Une évocation romantique d’Istanbul

Istanbul.

[Le texte qui suit est extrait d’une novella. Le texte date de 1969-1975; ce qui est évoqué d’Istanbul, dans le texte, date de 1968.]

Un bras de mer, ouvert comme pour donner du sang, tranchait, ouvrait la ville en deux.

Des bateaux et des embarcations de toutes sortes et de toutes dimensions, de gros navires des temps anciens, figés contre le temps dans le clapotis loquace des vagues, des détritus, se précipitaient sur le bras de mer comme des sauterelles et dansaient sur les muscles saillants comme si un poing, en se refermant, avait fait frémir partout des étincelles d’argent jaillies des vagues. 

Les fils du récit s’enroulaient en Lucas, s’entrecroisaient comme une tresse sans commencement ni fin. Le périple zigzaguait. Lucas avançait en épousant les mouvements inattendus de la tresse. Il passait de ville en ville, les traversant d’un pas feulant, prenant les mains qui s’allongeaient, ignorant celles qui s’enfuyaient. Le soleil se couchait à l’Occident, rouge, orangé, ocre, parfois doré. Il y avait des traînées d’argent ou de plomb fondant. Sur les murailles hautes, sur les mosquées, dont les minarets pointaient vers le ciel circulaire, l’ombre côtoyait la lumière. Des ponts enjambaient les cours d’eau comme des panthères d’acier, de gros chats arrondis.

On apercevait des tours. Au loin. Ça fourmillait de monde partout sur les ponts, sur les canaux ouverts. Il y avait des rues très sales, vides et sans révolte, où tout pourrissait sans rien dire. Il y avait du sang parfois sur les mains et sur les cous, ou c’était du sucre rouge ou les reflets du crépuscule. On criait beaucoup le soir. Les embarcations dansaient dans les lumières. On mangeait du poisson frit. Les vagues se brisaient sur les embarcations. On entendait monter le son sourd des sabots des chevaux, des bruits de tam-tam du fond d’un ventre profond, parfois des sons de guitare, de cordes d’acier. Un enfant donnait des cacahuètes à Lucas, ça faisait plaisir au petit, Lucas acceptait et retournait, doux, dans les quartiers plus apaisés où des vieillards, en silence, regardaient pousser les arbres avec un beau sourire.

Là-bas, de l’autre côté du pont, une tour ancienne pointait vers le ciel bossué de nuages où le soleil ondoyait vers la fin de la journée, semblant tourner sur lui-même, orangé, rouge, ocre, plomb. Il y avait ici une chaleur des coeurs dont s’imprégnaient vite les ventres et les bas-ventres. On y était bandit souvent mais pas toujours. Ces choses n’offusquaient pas Lucas. Il y avait de moins en moins de place en lui pour le rejet ou l’acceptation. Il percevait de plus en plus les morales comme de minces pellicules opaques – ou crasseuses – et il les sentait bien encore flotter confusément dans le champ du regard mais le temps venait où le vent les emporterait.

Lucas entendait toujours le son sourd des sabots des chevaux antiques et des mûles sur les pavés érodés et il cherchait les fumées des feux et l’ombre des cavaliers se profilant, en d’autres paysages, sur les bûchers de la Saint-Jean. Il était ici. Il était ailleurs. Les rues serpentaient en tous sens sur les collines, ici très hautes, les rues étaient encadrées d’avenues rectilignes qui en contenaient le chaos liquide d’où jaillirait le nénuphar blanc à coeur d’or; les rues se courbaient en serpentant et en descendant de très haut vers le bras de mer où dansaient les embarcations. Les rues se rencontraient parfois de partout, se brisant au-dessus d’abîmes boueux, imprévus. Les rues étaient pavées de très vieilles pierres avec des grouillements de passants, ou isolées, tournantes, tournoyantes, ornées de pieuses gens, tranquilles comme des rubis, fraîches comme des émeraudes, pétillant sans bouger comme des poussières d’or, les yeux tranquilles, tranquilles et présents. Certaines rues étaient comme des lambeaux arrachés aux cieux et pavés de force ici dans des segments d’enfer où les pieds des portefaix glissaient en raclant la pierre, en y adhérant presque sous le poids des fardeaux. Des rues remontaient et redescendaient jusqu’au pied des mosquées antiques aux murs sales, c’était bruyant, parfois menaçant, il y avait dans l’air des traînées de misère, les étrangers étaient souvent arrogants et craintifs, il y avait parfois dans l’air des mouvements inquiétants, les barques se choquaient, un étranger trop riche parfois était assommé, les barques se choquaient, on mangeait du poisson frit avec beaucoup d’épices, souvent les rires brûlaient sur les lèvres dans le soir couchant près des grilles rougies des petits réchauds en fonte couverts de tôles où brûlait le charbon de bois sur les quais bordant le bras de mer donneur de sang, quais comme des éclisses retenus par les attaches des ponts d’acier qui bondissaient, figés comme des panthères dans leur colère de métal, immobiles mais sourdement vibrantes.

