Neuf contes chaotiques, absurdes, loufoques, bizarres : 1 – Le Ticane de Babilème

Ça commence par une histoire de Ticanes.

Les Ticanes habitent le pays de Babilème.

Le pays de Babilème est peuplé d’êtres bizarres. On y trouve, entre autres, des Ticanes. Le “t” s’articule avec le bout de la langue sur la racine des dents d’en haut.

Les Ticanes sont des gnomes de Babilème. Ce sont des ricaneurs et des avertisseurs. Ils ont les jambes à la place des bras, les bras à la place des jambes – et la tête entre les jambes, ce qui veut dire qu’ils ont la tête à l’envers entre les pattes quand ils sont debouts.

Les Ticanes m’ont toujours dit que nous étions anormalement vice versa et qu’eux étaient normaux, versa vice.

Tout ça pour en venir à vous expliquer pourquoi j’ai écrit une série de neuf contes absurdes.

C'est un Ticane. Photo prise avec un appareil de fabrication babilémienne, vraisemblablement par Loup Kibiloki. Ici, le Ticane soutient le ciel en prenant appui dans l'air. Les Ticanes sont des sortes de bouilloires polyglottes indestructibles.

C’est un Ticane se tenant sur les mains. Ils ne sont pas tous aussi attrayants que celui-ci. Photo prise avec un appareil de fabrication babilémienne, vraisemblablement par Loup Kibiloki. Ici, le Ticane soutient le ciel en prenant appui dans l’air. Les Ticanes sont des sortes de bouilloires (visez la poignée à droite). Ils sont  polyglottes et indestructibles. Ce sont de passionnés bouilleurs d’eau, mais attention : ne jamais les saisir par la poignée avec de mauvaises intentions, sinon vous êtes immédiatement, spontanément, électrocutés. Y sentent tout.  C’est pas une blague.

Ça a commencé une nuit, comme ça, d’un coup, quand un Ticane m’est apparu.

À cette époque, j’écrivais beaucoup de poésie, la tête me flottait dans une brume dense, très euphorisante. Trop. Un demi-instruit bardé de diplômes m’avait dit que les poètes deviennent fou: Nelligan, Nietzsche, ils finissent tous par capoter pour un Christ, un cheval, un bateau ou une madone. J’ai appris, depuis, à me méfier des ignares diplômés et prospères, mais à l’époque j’étais d’une naïveté sans borne, et je l’admets, j’avais peur de devenir fou. Le Ticane le savait, les Ticanes devinent à distance, ils sont aussi des joueurs de tours, des challengers, des experts testeurs – mais parfois ils vous testent par une sorte d’instinct hyperprotecteur, ils ont une sorte de côté papa-maman. Les Ticanes s’avèrent être étonnamment complexes.

D’un coup, donc, le Ticane m’est apparu, en ricanant (son ricanement ressemble à une sorte de barrissement “nasal-caoutchouté” rapide, avec quelque chose de bébé-éléphant). En gesticulant des pieds, il m’a lancé: “En poésie tu capotes raide si t’es pas capable, à un moment donné, d’écrire neuf histoires plates de suite!”

Il a tout de suite fait une pirouette en l’air et il a disparu en courant à l’envers sur ses pieds, la tête entre les jambes.

Je me suis levé, abasourdi: neuf de suite! Neuf! Plates…

Un poète ne fait jamais de farces. Surtout des plates! Et encore moins neuf de suite. Neuf!

C’était décourageant avant même de commencer.

Mais le Ticane avait fait pénétrer profondément la suggestion en moi, irrésistiblement,   surtout en ponctuant son avertissement avec son barrissement roulant, exagérément bébé, persistant, persistant, qui ne cessait de résonner dans mes oreilles (c’est un Ticane qui a inventé le truc de la trame sonore au cinéma).

Je me suis tout de même rendormi (authentique; tout est relatif).

Au matin, je me suis levé comme d’habitude et je me suis remis à écrire de la poésie, comme d’habitude (un poète, c’est ordinairement ce que ça fait).

Mais j’ai évidemment pas pu m’empêcher de penser au Ticane qui m’était apparu durant la nuit.

J’avais des vertiges.

Militaire de la coalition occidentale quittant Babilème après avoir été électrocuté par un Ticane qu'il avait saisi par la poignée. Les Ticanes n'aiment pas les envahisseurs, et apparemment on a tenté récemment d'envahir leur dimension. Le militaire (dont il est maintenant difficile de dire s'il était Américain, Canadien, Allemand ou Français - apparemment, le militaire lui-même n'en est plus bien sûr - de plus il baragouine des trucs incompréhensibles) tient son général qu'il tente de consoler. Le Ticane a transformé le fusil d'assaut du militaire en parapluie. Quand on prend un Ticane par la poignée, il faut toujours avoir de bonnes intentions, ou des intentions légitimes. (Lien sur l'image - caricature de Cham par Dantan, 19e siècle.)

Militaire de la coalition occidentale quittant Babilème après avoir été électrocuté par un Ticane qu’il avait saisi par la poignée. Les Ticanes n’aiment pas les envahisseurs, et apparemment on a tenté récemment d’envahir leur dimension. Le militaire (dont il est maintenant difficile de dire s’il était Américain, Canadien, Allemand ou Français – apparemment, le militaire lui-même n’en est plus bien sûr – de plus il baragouine des trucs incompréhensibles) tient son général qu’il tente de consoler. Le Ticane a transformé le fusil d’assaut du militaire en parapluie. Quand on prend un Ticane par la poignée, il faut toujours avoir de bonnes intentions, ou des intentions légitimes. (Caricature prémonitoire de Dantan, 19e siècle.)

