exposer l’insignifiance du roi.

En tout cas, quand on s’y arrête, ça y ressemble.

Poussons l’hypothèse, ou l’impression (c’est purement ludique …) : celle d’une conspiration politique doublée d’une arnaque “financière”, comme pour bien des conspirations “politiques” (follow the money).

Ici, dans le conte d’Andersen, on aurait affaire à une conspiration financière aux conséquences abondamment rémunératices pour les deux arnaqueurs, une conspiration financière associée, paradoxalement, à une conspiration libératrice pour la population par la destruction (des) (d’) illusions qu’elle entraîne publiquement, les deux autres conspirateurs étant le père et l’enfant qui initient, qui “amorcent” la déconfiture publique du roi en exprimant, simplement, ce qui est et ce qu’ils voient. Comme on se dit parfois: «Si je peux y penser sans le faire, d’autres peuvent très bien y avoir pensé et l’avoir fait.»

Je ne peux m’empêcher ici, en passant, de penser à Étienne de la Boétie (ou Bouëti), l’ado de 18 ans à qui l’on doit le Discours de la servitude volontaire, ou Le Contr’un (1576 !) (pdf) : il aurait sûrement aimé ce conte. Qui sait? On peut le croire.

3

Hans Christian Andersen en 1872.

C’est une bonne chose, en lisant le conte, ou après l’avoir lu, de se poser la fameuse question, celle qu’évoquait jadis Cicéron: «Cui bono fuerit?» ou : «À qui profite l’effouèrement?» – pardon: «À qui l’action a-t-elle dû profiter?» (cette dernière serait une traduction correcte de “Cui bono fuerit?”, selon Wikipédia; quant à moi, mon latin est, malheureusement, presque nul, j’en ai oublié des pans).

Quoi qu’il en soit, l’expression interrogative connue dans sa version abrégée, «Cui bono?», est devenue synonyme, pour beaucoup, par usage, par extension, de l’expression «À qui profite le crime?»

Dans Les Habits Neufs du Roi, il est clair que ce n’est pas seulement aux deux arnaqueurs-tisserands que l’arnaque profite, mais aussi à la population. Le père du petit garçon, ce petit garçon qui déclenche tout par une suggestion d’une étonnante discrétion pour un enfant (du moins dans la version de la traduction française que j’ai trouvée), en disant «mais il me semble» que le roi «n’a pas du tout d’habits» (on croirait entendre la voix glabre, momodérée, quasiment timorée, d’un animateur de Radio-Canada!) – ce père-là pourrait très bien être pour quelquechose dans cette affaire de “tissage invisible” et représenter le pendant politique de la conspiration contre le roi. Pourrait.

Par exemple, les accents moraux du père, quand il s’écrie immédiatement, comme pour disséminer, réverbérer, amplifier dans la foule la suggestion d’abord si discrètement formulée par son enfant à voix haute mais sans crier («mais il me semble …»), ces accents du père quand il s’écrie «Seigneur Dieu! Écoutez la voix de l’innocence!», ces accents moraux d’agitateur me laissent, disons, perplexe – et souriant, mais d’une seule commissure…

Non pas que le père et l’enfant me soient antipathiques. Dieu non! C’est tout le contraire.

4

Les interprétations courantes du conte font du père – et surtout de l’enfant, au premier titre – les héros de ce conte d’Andersen. Des héros de bon sens – mais aussi de courage et d’intelligence. Avec raison.

Mais ces deux héros, ces deux marginaux par excellence – insistons là-dessus : plus marginal que ça, t’es immortel – sont plus intelligents encore, et plus courageux, plus fins et ingénieux que l’interprétation courante nous le dit : car il faut certainement être intelligent pour conspirer aussi, et contre nul autre que le roi – si ce fut le cas, bien sûr, bien sûr. Il faut faire preuve de beaucoup de bon sens, de sens pratique, d’attention, il faut être méticuleux, discret, et il faut certainement être très courageux pour conspirer contre un roi en s’associant, de surcroît, à deux filous, à deux experts arnaqueurs, dont l’intérêt n’est pas (apparemment, du moins) du même ordre que celui du père conspirateur et de son enfant complice qui, eux, veulent (ou voudraient…) la chute du roi – ou mieux, beaucoup mieux encore : hausser le niveau de conscience dans la population en assénant un coup mortel à l’hypnose qui étouffe cette population dans sa bulle d’illusions, de conformisme, de sottise. Ces deux conspirateurs (si c’en sont), le père et le fils, veulent la chute de l’esclavage mental – tout autant que la chute du roi par perte de prestige et noyade dans le ridicule.

