Candide de Voltaire – chapitres 1 à 10.

En haut, à gauche, un mouton de l’Eldorado – qui devrait être rouge. À gauche, en bas, une représentation de Voltaire. Vraisemblablement. Je n’ai pas encore trouvé l’auteur de cette illustration. Source de l’illustration en cliquant sur elle.

[chapitres 1 à 10]

Voltaire

Candide, ou L’Optimisme

Traduit de l’allemand de M. le docteur Ralph, avec les additions qu’on a trouvées dans la poche du docteur, lorsqu’il mourut a Minden, l’an de grâce 1759.

( On peut lire ici un article sur Voltaire, Candide, Pangloss, le Canada, etc. :  Voltaire, Nouvelle-France, Canada, Québec :  Anéantir l’Acadie, et autres citations. )

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Chapitre I

Comment Candide fut élevé dans un château, et comment il fut chassé d’icelui.

Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide.

Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la sœur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers [1], et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.

Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Vestphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l’appelaient tous Monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.

Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très-grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss [2] était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.

«Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement: car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes; aussi avons-nous des lunettes [3]. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi monseigneur a un très-beau château: le plus grand baron de la province doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. Par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise: il fallait dire que tout est au mieux.»

Candide. Ou Pangloss? À vous de choisir. (Photo de Franco Nuovo, animateur-radio à la Société Radio-Canada.)

Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment: car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être Mlle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.

Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très-jolie et très-docile. Comme Mlle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement la raison suffisante [4] du docteur, les effets et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit; Candide rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide lui parla sans savoir ce qu’il disait.

«M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et, voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière.»

Le lendemain, après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et, voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

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Chapitre II

Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige tombait à gros flocons.

Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui s’appelle Valdberghoff-trarbk-dikdorff, n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta tristement à la porte d’un cabaret.

Deux hommes habillés de bleu [5] le remarquèrent:

«Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très-bien fait, et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide, et le prièrent à dîner très-civilement.
— Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas de quoi payer mon écot.
— Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien: n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?
— Oui, messieurs, c’est ma taille, dit-il en faisant la révérence.
— Ah! monsieur, mettez-vous à table; non-seulement nous vous défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres.
— Vous avez raison, dit Candide; c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux.»

On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut faire son billet; on n’en veut point, on se met à table.

«N’aimez-vous pas tendrement?…
— Oh ! oui, répond-il, j’aime tendrement Mlle Cunégonde.
— Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?
— Point du tout, dit-il, car je ne l’ai jamais vu.
— Comment! c’est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé.
— Oh! très-volontiers, messieurs.»

Et il boit.

«C’en est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares [6]; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée.»

On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton [7]; le lendemain, il fait l’exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.

Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros.

Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir.

Il n’eut pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le mieux, d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre, il fallut faire un choix: il se détermina, en vertu du don de Dieu qu’on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.

Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du crime du patient; et comme ce roi [8] avait un grand génie, il comprit, par tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau, et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares [9].

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Chapitre III

Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées.

Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer.

Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum, chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles, éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien qu’il l’avait été dans le château de monsieur le baron, avant qu’il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mlle Cunégonde. Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre.

Il s’adressa ensuite à un homme [10] qui venait de parler tout seul une heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur, le regardant de travers, lui dit:

«Que venez-vous faire ici? y êtes-vous pour la bonne cause?
— Il n’y a point d’effet sans cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement, et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de Mlle Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être autrement.
— Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit l’antechrist?
— Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide; mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain.
— Tu ne mérites pas d’en manger, dit l’autre; va, coquin; va, misérable, ne m’approche de ta vie.»

La femme de l’orateur ayant mis la tête à la fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist, lui répandit sur le chef un plein… O Ciel! à quel excès se porte le zèle de la religion dans les dames!

Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste [11], nommé Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme; il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande. Candide, se prosternant presque devant lui, s’écriait:

«Maître Pangloss me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.»

Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux violente, et crachant une dent à chaque effort.

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Chapitre IV

Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.

Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et sauta à son cou. Candide, effrayé, recule.

«Hélas! dit le misérable à l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss?
— Qu’entends-je? Vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible! Quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux? qu’est devenue Mlle Cunégonde, la perle des filles, le chef-d’œuvre de la nature?
— Je n’en peux plus, dit Pangloss.»

Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait:

«Eh bien! lui dit-il, Cunégonde?
— Elle est morte, reprit l’autre.»

Candide s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les yeux.

«Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?
— Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa sœur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.»

A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état.

«Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour.
— Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet amour, ce souverain des cœurs, cette âme de notre âme; il ne m’a jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?»

Pangloss répondit en ces termes:

«O mon cher Candide! vous avez connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne; j’ai goûté dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite, qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me meurs.
— O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas le diable qui en fut la souche?
— Point du tout, répliqua ce grand homme; c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île de l’Amérique cette maladie [12] qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En attendant, elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille vérolés de chaque côté.
— Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir.
— Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie pour nous.»

Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un œil et une oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis.

«Il faut bien, disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes; et ils se sont fait des baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les créanciers.
— Tout cela était indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien.»

Tandis qu’il raisonnait, l’air s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de Lisbonne.

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Chapitre V

Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide et de l’anabaptiste Jacques.

La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas même la force de s’inquiéter du danger.

L’autre moitié jetait des cris et faisait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne s’entendait, personne ne commandait.

L’anabaptiste aidait un peu à la manœuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât rompu.

Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât. Tandis qu’il le prouvait a priori, le vaisseau s’entr’ouvre; tout périt, à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot qui avait noyé le vertueux anabaptiste: le coquin nagea heureusement jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.

Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim après avoir échappé à la tempête.

«À peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas…» Le fameux tremblement de terre de Lisbonne se produisit le matin du 1er novembre 1755 à 9h40, le jour de la fête de la Toussaint. Il fut suivi d’un tsunami et d’incendies qui détruisirent la ville de Lisbonne dans sa quasi totalité. Ce tremblement de terre est considéré comme l’un des plus destructeurs de l’Histoire. Dépendant des sources, on parle de 50 000 à 100 000 victimes; environ 60 000 trouvèrent la mort. En 1756, l’année du début de la Guerre de Sept ans, Voltaire publia «Poème sur le désastre de Lisbonne».

À peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas [13]; la mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en sifflant et en jurant:

«Il y aura quelque chose à gagner ici.
— Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène? disait Pangloss.
— Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide.»

Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des mourants et des morts.

Pangloss le tirait cependant par la manche:

«Mon ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez mal votre temps.
— Tête et sang, répondit l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon [14]; tu as bien trouvé ton homme avec ta raison universelle!»

Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss:

«Hélas! procure-moi un peu de vin et d’huile; je me meurs.
— Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne.
— Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de vin.
— Comment probable? répliqua le philosophe, je soutiens que la chose est démontrée.»

Candide perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine voisine.

Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient être autrement:

«Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est bien.»

Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de lui, prit poliment la parole et dit:

«Apparemment que monsieur ne croit pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni chute ni punition.
— Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles.
— Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier.
— Votre excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres; car enfin la volonté déterminée…»

Pangloss était au milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.

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Chapitre VI

Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé [15]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.

On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites.

Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très-pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume [16]. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable [17].

Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-même:

«Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss, le plus grand des philosophes! faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes! faut-il que vous ayez été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles, faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!»

Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit:

«Mon fils, prenez courage, suivez-moi.»

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Chapitre VII

Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.

Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y avait auprès du lit un habit complet.

«Mangez, buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha [18], monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain.»

Candide, toujours étonné de tout ce qu’il avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité de la vieille, voulut lui baiser la main.

«Ce n’est pas ma main qu’il faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de pommade, mangez et dormez.»

Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit.

Le lendemain la vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même d’une autre pommade; elle lui apporte ensuite à dîner; elle revient sur le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémonies.

«Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre?»

La bonne femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta point à souper:

«Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot.»

Elle le prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un canapé de brocart, referme la porte, et s’en va.

Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent comme un songe agréable.

La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et couverte d’un voile.

«Otez ce voile, dit la vieille à Candide.»

Le jeune homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle surprise! il croit voir Melle Cunégonde; il la voyait en effet, c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent; ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté.

«Quoi! c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal! On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me l’avait assuré?
— Si fait, dit la belle Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.
— Mais votre père et votre mère ont-ils été tués?
— Il n’est que trop vrai, dit Cunégonde en pleurant.
— Et votre frère?
— Mon frère a été tué aussi.
— Et pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais? et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette maison?
— Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous reçûtes.»

Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit, quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation.

Cunégonde levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux.

_____

Chapitre VIII

Histoire de Cunégonde.

«J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh; ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte encore la marque.
— Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide.
— Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons.
— Continuez,» dit Candide.

Elle reprit ainsi le fil de son histoire:

«Un capitaine bulgare entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait ce brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je faisais sa cuisine; il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée.

«Le grand inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un auto-da-fé. Enfin mon Juif, intimidé, conclut un marché par lequel la maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai toujours été aimée.

«Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour intimider Don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère; mais quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis, dans un san-benito et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens que je vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité, que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus dire, «Arrêtez, barbares!» mais la voix me manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé:  «Comment se peut-il faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me disait que tout va le mieux du monde!»

«Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare, de mon vilain Don Issachar, de mon abominable inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai grand appétit; commençons par souper.»

Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand le signor Don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son tendre amour.

_____

Chapitre IX

Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du Grand Inquisiteur, et d’un juif.

Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël, depuis la captivité en Babylone.

«Quoi! dit-il, chienne de galiléenne, ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? Il faut que ce coquin partage aussi avec moi?»

En disant cela il tire un long poignard dont il était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son épée, quoiqu’il eût les mœurs fort douces, et vous étend l’Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.

«Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus.
— Si Pangloss n’avait pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette extrémité, car c’était un grand philosophe. À son défaut, consultons la vieille.»

Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit, c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des conseils.

Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment il raisonna:

«Si ce saint homme appelle du secours, il me fera infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de tuer; il n’y a pas à balancer.»

Ce raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d’outre en outre, et le jette à côté du juif.

«En voici bien d’une autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un juif et un prélat?
— Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux, jaloux, et fouetté par l’Inquisition, on ne se connaît plus.»

La vieille prit alors la parole, et dit:

«Il y a trois chevaux andalous dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides: que le brave Candide les prépare; madame a des moyadors [19] et des diamants, montons vite à cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la nuit.»

Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une belle église, on jette Issachar à la voirie.

Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils parlaient ainsi dans un cabaret.

_____

Chapitre X

Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.

«Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des inquisiteurs et des juifs qui m’en donnent d’autres?
— Hélas! dit la vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant nous.
— Hélas! dit Candide, le bon Pangloss m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde?
— Pas un maravédis, dit-elle.
— Quel parti prendre? dit Candide.
— Vendons un des chevaux, dit la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix».

Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix.

On y équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement [20]. Candide, ayant servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté, d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le grand inquisiteur de Portugal.

Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du pauvre Pangloss.

«Nous allons dans un autre univers, disait Candide; c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale.
— Je vous aime de tout mon cœur, disait Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu, de ce que j’ai éprouvé.
— Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles.
— Dieu le veuille! disait Cunégonde; mais j’ai été si horriblement malheureuse dans le mien que mon cœur est presque fermé à l’espérance.
— Vous vous plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des infortunes telles que les miennes.»

Cunégonde se mit presque à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus malheureuse qu’elle.

«Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière.
— Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites, et vous suspendriez votre jugement.»

Ce discours fit naître une extrême curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide.

La vieille leur parla en ces termes.

Voltaire: Candide, ou l’Optimisme – chapitres XI à XX [11 à 20].

Candide, ou L’Optimisme

__________

Notes.

__________

Notes, chapitre I

1. Quartier signifie chaque degré d’ordre et de succession des descendants. En France, un homme était réputé de bonne noblesse quand il prouvait quatre quartiers du côté du père et autant du côté de la mère. En Allemagne, il fallait faire preuve de seize quartiers, tant du côté paternel que du côté maternel, c’est-à-dire avoir cinq cents ans de noblesse environ. Aussi les nobles allemands prenaient-ils bien garde de se mésallier. (G. A.)