L’euphorie continuait à monter et commençait à prendre des dimensions de marée haute trop forte, je commençais à craindre le raz-de-marée. Ou le tsunami. C’est beau les vaisseaux d’or, les vierges de l’abîme, j’aimais c’que j’faisais, ça rythmait, mais ça euphorisait pas mal fort, je commençais vraiment à plus porter sur terre, j’avais l’impression que j’allais flailler raide, devenir fou braque, exactement comme le semi-instruit diplômé avait dit. Et j’aime pas donner raison à cette bande de prétentieux semi-vivants que sont les semi-instruits diplômés.

Au fond, le Ticane était gentil, il me fournissait la recette pour échapper à la camisole de force ou aux marchands de pilules (on dit des “prédalules”, à Babilème).

D’un coup, c’est sorti tout seul: “Oké, Ticane.” Et je me suis mis, à toute vitesse, à écrire des trucs invraisemblables que j’essayais d’aplatir au maximum, de rendre le plus insipide, le plus plate possible.

Et après avoir réussi à produire ma fournée de neuf en série, je me suis effectivement senti beaucoup mieux. Vraiment. Le Ticane avait raison. Je capoterais pas. Je le savais. Grâce à la recette des neuf histoires plates de suite. Simple comme bonjour. Je me sentais maintenant les deux pieds beaucoup plus concrètement glissés dans mes bas de coton et beaucoup plus d’aplomb dans le fond de mes running shoes (depuis, j’ai abandonné les bas de coton et tous les vêtements de coton, et je vous recommande de faire la même chose en pays froid, mais c’est une autre histoire).

De nouveau, le Ticane s’est manifesté. J’ai entendu le Ticane barrir brutalement, sans prévenir, comme si un énorme coup de tonnerre avait brutalement pénétré dans une trompette trop mince en la faisant vibrer à la faire craquer, ça roulait d’un mur à l’autre, ça faisait tout vibrer, et le Ticane a crié: “C’est sûr que tu peux pas devenir fou, goglu: tu l’es!” Puis le Ticane a éclaté de rire. Il a continué à parler à toute vitesse. Il a dit quelque chose à propos d’une dixième plate, que celle-là, fallait pas l’écrire (pourquoi pas!?), parce que là on voit Dieu, pis là, c’est pas drôle, ou quelque chose comme ça. Mais j’écoutais pas. C’était peut-être pas drôle pour lui de “voir Dieu” (comme il disait), mais pas nécessairement pour moi.

Le fait est que j’avais un autre problème.

J’étais préoccupé, très préoccupé par autre chose, pas par les théologies du Ticane.

J’avais maintenant quelque chose à cacher au Ticane. En tout cas, j’aimais mieux le cacher. Et c’est pas facile, cacher quelque chose à un Ticane. Les Ticanes sont wise, les Ticanes ont du pif.

Le fait est que je relisais mes neuf textes et, chaque fois, au même endroit, la même chose se reproduisait et j’essayais à ce moment-là de me retenir en lisant mais je pouvais pas, ma fierté en prenait un coup, mon affaire avait mal marché, y avait un glitch: c’est plate à dire, mais une de mes neuf plates me faisait rire.

Je suis pas superstitieux, mais comme y en fallait neuf, pas huit, j’ai ajouté “Le Ticane”, que vous êtes en train de lire, pour être sûr d’en avoir neuf plates, pas huit, et j’ai caché ailleurs l’histoire qui faisait rire (depuis, je la recherche, je la retrouve plus mais j’aimerais bien, c’est la dixième – à moins que la vraie dixième ce soit celle-ci, ce qui serait à la fois logique, ironique et paradoxal… Pourquoi?…  Je ne sais plus…).

En tout cas. J’ai intitulé ma nouvelle série trafiquée, “Neuf Contes Absurdes”, pour pas alerter le Ticane en les intitulant “Neuf Histoires Plates”. Pour ne pas qu’il soit attiré par mes histoires et qu’il les lise, au cas où certains passages, que moi je trouve plates, le fassent rire. J’ai relu attentivement, j’ai bien révisé, mais on sait jamais. Un Ticane, c’est peut-être laid, mais c’est perspicace en baptême et un poète, pour les remarques, c’est chatouilleux en maudit!

Les neufs histoires plates sont écrites en style ticanesque, un style connu à Babilème, mais c’est pas le seul et c’est pas le plus en vogue, y a pire. On appelle aussi le “ticanesque” le “style du diable” (beu!). Dix histoires dans le même style et Dieu s’montre, dit la légende (le style du diable provoquerait, à la fin, une sorte de mutation, un renversement, une sorte de saut qualitatif, une énantiodromie). Et Dieu se montre peut-être, alors, pour en conter une drôle. Ou une, ni plate ni drôle. On verra bien. On verra mal. On verra tout. On verra rien. On voit tout. On voit rien. La vie est une exploration sans fin. Et Dieu ou Diable, moi, ce qui m’intéresse, c’est l’absolu qui les contient et qui me libère des deux (un peu de sérieux).

( Fin de la première histoire plate. Mais le vrai premier conte absurde, ou bizarre, ou je-sais-pas-quoi, c’est le prochain… )

Ça y est, le v’la: Neuf contes chaotiques, absurdes, loufoques, bizarres :  2 – Jétu Magrippe I


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