5

«Cui bono?», à qui profite l’arnaque? Première question à se poser ici. «Cui bono?», c’est (d’aucun dirait : «c’était, jadis…») l’abc de toute enquête policière, gouvernementale, journalistique, personnelle, à n’importe quel niveau, et c’est souvent le révélateur, le sel, de certains contes populaires. Et de bien des comptes.

Si vous prenez l’habitude de vous poser cette question dans les affaires du monde («Cui bono?», ou «À qui ça profite?»), vous allez réaliser très vite tout le bien qu’elle peut faire à l’esprit, sans mentionner les conséquences pratiques qui en découlent. C’est comme une mini-clé magique.

6

Pourquoi, aussi, cette étonnante précision, celle des seize bougies, faite par Andersen, l’une des rares précisions numérales, dites expressément en nombres, de tout le conte (les autres sont : 2 métiers à tisser, 2 fripons, 2 «honnêtes fonctionnaires»). Alors pourquoi seize bougies, et non pas «plusieurs bougies» ou «beaucoup de bougies», tout simplement? En indiquer ainsi le nombre précis ne sert en rien l’histoire. Au point où ça finit par attirer l’attention.., en tout cas la mienne. Pourquoi 16 bougies, comme dans “Louis XVI”, le dernier roi de France, guillotiné, ou comme dans “Arcane XVI”, la Maison-Dieu des 22 arcanes majeurs du Tarot, un arcane associé à la destruction soudaine par le haut, par la “couronne”, par le “chef”, par la tête (voir illustration plus haut)?

«Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, [les deux “tisserands”] veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies…»

 En fait, «..over seksten lys tændt» dans le texte danois, littéralement :  «..de seize lumières activées (tændt)»; ou : «..de seize lumières»; ou mieux : «travaillèrent à la clarté de seize», ou encore «travaillèrent sous seize lumières».. C’est que le mot «bougie», ou «chandelle», «stearinlys» en danois, n’apparait pas du tout dans le texte original danois : on parle de «lumières» tout-court, et il y en a seksten, seize. Texte original en danois, encore, «..over seksten lys tændt» :  a) «over», en danois, se traduit ici par «de» et n’a rien à voir avec le «over» anglais; b) «seksten», c’est seize; c) «lys», c’est «lumières» ; d) «tændt» est ici l’équivalent du «on» anglais, comme dans «turned on», «allumé». En d’autres termes, seize lumières éclairaient les deux fraudeurs – pas seize bougies . Comme si Andersen s’abstenait volontairement d’utiliser le terme qui devrait pourtant aller logiquement de soi ici : «stearinlys» (bougies, chandelles), ou un synonyme. Seize lumières. Quelles sont-elles? Andersen veut-il nous faire un clin d’oeil? Ou un clin d’oeil s’est-il fait à l’insu d’Andersen? Ou peut-être que, n’étant pas moi-même danois, je lis plus littéralement, moins métaphoriquement, qu’un Danois le ferait?

Ou Andersen a-t-il voulu consciemment associer les concepts de seize, de lumières et de chute du roi?

Je pense que oui.

( Plus, sur la qabalah, les nombres, etc. : Réception à la table des nombres. )

Et le lendemain, le prestige du roi s’écroule – comme la couronne qu’on voit décoller sur la représentation de l’Arcane XVI du populaire Tarot de Marseille – et le roi, lui, persiste dans son erreur. Il a perdu la face – et sa tête, on peut le penser, ne vaut déjà guère mieux. Mais le roi persiste dans son erreur, graine, poils, quéquette au vent, le roi persiste dans sa perte

Un pareil roi, et tout son entourage, de toute évidence, “devancent l’histoire”, si on peut dire : ils semblent n’avoir déjà plus de têtes sur les épaules.

