Les recensements abrègent-ils la vie humaine?…

René Guénon.

Sur le thème des recensements et de toutes les opérations similaires, on trouve ce passage dans le chapitre Caïn et Abel, le chapitre XXI (21) de l’ouvrage de René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps :

« Il y aurait beaucoup à dire sur les interdictions formulées dans certaines traditions contre les recensements, sauf dans quelques cas exceptionnels; si l’on disait que ces opérations et toutes celles de ce qu’on appelle l’«état civil» ont, entre autres inconvénients, celui de contribuer à abréger la durée de la vie humaine (ce qui est d’ailleurs conforme à la marche même du cycle, surtout dans ses dernières périodes), on ne serait sans doute pas cru, et pourtant, dans certains pays, les paysans les plus ignorants savent fort bien, comme un fait d’expérience courante, que si l’on compte trop souvent les animaux, il en meurt beaucoup plus que si l’on s’en abstient; mais évidemment, aux yeux des modernes soi-disant «éclairés», ce ne peuvent être là que des «superstitions». »  —  Extrait de : René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, chapitre XXI (21), Caïn et Abel.

Voici le chapitre complet:

La «solidification» du monde a encore, dans l’ordre humain et social, d’autres conséquences dont nous n’avons pas parlé jusqu’ici: elle engendre, à cet égard, un état de choses dans lequel tout est compté, enregistré et réglementé, ce qui n’est d’ailleurs, au fond, qu’un autre genre de «mécanisation»; il n’est que trop facile de constater partout, à notre époque, des faits symptomatiques tels que, par exemple, la manie des recensements (qui du reste se relie directement à l’importance attribuée aux statistiques),

[note en bas de page:  Il y aurait beaucoup à dire sur les interdictions formulées dans certaines traditions contre les recensements, sauf dans quelques cas exceptionnels; si l’on disait que ces opérations et toutes celles de ce qu’on appelle l’«état civil» ont, entre autres inconvénients, celui de contribuer à abréger la durée de la vie humaine (ce qui est d’ailleurs conforme à la marche même du cycle, surtout dans ses dernières périodes), on ne serait sans doute pas cru, et pourtant, dans certains pays, les paysans les plus ignorants savent fort bien, comme un fait d’expérience courante, que si l’on compte trop souvent les animaux, il en meurt beaucoup plus que si l’on s’en abstient; mais évidemment, aux yeux des modernes soi-disant «éclairés», ce ne peuvent être là que des «superstitions».]

et d’une façon générale, la multiplication incessante des interventions administratives dans toutes les circonstances de la vie, interventions qui doivent naturellement avoir pour effet d’assurer une uniformité aussi complète que possible entre les individus, d’autant plus que c’est en quelque sorte un «principe» de toute administration moderne de traiter ces individus comme de simples unités numériques toutes semblables entre elles, c’est-à-dire d’agir comme si, par hypothèse, l’uniformité «idéale» était déjà réalisée, et de contraindre ainsi tous les hommes à s’ajuster, si l’on peut dire, à une même mesure «moyenne».

D’autre part, cette réglementation de plus en plus excessive se trouve avoir une conséquence fort paradoxale: c’est que, alors qu’on vante la rapidité et la facilité croissantes des communications entre les pays les plus éloignés, grâce aux inventions de l’industrie moderne, on apporte en même temps tous les obstacles possibles à la liberté de ces communications, si bien qu’il est souvent pratiquement impossible de passer d’un pays à un autre, et qu’en tout cas cela est devenu beaucoup plus difficile qu’au temps où il n’existait aucun moyen mécanique de transport.

C’est encore là un aspect particulier de la «solidification»: dans un tel monde, il n’y a plus de place pour les peuples nomades qui jusqu’ici subsistaient encore dans des conditions diverses, car ils en arrivent peu à peu à ne plus trouver devant eux aucun espace libre, et d’ailleurs on s’efforce par tous les moyens de les amener à la vie sédentaire,

[note en bas de page:  On peut citer ici, comme exemples particulièrement significatifs, les projets «sionistes» en ce qui concerne les Juifs, et aussi les tentatives faites récemment pour fixer les Bohémiens dans certaines contrées de l’Europe orientale.]

de sorte que, sous ce rapport aussi, le moment ne semble plus très éloigné où «la roue cessera de tourner»; par surcroît, dans cette vie sédentaire, les villes, qui représentent en quelque sorte le dernier degré de la «fixation», prennent une importance prépondérante et tendent de plus en plus à tout absorber;

[note en bas de page: Il faut d’ailleurs rappeler à ce propos que la «Jérusalem céleste» elle-même est symboliquement une «ville», ce qui montre que, là encore, il y a lieu d’envisager, comme nous le disions plus haut, un double sens de la «solidification».]

et c’est ainsi que, vers la fin du cycle, Caïn achève véritablement de tuer Abel.

