La dérivade astrale

La Nuit Étoilée - Vincent van Gogh - vers 1889

La Nuit étoilée (Starry Night), Vincent van Gogh. Vers 1889

 


 

I

J’étais comme une mise à sac,
prenant repos en des éclatements,
le coeur chargé de mille étirements
me liant dense en leurs éloignements.

Et comme un cabestan tire,
la rumeur du dedans m’ouvrait
sur des mouvements reptants de ragas
et je m’étirais, largué, dense,
dans des échos hors des sens –
et silence.

C’était des pluies de sommeils et d’éclairs.
Des émotions violentes, des crues d’eau fraîche.
Des cataractes rugissantes et splendides.
Des mondes, au dedans,
secrets, profonds, hurlants, moelleux,
et des silences encore, et des hymnes,
et des sifflements comme des avalanches, comme des trains
de vent,
et des bruits d’ailes
et des envols fougueux
et des cris et d’immenses trouées dans l’apesanteur douce.

Et comme un guerrier dont l’orage est la femme,
creusée de noirceurs,
d’orgasmes lents et fins,
d’éclairs, de roseurs de sang,
de navigations caressantes –
et dans son sein de mère incendiée,
le large rougi de rames l’ensanglante et le pâme –
je me laissais porter par les hordes
que je brisais d’être
jusqu’à l’ultime écho d’imperception,
où le mental se brise sur ses gonds
en des clapotements titanesques de vagues,
soudain pulsantes,
vastes de lumière
et blanches et silencieuses et denses,
comme si la fournaise aux trésors
soudain se taisait, pâmée, en explosant,
chargée du tumulte silencieux des âges et des mondes
et c’est la dérivade
immense.

II

Le mantra est tombé
dans les pierres du corps
et il y fore
dans l’eau des douloureuses
et l’occident proférera
du fond des mondes ses houleuses,
tombeau des sondes et champ de l’or.

Éternité de quête forte,
le feu te porte en l’aventure,
le couchant couvre de parures
le verbe lent des éveils sûrs.

Le Son qui court dans les blessures
(sa chaleur pure dans l’amarre,
le doux délire des départs)
tenait la mort en son silence
et je suis maître des espoirs.

III

Ô ce mystère ultime qui tuera le poète
sur un autel de feu au fond de son enfer
et d’où rayonneront ses puissances divines
sur un monde porté par les bras de la Nuit:
et son corps est une tombe maintenant
et son corps tombe dans le temps
et son corps hurle dans le vent
et son corps flotte dans le sang.

Ô ces rivières meurent contre le vent qui tremble
et c’est un vif énorme qui regerme trop fort.

Et quelle est cette courbe en mon coeur qui s’efflore?
Et ces jardins de pierres où les mottes se dorent?
Et ces frises de blé et ces gerçures rares?
Et ce prix impayé qui coule dans le nard?
Et ces printemps et ces chardons couleurs de flamme
qu’un cri du coeur, au ciel, entame
en le rivant dans ses ravins
et tout s’écoule comme un vin
dans l’or des tables qui sommeillent.

IV

La masse dissoute des temps, en son aire, clame
l’appel des guerres à finir et des amours sans fond.

Il ne fuit en nul autre espace, à jamais, qu’en sa peine,
air infini pulsant du grand corps-à-corps blême.

Pendant que les corps glissent de repos en blasphèmes,
on égorge les hommes endormis dans le sang qu’un vil draine.

Aucun écho aigre de sac, en mon corps, n’est couplé.
On dirait que l’enfer, par mon chant, perpétue sa colère.

Ils s’avancent, portés, hantés par la mort bouillonnante
qui s’abreuve de corps et les tord, les cloue, les empieuvre.

Pourtant, le regard qui tue, un instant sacré, beau, se lève,
brillant du sacral intenable des vastes démons abysmaux.

Arrachant et lançant à l’errance la science affolée des malins,
nue dans le vide écrasant des mondes à jamais hébétés,
tonne la nasse ardente du ventre silant de la femme
et le hurlement nucléaire des forges où l’or est coulé par l’épée.

V

Ô vaste vasque lumière, coeur immense, immuable:
tu m’appelles et m’emportes et m’attends, intenable levant.

Ô vaste masque de temps, mastodonte errant blême,
ô mon orgue, ma gorge, mon cri en-allé las du blâme;
ô volupté si lisse des danses en eaux rases:
regard bleu, palpitant, dans l’air vie du venant.

Essieu d’or dans mon corps, chaleur forte, feu fort, attirant.
Masse ennivre la masse, corps de souple géante.
Ardente ardence, masse offerte de fleurs, d’eaux, d’oubli.
Masse offerte au bleu d’or, grains de sables ardents.

Trous de nuits, masse nuit, cri du chant du hibou.

Cercueil doux, y sommeille le soir torsé de tresses.
Masse noire de l’oeil dont le blanc palpitant troue l’espace.
Et la masse du masque, ardent, couvre ta face.
Errant, tu m’appelles et m’emportes, chargé,
vers bas masque.

Ô vaste vasque lumière, coeur immense et narrable.

1973

 


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