Le poisson frit était succulent.

Des automobiles anciennes de marque américaine, rondes comme des dos d’escargots, roulaient en klaxonnant fort dans des pentes très raides. Les chauffeurs buvaient des jus de carotte et de citron, fumaient du hachisch, mâchaient de l’opium. Les rues tournantes ouvraient parfois les murs de la ville comme des mains écartant de grands buissons, très largement, et on débouchait encore sur le bras de mer, la licorne, toujours elle, la corne d’or, le Bosphore. Lucas y débouchait de si haut qu’il avait l’impression d’avoir déjà traversé, d’être déjà à Usküdar, de l’autre côté. Il se sentait lisse, aérien, libre et partout. C’était octobre et il toussait. Les rues tournoyaient de partout, montant et descendant. Lucas était dans une ruche où les alvéoles laisseraient bientôt couler leur secret, où la loi qui entrelaçait les mouvements lui échappait encore, bien qu’il eût par moments l’intense expérience de leur harmonie. La descente tendait au chaos de miel pur. Les visages souvent étaient durs, les mains parfois tendres, les regards souvent bienveillants. Lucas marchait dans un gros gâteau de ciel antique où le soleil savait se coucher dans la ouate épaisse et maculée des nuages. Le matin, on entendait le coq chanter dans les ruelles et le soir ça atteignait le hurlement, c’était déchaîné, le soleil à nouveau allait se coucher, la terre tournait en nous emportant tous.

Autour de la ville, d’immenses collines d’automne, ocres, s’étendaient à perte de vue, immenses pour des vieillards géants. Puis c’était le silence, encore. Lucas faisait silence et le silence descendait. Lucas entrait dans une mosquée s’asseoir sur les talons dans un coin où Dieu fondait en silence, comme ailleurs, mais sous un dôme que les temps avaient marqué et poli, le coeur montait en glissant sur les patines, la lumière précipitait son velours dans le récit et il fallait savoir ni l’y enfermer, ni l’en chasser.

Lucas ressortait de la mosquée, croyant parfois y avoir puisé le silence, mais le silence était partout, tout prolongeait Lucas, comment le dire, la conscience circulait en tout, ça circulait en tout, dans ces gros taxis à carreaux jaunes, aux dos ronds comme des escargots, glissant comme des coccinelles géantes, coques jaunes aux moteurs fatigués, brûlants, fumants, aux klaxons insolents qui tranchaient l’air bruyant comme des sabres au clair, un étonnant déploiement, doux à la conscience, de fer, de couleurs, de bruits. Lucas se serait cru en la ville d’Istanbul, mais par le silence il était indéfinissablement autre et plus. Il marchait d’un pas infini. La conscience s’ouvrait à la beauté de cet acier, de ce bras surpeuplé, surnavigué, de ces mosquées anciennes, de ces murs poussiéreux, de ce sucre rongeant les dents des miséreux, de ces pavés usés où les pieds des porteurs glissaient en les sablant, en les raclant tant les faix qu’ils portaient contenaient de tourments, de soumission terrible, épouvantable, d’actes hideux, de coups reçus, les siens peut-être, et Lucas perdait conscience du vaste, cassait, se voyait soudain oeuvrer le dos brisé, dans l’agonie de Dieu, ça lui venait en le brisant, il y avait quelque chose en ce monde qui, soudain, était au-dessus de ses forces, encore, et qui annulait tout.

Et tout revenait.