En effet, dans le symbolisme biblique, Caïn est représenté avant tout comme agriculteur, Abel comme pasteur, et ils sont ainsi les types des deux sortes de peuples qui ont existé dès les origines de la présente humanité, ou du moins dès qu’il s’y est produit une première différenciation: les sédentaires, adonnés à la culture de la terre; les nomades, à l’élevage des troupeaux.

[note en bas de page:  On pourrait ajouter que, Caïn étant désigné comme l’aîné, l’agriculture semble avoir par là une certaine antériorité, et en fait, Adam lui-même, dès avant la «chute» est représenté comme ayant pour fonction de «cultiver le jardin», ce qui d’ailleurs se réfère proprement à la prédominance du symbolisme végétal dans la figuration du début du cycle (d’où une «agriculture» symbolique et même initiatique, celle-là même que Saturne, chez les Latins, était dit aussi avoir enseignée aux hommes de l’«âge d’or»; mais quoi qu’il en soit, nous n’avons à envisager ici que l’état symbolisé par l’opposition (qui est en même temps un complémentarisme) de Caïn et d’Abel, c’est-à-dire celui où la distinction des peuples en agriculteurs et pasteurs est déjà un fait accompli.]

Ce sont là, il faut y insister, les occupations essentielles et primordiales de ces deux types humains; le reste n’est qu’accidentel, dérivé ou surajouté, et parler de peuples chasseurs ou pêcheurs, par exemple, comme le font communément les ethnologues modernes, c’est ou prendre l’accidentel pour l’essentiel, ou se référer uniquement à des cas plus ou moins tardifs d’anomalie et de dégénérescence, comme on peut en rencontrer en fait chez certains sauvages (et les peuples principalement commerçants ou industriels de l’Occident moderne ne sont d’ailleurs pas moins anormaux, quoique d’une autre façon).

[note en bas de page:  Les dénominations d’Iran et de Turan, dont on a voulu faire des désignations de races, représentent en réalité respectivement les peuples sédentaires et les peuples nomades; Iran ou Airyana vient du mot arya (d’où ârya par allongement), qui signifie «laboureur» (dérivé de la racine ar, qui se retrouve dans le latin arare, arator, et aussi arvum, «champ»); et l’emploi du mot ârya comme désignation honorifique (pour les castes supérieures) est, par suite, caractéristique de la tradition des peuples agriculteurs.]

Chacune de ces deux catégories avait naturellement sa loi traditionnelle propre, différente de celle de l’autre, et adaptée à son genre de vie et à la nature de ses occupations; cette différence se manifestait notamment dans les rites sacrificiels, d’où la mention spéciale qui est faite des offrandes végétales de Caïn et des offrandes animales d’Abel dans le récit de la Genèse.

[note en bas de page:  Sur l’importance toute particulière du sacrifice et des rites qui s’y rapportent dans les différentes formes traditionnelles, voir Frithjof Schuon, Du Sacrifice, dans la revue Études Traditionnelles, no d’avril 1938, et A. K. Coomaraswamy, Atmayajna: Self-sacrifice, dans le Harvard Journal of Asiatic Studies, no de février 1942.]

Puisque nous faisons plus particulièrement appel ici au symbolisme biblique, il est bon de remarquer tout de suite, à ce propos, que la Thora hébraïque se rattache proprement au type de la loi des peuples nomades: de là la façon dont est présentée l’histoire de Caïn et d’Abel qui, au point de vue des peuples sédentaires, apparaîtrait sous un autre jour et serait susceptible d’une autre interprétation; mais d’ailleurs, bien entendu, les aspects correspondant à ces deux points de vue sont inclus l’un et l’autre dans son sens profond, et ce n’est là en somme qu’une application du double sens des symboles, application à laquelle nous avons du reste fait une allusion partielle à propos de la «solidification», puisque cette question, comme on le verra peut-être mieux encore par la suite, se lie étroitement au symbolisme du meurtre d’Abel par Caïn.