Ils ont toujours vécu dans une bulle, c’est évident, et la bulle semble leur avoir toujours tenu lieu de tête. Dans un tel cas, quand la bulle éclate, il ne reste rien …

7

Dans la mesure où ce conte d’Andersen serait une allégorie, consciente ou inconsciente chez l’auteur, d’une conspiration, cette dernière pourrait aussi être tout autre que celle(s) évoquée(s) plus haut. En effet, il pourrait s’agir d’une conspiration visant à détruire toute autorité étatique, à détruire l’État lui-même. Au profit de qui? Au profit de forces invisibles, occultes, du “privé”, des Banques Centrales privées? La conspiration livrerait définitivement, nue et vulnérable, la population elle-même à ces forces, des forces tout aussi illusoires – peut-être pires, en fait – que celles dont le conte raconte l’écroulement…

Au fait, le “Louis XVI” du conte d’Andersen favorisait-il les Banques Centrales d’État – par opposition aux Banques Centrales privées? Ou encore, le “Louis XVI” du conte était-il à la tête d’un État, justement, doté d’une Banque Centrale d’État, c’est-à-dire d’un État prospère et sans dette? Un État prospère et sans dette, puisqu’il n’empruntait jamais au privé, et dont le trésor, c’est-à-dire le bien public par excellence, fut volé et pillé par les deux arnaqueurs (grands prêteurs privés ou banques centrales produisant du rien, de rien, en échange de tout) – lequel trésor public fut ainsi perdu par un naïf gentil (le roi) mais superficiel et terriblement vaniteux, esclave de son image, et qui tomba dans le piège de ses propres faiblesses?

8

Les habits neufs, c’est le grand changement, et ce grand changement, c’est du néant; ce changement, il n’existe pas dans les faits, il n’existe que fragilement dans nos imaginations et dans celles des pouvoirs, et de par cette étonnante “bulle” d’hypnose à laquelle on s’abandonne sans penser et qui nous secoue sans vergogne à l’intérieur de sa sphère comme des grains de sable ou des billes de plomb.

Cette hypnose massive, un enfant la détruit.

Alors que faire quand les billes de plomb et les grains de sable s’éparpillent hors de la bulle éclatée?

Demandez à l’enfant.

L’enfant a toujours été le symbole, en nous, de l’âme divine (le chaitya purusha). C’est lui, le roi. Le vrai. Quand le faux roi s’écroule, si le vrai roi, en nous, n’est pas prêt à prendre la relève, un nouveau “roi nu” que l’on croira vêtu se faufilera, tôt ou tard, pour rétablir un régime d’illusions. Qu’une mafia d’arnaqueurs viendra de nouveau piller.  Et «L’Histoire roule ainsi sans fin ses flots de bave et de rocaille» (Le Cycle du Scorpion).

9

Ce conte-là, c’est pas seulement pour les enfants (chanceux!, les enfants qui entendent ce conte dès la prime enfance, et qui en absorbent d’emblée tout la sagesse, même inconsciente, c’est un trésor qui peut dormir longtemps au fond de la conscience mais qui peut aussi, un beau jour, s’éveiller d’un coup, et pour tout aussi longtemps, et éclairer pas mal de choses).

On peut soupçonner que ce conte d’Andersen, comme d’autres contes populaires transcrits jadis et diffusés, a été censuré par les traductions, l’édition – bourgeoise ou monarchiste, croyante ou athée (l’athéisme étant aussi une croyance, anyway). Mais même si c’est le cas, il en reste un grand pan de vérité, ça vibre, c’est là, c’est resté, c’est remarquable.

Bref, on a des yeux pour lire et une tête pour comprendre. Et tout le monde adore les contes populaires.

Avec raison.

Le Scribe.

Copyright 2011 Hamilton-Lucas Sinclair (Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe), cliquer

V’là l’conte :

Illustration de  Kristine Frøkjær  pour le conte d'Andersen , « Kejserens nye klæder » ( Les Habits Neufs de l'Empereur. ) Source et site de Kristine Frøkjær : cliquer sur l'illustration. Under fair use.

Illustration de Kristine Frøkjær pour le conte d’Andersen , « Kejserens nye klæder » ( Les Habits Neufs de l’Empereur. ) Source et site de Kristine Frøkjær : cliquer sur l’illustration. Under fair use.