Douce et dansante, Celle-qui-coule-en-lui revenait remplir tout d’une délicatesse exquise, allégeante et magique et Lucas sentait de nouveau les étoiles à portée du coeur, des yeux. Il voyait les putains dans une rue boueuse, où l’eau sale d’octobre coulait vers le gel, ouvrir doucement leurs cuisses avec leur avant-bras rose dans des cages éclairées d’où déjà les plaisirs de l’ancien monde fuyaient comme de la cire au feu, creusant une béance et une flamme. Les filles avaient ouvert la grille, portant sur Lucas des mains fermes, érogènes ou obscènes. Le soir crachait du sang dans les rues. On entendait des cris. Le jour atteignait son point de hurlement mais le souffle, encore, pénétrait en Lucas et imprégnait tout. Dans le silence, montait, des vaguelettes rutilantes, de ce bras de mer aux muscles huileux et saillants sur lesquels dansaient les regards, les ventres des embarcations, quelque chose de si inhumain que ça en devenait surhumainement animal, et dans la distance qui se creusait en Lucas, soudain, Lucas était détaché, d’un coup, du monde, tout en étant si boueusement creux dans le grouillement mystérieux du monde. Il était de l’autre côté, à Usküdar, ou dans le Bosphore, ou à Istamboul, ou à Paris… Mouvement oscillant, ondoyant. Comme d’un serpent. Montant. Dansant. Lucas écarquillait les yeux, inondé, débordant par des confins d’enfer en un ciel renversé, imprégné de douceur, «j’avais des millions d’années de terre dans le coeur et les larmes qui montaient me lavaient de toute amertume; plus fort que moi était vivant et ça oeuvrait, ça ouvrait, autre chose, c’était autre chose, tout était autre chose, toujours autre chose, dans une incroyable certitude d’être», c’était une lumière bleue, douce, fine, fraîche, chatouillante, qui perçait le front comme de minces et fraîches chenilles d’argent et Lucas voulait dire, par le récit qu’il laissait s’écouler, qu’à laisser inlassablement ça enlacer chaque chose en ça, l’épais voile des pierres, des formes, des choses en devenait translucide, et l’on perçait un jour dans un éclatement de lumière du côté de l’inépuisable merveille, «ça, ma tête et mon coeur le savaient, la foi en était pleine, qui m’enveloppait, dissolvait le doute, la tristesse, la cruauté, le cynisme, tout ce qui pend à nous, tout ce qui adhère à nous, tout ce qui nous alourdit du plus profond des boues premières d’où nous avons accueilli la beauté, l’amour, la connaissance qui s’y étaient plongés à l’origine, ça, la conscience le savait par cette lumière fraîche qui pénétrait comme des gouttes dans le crâne, et qui percolait en riant, limpide, dans les paupières et les sourcils»… L’éclatement des eaux…

Les temples, les cités, les États allaient s’écrouler.

Le divin allait concentrer la terre en un instant dernier et renouveler les temps, et relancer l’espace. Lucas avançait, le hurlement tombait, le bras de mer s’ouvrait: mille barques.

Et il se refermait.

Montréal 1975, Saint-Zénon 2010.

Note: Le texte qui précède est extrait d’une novella, Le Fond pur de l’errance irradie (“irradie” et non pas “irradié”), publiée en 1975 à Montréal sous le nom de Jacques Renaud (Le Cassé). L’extrait a été révisé et en bonne partie réécrit. Le temps aidant, j’entends réviser et ré-écrire toute la novella et l’afficher sur ce blog.

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La Naissance d’un Sorcier –   C’est Der Fisch qui a détruit Die Mauer –  Et Paix sur la Terre (And on Earth, Peace) –  Le Cassé – novella, avec les nouvelles – Jacques Renaud.

La Petite Magicienne  —  La Licorne et le Scribe

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2 Responses to Une évocation romantique d’Istanbul

  1. Bonjour Loup,

    merci de nous montrer ces belles vues d’Istanbul.
    Je ne sais pas laquelle je préfère, elles sont toutes les deux merveilleuses.

    Une ville formidable, Istanbul.
    Un pays fort en traditions et avec beaucoup de courage.

    Je respecte la Turquie parce qu’elle a osé se mettre du coté de l’Iran dans cette affaire affreuse des “sanctions”.

    Amitiés
    Olivia

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