Du caractère spécial de la tradition hébraïque vient aussi la réprobation qui y est attachée à certains arts ou à certains métiers qui conviennent proprement aux sédentaires, et notamment à tout ce qui se rapporte à la construction d’habitations fixes; du moins en fut-il effectivement ainsi jusqu’à l’époque où précisément Israël cessa d’être nomade, tout au moins pour plusieurs siècles, c’est-à-dire jusqu’au temps de David et de Salomon et l’on sait que pour construire le Temple de Jérusalem il fallut encore faire appel à des ouvriers étrangers.

[note en bas de page:  La fixation du peuple hébreu dépendait d’ailleurs essentiellement de l’existence même du Temple de Jérusalem; dès que celui-ci est détruit, le nomadisme reparaît sous la forme spéciale de la «dispersion».]

Ce sont naturellement les peuples agriculteurs qui, par là même qu’ils sont sédentaires, en viennent tôt ou tard à construire des villes; et en fait, il est dit que la première ville fut fondée par Caïn lui-même; cette fondation n’a d’ailleurs lieu que bien après qu’il a été fait mention de ses occupations agricoles, ce qui montre bien qu’il y a là comme deux phases successives dans le «sédentarisme», la seconde représentant, par rapport à la première, un degré plus accentué de fixité et de «resserrement» spatial.

D’une façon générale, les oeuvres des peuples sédentaires sont, pourrait-on dire, des oeuvres du temps: fixés dans l’espace à un domaine strictement délimité, ils développent leur activité dans une continuité temporelle qui leur apparaît comme indéfinie. Par contre, les peuples nomades et pasteurs n’édifient rien de durable, et ne travaillent pas en vue d’un avenir qui leur échappe; mais ils ont devant eux l’espace qui ne leur oppose aucune limitation mais leur ouvre au contraire constamment de nouvelles possibilités. On retrouve ainsi la correspondance des principes cosmiques auxquels se rapporte, dans un autre ordre, le symbolisme de Caïn et d’Abel: le principe de compression, représenté par le temps; le principe d’expansion, par l’espace.

[note en bas de page: Sur cette signification cosmologique, nous renverrons aux travaux de Fabre d’Olivet.]

À vrai dire, l’un et l’autre de ces deux principes se manifestent à la fois dans le temps et dans l’espace, comme en toutes choses, et il est nécessaire d’en faire la remarque pour éviter des identifications ou des assimilations trop «simplifiées», ainsi que pour résoudre parfois certaines oppositions apparentes; mais il n’en est pas moins certain que l’action du premier prédomine dans la condition temporelle, et celle du second dans la condition spatiale. Or le temps use l’espace, si l’on peut dire, affirmant ainsi son rôle de «dévorateur»; et de même, au cours des âges, les sédentaires absorbent peu à peu les nomades: c’est là, comme nous l’indiquions plus haut, un sens social et historique du meurtre d’Abel par Caïn.

L’activité des nomades s’exerce spécialement sur le règne animal, mobile comme eux; celle des sédentaires prend au contraire pour objets directs les deux règnes fixes, le végétal et le minéral.

[note en bas de page:  L’utilisation des éléments minéraux comprend notamment la construction et la métallurgie; nous aurons à revenir sur cette dernière, dont le symbolisme biblique rapporte l’origine à Tubalcaïn, c’est-à-dire à un descendant direct de Caïn, dont le nom se retrouve même comme un des éléments entrant dans la formation du sien, ce qui indique qu’il existe entre eux un rapport particulièrement étroit.]

D’autre part, par la force des choses, les sédentaires en arrivent à se constituer des symboles visuels, images faites de diverses substances mais qui, au point de vue de leur signification essentielle, se ramènent toujours plus ou moins directement au schématisme géométrique, origine et base de toute formation spatiale.

Les nomades, par contre, à qui les images sont interdites comme tout ce qui tendrait à les attacher en un lieu déterminé, se constituent des symboles sonores, seuls compatibles avec leur état de continuelle migration.

[note en bas de page:  La distinction de ces deux catégories fondamentales de symboles est, dans la tradition hindoue, celle du yantra, symbole figuré, et du mantra, symbole sonore; elle entraîne naturellement une distinction correspondante dans les rites où ces éléments symboliques sont employés respectivement, bien qu’il n’y ait pas toujours une séparation aussi nette que celle qu’on peut envisager théoriquement et que, en fait, toutes les combinaisons en proportions diverses soient ici possibles.]

