Candide de Voltaire – du chapitre 21 à la fin.

Candide, ou l’Optimisme. Source de l’illustration en cliquant sur elle.

[chapitres 21 à 30]

Voltaire

Candide, ou L’Optimisme

Traduit de l’allemand de M. le docteur Ralph, avec les additions qu’on a trouvées dans la poche du docteur, lorsqu’il mourut a Minden, l’an de grâce 1759.

( On peut lire ici un article sur Voltaire, Candide, Pangloss, le Canada, etc. :  Voltaire, Nouvelle-France, Canada, Québec :  Anéantir l’Acadie, et autres citations. )

_____

Chapitre XXI

Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

On aperçut enfin les côtes de France.

«Avez-vous jamais été en France, monsieur Martin? dit Candide.
— Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux et assez bête, d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la troisième, de dire des sottises.
— Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris?
— Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là; c’est un chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là: je le veux croire.
— Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que Melle Cunégonde: je vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en Italie; ne m’accompagnerez-vous pas?
— Très volontiers, dit Martin; on dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup d’argent: je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout.
— À propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du vaisseau [43]?
— Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps.
— Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide.
— Pour nous faire enrager, répondit Martin.
— N’êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure?
— Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a d’étrange: j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus rien d’extraordinaire pour moi.  — Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites, et sots?
— Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé?
— Oui, sans doute, dit Candide.
— Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le leur?
— Oh! dit Candide, il y a bien de la différence, car le libre arbitre…»

En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.

_____

Chapitre XXII [44]

Ce qui arrive en France à Candide et à Martin.

Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une bonne chaise à deux places: car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin; il fut seulement très-fâché de se séparer de son mouton, qu’il laissa à l’Académie des sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton devait être rouge, et mourir de la clavelée [45].

Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la route lui disaient: «Nous allons à Paris.» Cet empressement général lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup se détourner du chemin de Venise. Il entra par le faubourg Saint-Marceau [46], et crut être dans le plus vilain village de la Vestphalie.

À peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui faisaient chauffer ses bouillons. Martin disait:

«Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris.»

Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode [47]; Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on fit un procès-verbal.

Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.

Parmi ceux qui lui faisaient les honneurs de la ville, il y avait un petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte:

«Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et cependant la scène est en Arabie [48]; et, de plus, c’est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures contre lui [49].
— Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en France?» dit Candide à l’abbé; lequel répondit: «Cinq ou six mille.
— C’est beaucoup, dit Candide; combien y en a-t-il de bonnes?
— Quinze ou seize, répliqua l’autre.
— C’est beaucoup,» dit Martin.

Candide fut très content d’une actrice qui faisait la reine Élizabeth, dans une assez plate tragédie [50], que l’on joue quelquefois.

«Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de Mlle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer.»

L’abbé périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle.

Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en France les reines d’Angleterre.

«Il faut distinguer, dit l’abbé; en province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes.
— Des reines à la voirie! dit Candide.
— Oui vraiment, dit Martin; monsieur l’abbé a raison: j’étais à Paris quand Mlle Monime [51] passa, comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa ce que ces gens-ci appellent les honneurs de la sépulture, c’est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très noblement.
— Cela est bien impoli, dit Candide.
— Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de nation.
— Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide.
— Oui, dit l’abbé, mais c’est en enrageant: car on s’y plaint de tout avec de grands éclats de rire; même [52] on y fait en riant les actions les plus détestables.
— Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de plaisir?
— C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin; c’est un folliculaire.
— Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide.
— C’est, dit l’abbé, un faiseur de feuilles, un Fréron.»

C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce.

«Quoique je sois très empressé de revoir Mlle Cunégonde, dit Candide, je voudrais pourtant souper avec Mlle Clairon, car elle m’a paru admirable.»

L’abbé n’était pas homme à approcher de Mlle Clairon, qui ne voyait que bonne compagnie.

«Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans.»

Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond du faubourg Saint-Honoré ; on y était occupé d’un pharaon; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes; elle les faisait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se faisait appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’œil des friponneries de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort. L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de leurs cartes. «Mme la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus civile,» dit Candide.

Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur langage de laquais: «Il faut que ce soit quelque milord anglais.»

Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance: on parla même de livres nouveaux.

«Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie?
— Oui, répondit un des convives; mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de Gauchat, docteur en théologie [53]; je suis si rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous inondent que je me suis mis à ponter au pharaon.
— Et les Mélanges de l’archidiacre Trublet, qu’en dites-vous? dit l’abbé.
— Ah! dit Mme de Parolignac, l’ennuyeux mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait ! comme il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres! comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre.»

Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent sublime et toujours naturel, connaître le cœur humain et le faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens.

«Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des bons écrivains; il y a très-peu de bonnes tragédies: les unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, des lieux communs ampoulés.»

Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui demander qui était cet homme qui parlait si bien.

«C’est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié.
— Le grand homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.»

Alors se tournant vers lui, il lui dit:

«Monsieur, vous pensez, sans doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne pouvait être autrement?»

«Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes: jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une guerre éternelle.»

Candide lui répliqua: «J’ai vu pis: mais un sage, qui depuis a eu le malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille: ce sont des ombres à un beau tableau.
— Votre pendu se moquait du monde, dit Martin; vos ombres sont des taches horribles.
— Ce sont les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser.
— Ce n’est donc pas leur faute, dit Martin.»

La plupart des pontes, qui n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du logis.

Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit asseoir sur un canapé.

«Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours éperdument Mlle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh?
— Oui, madame,» répondit Candide.

La marquise lui répliqua avec un souris tendre: «Vous me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait dit: Il est vrai que j’ai aimé Mlle Cunégonde; mais en vous voyant, madame, je crains de ne la plus aimer.
— Hélas! madame, dit Candide, je répondrai comme vous voudrez.
— Votre passion pour elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous ramassiez ma jarretière.
— De tout mon cœur», dit Candide; et il la ramassa.

«Mais je veux que vous me la remettiez», dit la dame; et Candide la lui remit.

«Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la première nuit, parce qu’il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de Vestphalie.»

La belle ayant aperçu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.

Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques remords d’avoir fait une infidélité à Mlle Cunégonde. M. l’abbé entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il la verrait à Venise.

Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à tout ce qu’il voulait faire.

«Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise?
— Oui, monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver Mlle Cunégonde.»

Alors, engagé par le plaisir de parler de ce qu’il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.

«Je crois, dit l’abbé, que Mlle Cunégonde a bien de l’esprit, et qu’elle écrit des lettres charmantes.
— Je n’en ai jamais reçu, dit Candide; car, figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour d’elle, je ne pus lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était morte, qu’ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès dont j’attends la réponse.»

L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces termes:

«Monsieur mon très-cher amant, il y a huit jours que je suis malade en cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si je pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre cœur. Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir. »

Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide d’une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où Mlle Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son cœur palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut faire apporter de la lumière.

«Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante; la lumière la tue»; et soudain elle referme le rideau.

«Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins.
— Elle ne peut parler, dit la suivante.»

La dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose longtemps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d’or sur le fauteuil. Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé périgourdin et d’une escouade. «Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects?»

Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de les traîner en prison.

«Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide.
— Je suis plus manichéen que jamais, dit Martin.
— Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide.
— Dans un cul de basse-fosse», dit l’exempt.

Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.

Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ trois mille pistoles chacun.

«Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire; j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.
— Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers?» dit Candide.

L’abbé périgourdin prit alors la parole, et dit: «C’est parce qu’un gueux du pays d’Atrébatie [54] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de mai [55], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre [56], et tel que plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.»

L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait.

«Ah! les monstres! s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre Mlle Cunégonde.
— Je ne peux vous mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel [57].»

Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre la route de Venise à la première occasion.

_____

Chapitre XXIII

Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.

«Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde! qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
— Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.
— Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France?
— C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada [58], et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.»

En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite [59].

«Qu’est-ce donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son empire?»

Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en cérémonie.

«C’est un amiral, lui répondit-on.
— Et pourquoi tuer cet amiral?
— C’est, lui dit-on, parce qu’il n’a pas fait tuer assez de monde; il a livré un combat à un amiral français [60], et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de lui.
— Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre!
— Cela est incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.»

Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.

Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit [61].

On entra dans le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise.

«Dieu soit loué! dit Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.»

_____

Chapitre XXIV

De Paquette, et de Frère Giroflée.

Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo.

«Quoi! disait-il à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin! Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est qu’illusion et calamité.»

Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra alla moda, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Martin lui dit:

«Vous êtes bien simple, en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde.»

Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado [62], où personne ne pouvait aller.

En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était très-jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues.

«Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très-heureuses.
— Je gage que non, dit Martin.
— Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe.»

Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des œufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes. À peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide, qu’elle lui dit: « Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette!»

À ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec attention, parce qu’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit:

«Hélas! ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état où je l’ai vu?
— Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du château quelque temps après que monsieur le baron vous eut renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée si je n’avais été un peu jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère. J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies; d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde.»

Paquette ouvrait ainsi son cœur au bon Candide, dans un cabinet, en présence de Martin, qui disait à Candide: «Vous voyez que j’ai déjà gagné la moitié de la gageure.»

Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en attendant le dîner.

«Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru aussi heureuse que vous prétendez être infortunée.
— Ah! monsieur, répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine.»

Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant, et sur la fin on se parla avec quelque confiance.

«Mon père, dit Candide au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin.
— Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles; mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont dans le même cas.»

Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire:

«Eh bien! lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière?» Candide donna deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. «Je vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux.
— Je n’en crois rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux encore.
— Il en sera ce qui pourra, dit Candide; mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jamais retrouver: il se pourra bien faire qu’ayant rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde.
— Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais c’est de quoi je doute fort.
— Vous êtes bien dur, dit Candide.
— C’est que j’ai vécu, dit Martin.
— Mais regardez ces gondoliers, dit Candide; ne chantent-ils pas sans cesse?
— Vous ne les voyez pas dans leur ménage, avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être examiné.
— On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin.
— Je voudrais voir une espèce si rare», dit Martin.

Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.

_____

Pococurante: «Les sots admirent tout dans un auteur estimé …»

Chapitre XXV

Visite chez le seigneur Popocurante, noble Vénitien.

Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au palais du noble Pococurante.

Les jardins étaient bien entendus, et ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture. Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très-poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin.

D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat, qu’elles firent très-bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse.

«Ce sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans mon lit: car je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer.»

Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient les deux premiers.

«Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la couleur en est très-rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce. J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.»

Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva la musique délicieuse.

«Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser une demi-heure; mais s’il dure plus longtemps, il fatigue tout le monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que difficile ne plaît point à la longue. J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très-mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un air gauche sur des planches; pour moi, il y a longtemps que j’ai renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et que des souverains paient si chèrement.»

Candide disputa un peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.

La bibliothèque de Pococurante: « … Il est beau d’écrire ce qu’on pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies anglais si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable.»

On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son bon goût.

«Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne.
— Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante; on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie qu’on assiège, et qu’on ne prend point: tout cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce.
— Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide.
— Je conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.
— Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand plaisir à lire Horace?
— Il y a des maximes, dit Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire; mais je me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus [63] dont les paroles, dit-il, étaient pleines de pus, et un autre dont les paroles étaient du vinaigre [64]. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime [65]. Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est à mon usage.»

Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.

«Oh! voici un Cicéron, dit Candide; pour ce grand homme-là, je pense que vous ne vous lassez point de le lire.
— Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux accommodé de ses œuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être ignorant.
— Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des sciences, s’écria Martin: il se peut qu’il y ait là du bon.
— Il y en aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile.
— Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol, en français!
— Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni personne.»

Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais.

«Je crois, dit-il, qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si librement.
— Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies anglais si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable.»

Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet auteur comme un grand homme.

«Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse représente l’Être éternel produisant le monde par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le Mariage du Péché et de la Mort, et les couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les contemporains [66]. Au reste, je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que les autres pensent comme moi.»

Candide était affligé de ces discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton.

«Hélas! dit-il tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands.
— Il n’y aurait pas grand mal à cela, dit Martin.
— Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire.»

Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés.

«Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets, mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble.»

Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence:

«Or çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède.
— Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments.
— Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés?
— C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir?
— Oh bien! dit Candide, il n’y a donc d’heureux que moi, quand je reverrai Mlle Cunégonde.
— C’est toujours bien fait d’espérer», dit Martin.

Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement le remercier.

_____

Chapitre XXVI

D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.

Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui dit: «Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas.» Il se retourne, et voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami.

«Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle.
— Cunégonde n’est point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople.
— Ah ciel! à Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.»

Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver sa maîtresse, le cœur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: «Sire, votre majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt.»

Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître, lui dit: «Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête.»

Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit: «Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus longtemps: je vais tout préparer»; et aussitôt il disparut.

Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: «Votre majesté partira quand elle voudra», et sortit comme les autres.

Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: «Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu.»

Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit: «Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes.»

Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien:

«Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III [67]; j’ai été grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le grand sultan Mahmoud me permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise.»

Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: «Je m’appelle Ivan [68]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.»

Le troisième dit: «Je suis Charles-Édouard [69], roi d’Angleterre; mon père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir; on a arraché le cœur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise.»

Le quatrième prit alors la parole et dit: «Je suis roi des Polaques; le sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires [70]; mon père a éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise.»

Le cinquième dit: «Je suis aussi roi des Polaques [71]; j’ai perdu mon royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état [72] dans lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise.»

Il restait au sixième monarque à parler.

«Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre; je suis Théodore [73]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m’appelle-t-on Monsieur; j’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j’ai longtemps été à Londres en prison sur la paille; j’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme Vos Majestés, passer le carnaval à Venise.»

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins.

«Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne? Êtes-vous roi aussi, monsieur?
— Non, messieurs, et n’en ai nulle envie.»

Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.

_____

Chapitre XXVII

Voyage de Candide à Constantinople.

Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être prosternés devant sa misérable hautesse.

Candide, chemin faisant, disait à Martin:

«Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi, je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
— Je le souhaite, dit Martin.
— Mais, dit Candide, voilà une aventure bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret.
— Cela n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses qui nous sont arrivées. Il est très-commun que des rois soient détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importe avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère?»

À peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son ancien valet, de son ami Cacambo.

«Eh bien! lui dit-il, que fait Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un palais à Constantinople?
— Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a très-peu d’écuelles; elle est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski [74], à qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle est devenue horriblement laide.
— Ah! belle ou laide, dit Candide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six millions que tu avais emportés?
— Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas fallu donner deux au señor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour avoir la permission de reprendre Mlle Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du sultan détrôné.
— Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit devenue si laide.»

Ensuite, se tournant vers Martin:

«Que pensez-vous, dit-il, qui soit le plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi Charles-Édouard, ou de moi?
— Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait que je fusse dans vos cœurs pour le savoir.
— Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait.
— Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le sultan Achmet.
— Cela pourrait bien être, dit Candide.»

On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.

Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de nerf de bœuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de Mlle Cunégonde. Cette idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement.

«En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.»

Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de bœuf redoublaient.

«Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous donnerai tant d’argent que vous voudrez.
— Quoi! c’est Candide! disait l’un des forçats;
— Quoi! c’est Candide! disait l’autre.
— Est-ce un songe? dit Candide; veillé-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre?
— C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils.
— Quoi! c’est là ce grand philosophe? disait Martin.
— Eh! monsieur le levanti patron, dit Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne?
— Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille sequins.
— Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez Mlle Cunégonde.»

Le levanti patron, sur la première offre de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il faisait ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.

Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss.

«Et comment ne vous ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en Turquie?
— Est-il bien vrai que ma chère sœur soit dans ce pays? disait le baron.
— Oui, répondait Cacambo.
— Je revois donc mon cher Candide! s’écriait Pangloss.»

Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à la fois. La galère volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un juif, à qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes; l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion.

«Mais est-il bien possible que ma sœur soit en Turquie? disait-il.
— Rien n’est si possible, reprit Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie.»

On fit aussitôt venir deux juifs; Candide vendit encore des diamants; et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer Cunégonde.

_____

Chapitre XXVIII

Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

«Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps.
— N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue; mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma sœur venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan très-bien fait. Il faisait fort chaud: le jeune homme voulut se baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma sœur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié chez les Turcs.
— Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je vous revoie?
— Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra d’allumer le feu; je fus pendu, parce qu’on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais été. L’exécuteur des hautes œuvres de la sainte inquisition, lequel était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la chirurgienne qui disait au chirurgien: «Mon bon, de quoi vous avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite chercher un prêtre pour l’exorciser.» Je frémis à ce propos, et je ramassai le peu de forces qui me restaient pour crier: «Ayez pitié de moi!» Enfin le barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui allait à Venise; mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à Constantinople.

«Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours; elle laissa tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très-respectueux. Je fus si longtemps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi, qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une plus grande injustice que moi; je prétendais, moi, qu’il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de bœuf par jour, lorsque l’enchaînement des évènements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez rachetés.
— Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du monde?
— Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe: il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le plein et la matière subtile.»

_____

Chapitre XXIX

Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les évènements contingents ou non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince de Transylvanie.

Les premiers objets qui se présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.

Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur, et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère; on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux.

Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa sœur.

«Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera jamais reprochée: les enfants de ma sœur ne pourraient entrer dans les chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma sœur n’épousera qu’un baron de l’empire.»

Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il fut inflexible.

«Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta sœur; elle lavait ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma colère.
— Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas ma sœur de mon vivant.»

_____

Chapitre XXX

Conclusion.

Candide, dans le fond de son cœur, n’avait aucune envie d’épouser Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne pouvait s’en dédire.

Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle Cacambo.

Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le baron n’avait nul droit sur sa sœur, et qu’elle pouvait, selon toutes les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa sœur; la chose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.

Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs, qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme devenant tous les jours plus laide devint acariâtre et insupportable; la vieille était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide, Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de morale.

On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum; on voyait venir d’autres cadis, d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour; on voyait des têtes proprement empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces spectacles faisaient redoubler les dissertations; et quand on ne disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour leur dire:

«Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire?
— C’est une grande question», dit Candide.

Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien.

Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient raccommodés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n’y gagnait plus rien.

«Je l’avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette.
— Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! eh! qu’est-ce que ce monde!»

Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus que jamais.

Il y avait dans le voisinage un derviche très-fameux qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; Pangloss porta la parole, et lui dit:

«Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé.
— De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire?
— Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre.
— Qu’importe, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non?
— Que faut-il donc faire? dit Pangloss.
— Te taire, dit le derviche.
— Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie.»

Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.

Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrangler.

«Je n’en sais rien, répondit le bonhomme; et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.»

Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils faisaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.

«Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre?
— Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin.»

Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin:

«Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez…
— Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin.
— Vous avez raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât; ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos.
— Travaillons sans raisonner, dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable.»

Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très-bon menuisier, et même devint honnête homme; et Pangloss disait quelquefois à Candide:

«Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles: car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de Mlle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.
— Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin [75].»

Fin.

Voltaire: Candide, ou l’Optimisme

Voltaire: Candide, ou l’Optimisme – chapitres I à X [1 à 10].

Voltaire: Candide, ou l’Optimisme – chapitres XI à XX [11 à 20].

__________

Notes.

__________

Notes, chapitre XXI

43. La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae erant super faciem abyssi, paroles que Demaillet donne comme présentant la même idée que ce vers d’Ovide (Métamorphoses, I, 15): Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer. Voyez la première journée de Telliamed, où il est dit que la mer a été supérieure d’un grand nombre de coudées à la plus haute de toutes nos montagnes. Voltaire parle souvent de Demaillet et de son Telliamed. Voyez entre autres, dans les Mélanges, année 1768, le chapitre XVIII des Singularités de la nature; et année 1777, le onzième des Dialogues d’Echémère. (B.)
__________

Notes, chapitre XXII

44. Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez la note 2 de la page 189.

Cette «note 2» correspond à la note 49 ci-dessous. Je la reproduis:

49. Dans l’édition de 1759, on lit :

«… contre lui. — Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de diamants. — Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, répondit Candide, parce que j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.»

«Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses et d’attentions. «Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise, etc.

Le texte actuel existe dès 1761. (B.)

45. Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de l’ancienne barbarie scolastique et la philosophie hardie, mais hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en dépouiller. (K.)

46. Comparez ce tableau de Paris à celui que Voltaire a déjà esquissé dans Babouc.

47. Affaire des billets de confession. Voyez, tome XV, le Précis du Siècle de Louis XV, chapitre XXXVI.

48. La Grange-Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une Épitre à M. Arouet de Voltaire, dans laquelle on trouve ces vers:

Que ton exactitude à dépeindre les mœurs
S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,
Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître
Les pays et les temps où tu les fais renaître.
Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.