Les Habits Neufs de l’Empereur

conte de Hans-Christian Andersen

Il y avait autrefois un empereur qui aimait tant les habits neufs, qu’il dépensait tout son argent à sa toilette.

Lorsqu’il passait ses soldats en revue, lorsqu’il allait au spectacle ou qu’il se promenait, il n’avait d’autre but que de montrer ses habits neufs.

À chaque heure de la journée, il changeait de vêtements.

Et, comme on dit d’un roi qu’ «il est au conseil», on disait de lui : «Il est à sa garde-robe.»

La capitale était une ville bien gaie, grâce aux nombreux étrangers qui passaient.

Mais un jour il y vint aussi deux fripons qui se prétendaient tisserands et se vantaient de tisser la plus magnifique étoffe du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l’esprit trop borné.

«Ce sont des habits inestimables, pensa le roi. Grâce à eux, je pourrai reconnaître les incapables dans mon gouvernement : je saurai distinguer les habiles des niais. Oui, il me faut cette étoffe.»

Et il avança aux deux fripons une forte somme pour qu’ils puissent commencer immédiatement leur travail.

Les deux tisserands dressèrent deux métiers et firent semblant de travailler, même s’il n’y avait absolument rien sur les bobines. Ils demandaient sans cesse de la soie fine et de l’or magnifique, mettaient tout cela dans leur sac, et “travaillaient” jusqu’au milieu de la nuit sur des métiers à tisser vides.

«Il faut que je sache où ils en sont», se dit bientôt le roi.

Mais le roi hésitait en songeant que les niais ou les incapables ne pourraient voir l’étoffe; ce n’était pas qu’il doutât de lui-même, mais il jugea toutefois plus prudent d’envoyer quelqu’un pour examiner le travail avant lui : tous les habitants de la ville se vantaient de connaître la qualité merveilleuse de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable.

«Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre, pensa le roi. C’est lui qui peut le mieux juger l’étoffe; il se distingue autant par son esprit que par ses capacités.»

L’honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs travaillaient avec les métiers vides.

«Bon Dieu!» pensa le vieux ministre en ouvrant grand les yeux, «je ne vois rien!»

Mais il se garda bien de le dire.

Les deux tisserands l’invitèrent à s’approcher et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs en lui montrant leurs métiers. Le vieux ministre y fixa ses regards mais ne vit rien parce qu’il n’y avait rien.

«Bon Dieu! pensa-t-il, serais-je vraiment borné? Serais-je vraiment incapable? Il faut que personne ne puisse penser ça. Il ne faut pas avouer que l’étoffe m’est invisible.»

– Eh bien! qu’en dites-vous?, demanda l’un des tisserands.

– C’est charmant, c’est tout à fait charmant! répondit le ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs… Oui, je dirai au roi que j’en suis très content.

– C’est heureux pour nous, dirent les deux tisserands.

Et ils se mirent à montrer au ministre des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant des noms. Le vieux ministre prêta la plus grande attention pour répéter au roi toutes leurs explications.

Les fripons continuèrent à demander toujours plus d’argent, de soie et d’or; il en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu, ils empochaient tout, le métier restait vide et ils “travaillaient” toujours.

Quelque temps plus tard, le roi envoya un autre fonctionnaire honnête pour examiner l’étoffe et voir si le travail achevait. Il arriva à ce nouvel envoyé la même chose qu’au ministre: il regardait, regardait, mais ne voyait rien.

– N’est-ce pas que le tissu est admirable? demandèrent les deux imposteurs en montrant et en décrivant le superbe dessin et les belles couleurs inexistants.

«Je ne suis pourtant pas niais! pensait le fonctionnaire. Si je ne vois rien, c’est donc que je ne suis pas digne de ma place? C’est curieux! Mais je ne veux pas perdre ma place.»

Le fonctionnaire fit donc l’éloge de l’étoffe et témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et du dessin.

– C’est d’une magnificence incomparable, dit-il au roi.

Dans toute la ville, on ne parlait toujours que de cette étoffe extraordinaire.

Enfin, le roi lui-même voulut voir cette étoffe pendant qu’elle était encore sur le métier.

Accompagné d’une foule d’hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des filous qui tissaient toujours sans aucune espèce de fil, de soie ou d’or.