Mais il y a ceci de remarquable, que parmi les facultés sensibles, la vue a un rapport direct avec l’espace, et l’ouïe avec le temps: les éléments du symbole visuel s’expriment en simultanéité, ceux du symbole sonore en succession; il s’opère donc dans cet ordre une sorte de renversement des relations que nous avons envisagées précédemment, renversement qui est d’ailleurs nécessaire pour établir un certain équilibre entre les deux principes contraires dont nous avons parlé, et pour maintenir leurs actions respectives dans les limites compatibles avec l’existence humaine normale.

Ainsi, les sédentaires créent les arts plastiques (architecture, sculpture, peinture), c’est-à-dire les arts des formes qui se déploient dans l’espace; les nomades créent les arts phonétiques (musique, poésie), c’est-à-dire les arts des formes qui se déroulent dans le temps; car, redisons-le encore une fois de plus à cette occasion, tout art, à ses origines, est essentiellement symbolique et rituel, et ce n’est que par une dégénérescence ultérieure, voire même très récente en réalité, qu’il perd ce caractère sacré pour devenir finalement le «jeu» purement profane auquel il se réduit chez nos contemporains.

[note en bas de page:  Il est à peine besoin de faire remarquer que, dans toutes les considérations exposées ici, on voit apparaître nettement le caractère corrélatif et en quelque sorte symétrique des deux conditions spatiale et temporelle envisagées sous leur aspect qualitatif.]

Voici donc où se manifeste le complémentarisme des conditions d’existence: ceux qui travaillent pour le temps sont stabilisés dans l’espace; ceux qui errent dans l’espace se modifient sans cesse avec le temps.

Et voici où apparaît l’antinomie du «sens inverse»: ceux qui vivent selon le temps, élément changeant et destructeur, se fixent et conservent; ceux qui vivent selon l’espace, élément fixe et permanent, se dispersent et changent incessamment.

Il faut qu’il en soit ainsi pour que l’existence des uns et des autres demeure possible par l’équilibre au moins relatif qui s’établit entre les termes représentatifs des deux tendances contraires; si l’une ou l’autre seulement de ces deux tendances compressive et expansive était en action, la fin viendrait bientôt, soit par «cristallisation», soit par «volatilisation», s’il est permis d’employer à cet égard des expressions symboliques qui doivent évoquer la «coagulation» et la «solution» alchimiques, et qui correspondent d’ailleurs effectivement, dans le monde actuel, à deux phases dont nous aurons encore à préciser dans la suite la signification respective.

[note en bas de page:  C’est pourquoi le nomadisme, sous son aspect «maléfique» et dévié, exerce facilement une action «dissolvante» sur tout ce avec quoi il entre en contact; de son côté, le sédentarisme, sous le même aspect, ne peut mener en définitive qu’aux formes les plus grossières d’un matérialisme sans issue.]

Nous sommes ici, en effet, dans un domaine où s’affirment avec une particulière netteté toutes les conséquences des dualités cosmiques, images ou reflets plus ou moins lointains de la première dualité, celle même de l’essence et de la substance, du Ciel et de la Terre, de Purusha et de Prakriti, qui génère et régit toute manifestation.

Mais, pour en revenir au symbolisme biblique, le sacrifice animal est fatal à Abel,

[note en bas de page:  Comme Abel a versé le sang des animaux, son sang est versé par Caïn; il y a là comme l’expression d’une «loi de compensation» en vertu de laquelle les déséquilibres partiels, en quoi consiste au fond toute manifestation, s’intègrent dans l’équilibre total.]

et l’offrande végétale de Caïn n’est pas agréée; celui qui est béni meurt, celui qui vit est maudit.