Voltaire profita de la critique, et mit Araspe au lieu de Hidaspe. C’est peut-être à ces vers de La Grange-Chancel que Voltaire fait ici allusion. (B.)

49. Dans l’édition de 1759, on lit:

«… contre lui. — Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de diamants. — Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, répondit Candide, parce que j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.»

«Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses et d’attentions. «Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise, … »etc.

Le texte actuel existe dès 1761. (B.)

50. C’est probablement le Comte d’Essex, tragédie de Thomas Corneille. (Note de M. Decroix.)

51. Mlle Lecouvreur. — Sur le refus de sépulture à Mlle Lecouvreur, en 1730, voyez, dans les Petits Poëmes, tome IX, page 369, la pièce intitulée: La Mort de mademoiselle Lecouvreur.

52. Feu Decroix proposait, au lieu de même, de mettre ici comme. Je n’ai trouvé cette version dans aucune édition. (B.)

53. Il faisait un mauvais ouvrage intitulé: Lettres sur quelques écrits de ce temps. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement récompensé que s’il avait fait L’Esprit des Lois, et résolu le problème de la précession des équinoxes. (K.) — C’est D’Alembert qui a résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XV, la note des éditeurs sur le chapitre XLIII (43) du Précis du Siècle de Louis XV. (B.)

54. Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. (K.) — L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757; voyez, tome XV, le chapitre XXXVII du Précis du Siècle de Louis XV; et tome XVI, page 92.

55. Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par Ravaillac; voyez tome XII, page 559.

56. Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un coup de couteau à Henri IV; voyez tome XII, page 556.

57. Chef de sbires.
__________

Notes, chapitre XXIII

58. Voyez, tome XV, Le précis du Siècle de Louis XV, chapitre XXXV.

59. L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. (K.) — L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757; voyez tome XV, le chapitre XXXI du Précis du Siècle de Louis XV.

60. Combat près de Minorque, livré à l’amiral La Galissonnière.

61. Voyez le chapitre IX.
__________

Notes, chapitre XXIV

62. Voyez chapitre XVIII.
__________

Notes, chapitre XXV

63. Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier, satire VII, vers 1: Rupili pus atque venenum.

64. Italo perfusus aceto, dit Horace, dans la même pièce, vers 32.

65. Horace, odes, I, I.

66. Voyez ce que Voltaire dit du Paradis perdu de Milton, dans le chapitre IX de l’Essai sur la Poésie épique, imprimé dans le tome VIII, à la suite de la Henriade.
__________

Notes, chapitre XXVI

67. Achmet III, dont il est parlé dans l’Histoire de Charles XII et dans l’Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand, avait été déposé en 1730; il est mort en 1736.

68. Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin poignardé en 1762.

69. Sur Charles-Edouard, voyez, tome XV, le chapitre XXXV du Précis du Siècle de Louis XV.

70. Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses États héréditaires pendant la guerre de 1756; voyez, tome XV, le chapitre XXXII du Précis du Siècle de Louis XV; il est mort en 1763.

71. Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV; voyez, tome XV, le chapitre IV du Précis du Siècle de Louis XV; il est mort en 1765.

72. La Lorraine.

73. Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez, tome XV, le chapitre XL du Précis du Siècle de Louis XV.
__________

Notes, chapitre XXVII

74. Voltaire a parlé de Ragotski dans le chapitre XXII du Siècle de Louis XIV ; voyez le tome XIV. Ragotski est mort en 1735.
__________

Notes, chapitre XXX

75. Voyez, dans les Mélanges, année 1759, la Lettre aux auteurs du Journal encyclopédique, datée du 1er avril.
__________

Voltaire: Candide, ou l’Optimisme

Voltaire: Candide, ou l’Optimisme – chapitres I à X [1 à 10].

Voltaire: Candide, ou l’Optimisme – chapitres XI à XX [11 à 20].

3 Responses to Candide de Voltaire – du chapitre 21 à la fin.

  1. Pingback: Québec, la dette, l’austérité, le pelletage — le chaos ? Le rapport Robillard suscite la colère | Électrodes

  2. Pingback: Marion Sigaut : Les Lumières, l’envers du décor. Conférence vidéo | Électrodes

  3. Pingback: Le Canada autoriserait les banques à saisir l’argent des clients pour se renflouer (bail-in), comme à Chypre | Électrodes

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s