– N’est-ce pas que c’est magnifique!, s’exclamèrent les deux honnêtes fonctionnaires, le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Majesté.

Les deux fonctionnaires montraient du doigt le métier vide comme si les autres avaient pu y voir quelque chose.

«Qu’est-ce donc? pensa le roi, je ne vois rien. C’est terrible! Est-ce que je ne serais qu’un niais? Est-ce que je serais incapable de gouverner? Il ne pouvait rien m’arriver de pire!»

Et le roi s’écria tout-à-coup : «C’est magnifique ! Je vous témoigne ici toute ma satisfaction.»

Il hocha la tête d’un air contenté en regardant le métier et sans oser dire la vérité.

Tous les gens de sa suite regardaient de même, les uns après les autres, mais sans rien voir, et ils répétaient: «C’est magnifique!» Ils conseillèrent même au roi de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession. «C’est magnifique! C’est charmant! C’est admirable!» criaient toutes les bouches. La satisfaction était générale.

Les deux imposteurs furent décorés et reçurent le titre de gentilshommes tisserands.

Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, les deux filous veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde. Enfin, ils firent semblant d’ôter l’étoffe du métier, coupèrent dans l’air avec de grands ciseaux, s’employèrent à coudre les pièces d’étoffe inexistantes avec une aiguille sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement du roi était terminé.

Le roi, suivi de ses aides de camp, alla examiner le vêtement, et les filous, levant un bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose, dirent: «Voici le pantalon, voici l’habit, voici le manteau. C’est léger comme de la toile d’araignée. Il n’y a pas de danger que cela vous pèse sur le corps. C’est d’ailleurs la plus grande vertu de cette étoffe.»

– Certainement, répondirent les aides de camp.

Mais ils ne voyaient rien. Il n’y avait rien.

– Si Votre Majesté daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui essayerons les habits devant la grande glace.

Le roi se déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce après l’autre. Ils firent semblant de lui attacher quelque chose sur le corps. Le roi se tourna et se retourna devant la glace.

«Grand Dieu! Que cela va bien! Quelle coupe élégante!» s’écrièrent tous les courtisans. «Quel dessin! Quelles couleurs! Quel précieux costume!»

Le grand maître des cérémonies entra et dit: «Le dais sous lequel Votre Majesté doit assister à la procession est à la porte.»

– Bien! Je suis prêt, répondit le roi. Je crois que je suis vraiment pas mal ainsi.

Le roi se tourna encore une fois devant la glace pour contempler encore l’effet de sa splendeur.

Les chambellans qui devaient porter la traîne firent semblant de la ramasser par terre; puis ils élevèrent leurs mains vides, se refusant à admettre ouvertement qu’ils ne voyaient rien du tout.

Tandis que le roi cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient: «Quel superbe costume! Quelle traîne! Quelle coupe!»

Nul ne voulait laisser deviner qu’il ne voyait rien, de crainte de passer pour un niais ou pour un incapable, mais jamais les habits du roi n’avaient suscité une telle admiration.

– Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habits, observa un petit enfant.

– Seigneur Dieu! Écoutez la voix de l’innocence!, dit le père de l’enfant.

Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant: «Il y a un petit enfant qui dit que le roi est nu!»

«Il n’a pas du tout d’habits!» s’écria enfin tout le peuple.

Le roi en fut extrêmement honteux, car il comprit que c’était vrai. Cependant, il se raisonna et prit sa résolution: «Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin!»

Puis il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la traîne qui n’existait pas.

Copyright 2001, 2011 Hamilton-Lucas Sinclair (Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe) pour la présentation; cliquer

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Loup Kibiloki ( Jacques Renaud ) :  La Petite Magicienne, nouvelle;  Héraclite, la Licorne et le Scribe, nouvelle.

Voltaire :   Candide ou L’Optimisme, intégral  —  Candide, ou l’Optimisme, chapitres 1 à 10.  —   Candide, ou l’Optimisme, chapitres 11 à 20.  —   Candide, ou l’Optimisme, chapitres 21 à 30 (21 à la fin).

 

9 Responses to Les Habits Neufs de l’Empereur (ou : “du roi”), le conte d’Andersen («Le Roi est Nu»).

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  6. JCDusse says:

    Interessant ça fait penser au mythe de la croissance économique.

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