[note en bas de page:  Il importe de remarquer que la Bible hébraïque admet cependant la validité du sacrifice non sanglant considéré en lui-même: tel est le cas du sacrifice de Melchisédech, consistant en l’offrande essentiellement végétale du pain et du vin; mais ceci se rapporte en réalité au rite du Soma vêdique et à la perpétuation directe de la «tradition primordiale» au delà de la forme spécialisée de la tradition hébraïque et «abrahamique» et même, beaucoup plus loin encore, au delà de la distinction de la loi des peuples sédentaires et de celle des peuples nomades; et il y a là encore un rappel de l’association du symbolisme végétal avec le «Paradis terrestre» c’est-à-dire avec l’«état primordial» de notre humanité.  – L’acceptation du sacrifice d’Abel et le rejet de celui de Caïn sont parfois figurés sous une forme symbolique assez curieuse: la fumée du premier s’élève verticalement vers le ciel, tandis que celle du second se répand horizontalement à la surface de la terre; elles tracent ainsi respectivement la hauteur et la base d’un triangle représentant le domaine de la manifestation humaine.]

L’équilibre, de part et d’autre, est donc rompu; comment le rétablir, sinon par des échanges tels que chacun ait sa part des productions de l’autre?

C’est ainsi que le mouvement associe le temps et l’espace, étant en quelque sorte une résultante de leur combinaison, et concilie en eux les deux tendances opposées dont il a été question tout à l’heure;

[note en bas de page:  Ces deux tendances se manifestent d’ailleurs encore dans le mouvement lui-même, sous les formes respectives du mouvement centripète et du mouvement centrifuge.]

le mouvement n’est lui-même encore qu’une série de déséquilibres, mais la somme de ceux-ci constitue l’équilibre relatif compatible avec la loi de la manifestation ou du «devenir», c’est-à-dire avec l’existence contingente elle-même.

Tout échange entre les êtres soumis aux conditions temporelle et spatiale est en somme un mouvement, ou plutôt un ensemble de deux mouvements inverses et réciproques, qui s’harmonisent et se compensent l’un l’autre; ici, l’équilibre se réalise donc directement par le fait même de cette compensation.

[note en bas de page:  Équilibre, harmonie, justice, ne sont en réalité que trois formes ou trois aspects d’une seule et même chose; on pourrait d’ailleurs, en un certain sens, les faire correspondre respectivement aux trois domaines dont nous parlons ensuite, à la condition, bien entendu, de restreindre ici la justice à son sens le plus immédiat, dont la simple «honnêteté» dans les transactions commerciales représente, chez les modernes, l’expression amoindrie et dégénérée par la réduction de toutes choses au point de vue profane et à l’étroite banalité de la «vie ordinaire».]

Le mouvement alternatif des échanges peut d’ailleurs porter sur les trois domaines spirituel (ou intellectuel pur), psychique et corporel, en correspondance avec les «trois mondes»: échange des principes, des symboles et des offrandes, telle est, dans la véritable histoire traditionnelle de l’humanité terrestre, la triple base sur laquelle repose le mystère des pactes, des alliances et des bénédictions, c’est-à-dire, au fond, la répartition même des «influences spirituelles» en action dans notre monde; mais nous ne pouvons insister davantage sur ces dernières considérations, qui se rapportent évidemment à un état normal dont nous sommes actuellement fort éloignés à tous égards, et dont le monde moderne comme tel n’est même proprement que la négation pure et simple.

[note en bas de page:  L’intervention de l’autorité spirituelle en ce qui concerne la monnaie, dans les civilisations traditionnelles, se rattache immédiatement à ce dont nous venons de parler ici; la monnaie elle-même, en effet, est en quelque sorte la représentation même de l’échange, et l’on peut comprendre par là, d’une façon plus précise, quel était le rôle effectif des symboles qu’elle portait et qui circulaient ainsi avec elle, donnant à l’échange une signification tout autre que ce qui n’en constitue que la simple «matérialité» et qui est tout ce qu’il en reste dans les conditions profanes qui régissent, dans le monde moderne, les relations des peuples comme celles des individus.]

Publié pour la première fois en France en 1945.

On peut lire l’ouvrage au complet ici : Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps

Non-fiction :

René Guénon  :  Le théosophisme, histoire d’une pseudo-religion (pdf)  –  Le règne de la quantité et les signes des temps  –  L’erreur spirite (1923; édition 1977 – pdf)  –  L’Homme et son devenir selon le vedanta (pdf)  –  Les principes du calcul infinitésimal (pdf)  –  Symboles de la science sacrée (pdf)  –  Le Roi du Monde (pdf)   –   Orient et occident (1924 – pdf)   –   Les états multiples de l’être (1932 – pdf)   –   Le symbolisme de la croix (pdf)  —