2. De pan, tout; et glossa, langue.

2.1 (Note de Loup Kibiloki.) D’après cette note (la note 2 ci-dessus), «Pangloss», le nom du précepteur de Candide, serait synonyme de Polyglotte. Maître Polyglotte. Le docteur Polyglotte. On sait aussi que Voltaire connaissait l’anglais et était anglophile et que «Pangloss» peut non seulement se lire «Pan-gloss» (tout-lustre, tout-brillant, évoquant l’idée d’un omniprésent lustre de surface, d’un brillant superficiel), mais peut aussi se lire, en anglais: pang-loss. «Pang» peut se traduire par «pincement au coeur», «douleur», «angoisse». «Loss» se traduit par «perte». Si on lit ainsi «Pangloss» (pan gloss – et pang loss), le docteur Pangloss est le superficiellement brillant docteur Sansangoisse, le brillant docteur Sansdouleur, ou le tout-lustré docteur Têteheureuse. Le docteur Pangloss est une sorte de docteur Hystérique, ou de docteur Paranoïa. Para-noïa = «à côté de la connaissance», ou «à côté d’la track»; un «paranoïaque» peut tout aussi bien être, mais en tout temps ou presque, c’est ça le problème, totalement confiant ou totalement méfiant, mais l’essentiel à retenir est qu’il est à côté d’la track presque tout le temps, en état de perception fausse, et qu’il agit en conséquence … Brrr. Pangloss est un type qui ne sent plus grand’chose, voire rien (il est, au fond, aliéné d’une partie de lui-même) et qui pontifie béatement en fuyant (inconsciemment) la douleur, l’angoisse, le pang, le pincement au coeur; Pang-loss a «lossé tout pang», il ne se contente pas de fuir le pang, il nie la douleur, et il la glosse. On pourrait appeler Pangloss, le docteur Névrosebrillante, une sorte de «mentor-mère», abusivement protecteur pour se protéger lui-même – délirant, tête-heureuse et béat, en perpétuel état de fuite et de déni.

3. Voyez tome XVIII, page 103 [des Oeuvres Complètes de Voltaire dont le texte de Candide serait tirée]; dans les Mélanges, année 1738, le chapitre XI de la troisième partie des Éléments de la philosophie de Newton; et année 1768, le chapitre X des Singularités de la nature.

4. Principe leibnitzien, duquel dépendent toutes les vérités contingentes. Il n’y a personne qui ne se détermine à une chose sans une raison suffisante qui lui fasse voir que cette chose est préférable à l’autre. (G. A.)
__________

Notes, chapitre II

5. Recruteurs prussiens.

6. Les Bulgares sont les Prussiens.

7. Dans l’armée prussienne on n’emprisonnait pas le soldat; on lui donnait la schlague, comme étant une peine moins nuisible à sa santé, et même moins démoralisante! (G. A.)

8. Frédéric II.

9. Les Abares figurent les Français; Voltaire écrivit Candide pendant la Guerre de Sept Ans.
__________

Notes, chapitre III

10. Ministre protestant.

11. Les anabaptistes étaient tolérés en Hollande. Ils se distinguaient par une conduite de mœurs et un extérieur extrêmement simple et uni; en quoi ils avaient beaucoup de conformité avec les Quakers. Voyez, à leur sujet, l’Essai sur les Mœurs [de Voltaire], chapitre CXXXI [131].
__________

Notes, chapitre IV

12. Voyez tome XIX [des Oeuvres Complètes], page 572.
__________

Notes, chapitre V

13. Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. — On estima le dommage des églises, palais et maisons, à cent cinquante millions de crusades (la crusade vaut plus de 2 francs), celui des marchandises qui furent détruites par le feu, ou pillées par les brigands, à plus de quarante millions, et il périt quinze à vingt mille habitants. (G. A.)

14. Voyez tome XIII, page 171.
__________

Notes, chapitre VI

15. Après le tremblement, de terre de Lisbonne, on y fit en effet un auto-da-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XV, le chapitre XXXI du Précis du Siècle de Louis XV [de Voltaire].

16. Voyez, sur la pendaison de Pangloss pour cause d’optimisme, la lettre de Voltaire à Vernet, mars 1759.

17. Il y eut en effet d’autres secousses en 1756.
__________

Notes, chapitre VII

18. Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les Mélanges, année 1769, une des notes de Voltaire sur son Extrait d’un journal (ou Mémoires de Dangeau).
__________

Notes, chapitre IX

19. Pistoles.
__________

Notes, chapitre X

20. Voyez tome XII, page 428; et dans les Mélanges, année 1759, la Lettre de M. Mead aux auteurs du Journal encyclopédique.
__________

Candide, ou l’Optimisme, chapitres 11 à 20.

Candide, ou L’Optimisme

11 Responses to Candide de Voltaire – chapitres 1 à 10.

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