Sri Aurobindo  :   La Zone intermédiaire (1933)   –   The Intermediate Zone (l’original en anglais, 1933)  —   Sri Aurobindo et la réincarnation : La renaissance et les autres mondes; le karma, l’âme et l’immortalité.   —   Sri Aurobindo on reincarnation : Rebirth and Other Worlds; Karma, the Soul and Immortality.   –  The Secret of the Veda (pdf) –  The Future Poetry (with On quantitative meter) (pdf)   —   Letters on Poetry and Art (pdf) (it includes letters on Savitri, and more ; excerpt from the publisher’s note:  “The present volume is the first collection of Sri Aurobindo’s letters on poetry, literature, art and aesthetics to bear the title Letters on Poetry and Art. It incorporates material from three previous books: (1) Letters on Poetry, Literature and Art; (2) Letters on “Savitri”, and (3) On Himself (section entitled “The Poet and the Critic”). It also contains around five hundred letters that have not appeared in any previous collection published under his name. The arrangement is that of the editors. The texts of the letters have been checked against all available manuscripts and printed versions.”)    —   The Life Divine (pdf)  –   The Synthesis of Yoga (pdf)   —   Record of Yoga (pdf)   –   Autobiographical Notes and other writings of historical interest (pdf)  –   Letters on Himself and the Ashram (pdf)  –   The Human Cycle (pdf)  –   Essays on the Gita (pdf)  –   Isha Upanishad (pdf)  –   Kena and other Upanishads (pdf)  –   Essays in Philosophy and Yoga (pdf)  –   Essays Divine and Human (pdf)  –   Karmayogin (pdf)  –   Bande Mataram (pdf)  –   Letters On Yoga I (pdf)   –   The Mother – with Letters on the Mother (pdf)   –

Sir John Woodroffe (pseudonym : Arthur Avalon)  :  Mahânirvana Tantra, Tantra of the Great Liberation (pdf) (John Woodroffe  and Pramatha Nâtha Mukhyopâdhyâya)  —   Mahâmâyâ, The World as Power : Power as Consciousness (Chit-Shakti) (pdf)   —   Principles of Tantra – Tantra Tattva,  (pdf, 1172 pages, 90Mg) ; Title in extenso : «The Tantratattva of Shrîyukta Shiva Chandra Vidyârnava Bhattachâryya Mahodaya, with introductions by Arthur Avalon and Shrîyukta Baradâ Kânta Majumdâr»; edited by Arthur Avalon, Madras 1952.  –

Peter D. Ouspensky  :  In Search of the Miraculous, Fragments of an unknown teaching (pdf)  –  (First published in 1949; Ouspensky meets with “G.”, George Ivanovich Gurdjieff.) Il existe une traduction française de cet ouvrage par Philippe Lavastine, datant de 1949, Fragments d’un Enseignement Inconnu, publiée chez Stock, en France.  –  P. D. Ouspensky, Tertium_Organum, 1920-1922, pdf  (in English ; source : Awakening blog).

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2 Responses to Les recensements abrègent-ils la vie humaine?…

  1. Alain says:

    En Inde on dit que regarder sa montre trop souvent fait vieillir plus vite.
    Je cite de mémoire et il faudrait vérifier la formulation de cette idée.
    Mais cette pensée recoupe ce texte occidental qui nous intéresse.
    Peut être doit on être plus attentif à ce que l’on fait, à ce que nous ressentons,
    plutôt qu’à se conformer à une rentabilité ou à une habitude sociale.
    De toute façon cela doit montrer un processus dont nous ne tenons pas compte,
    et dont nous sommes inconscient. Chercher la vérité à ce propos nous ouvrira
    je pense “un vaste domaine de grandes possibilités et d’ un intérêt passionnant”.

    • «En Inde on dit que regarder sa montre trop souvent fait vieillir plus vite.»

      J’aime beaucoup. Ç’a déclenché un train de pensées. Je pensais à l’instant même au système bancaire international contrôlé par des Banques Centrales qui elles-mêmes sont contrôlées par des consortiums privés qui prêtent à intérêt, dont le principe semble être de «compter sans donner» (par opposition à «donner sans compter»… :) et qui semble être en train, justement (le système monétaire et bancaire mondial), de se bousiller lui-même…

      Ce que je dis mériterait d’être nuancé, mais quant au fond, à peine. Par exemple, Guénon utilise l’expression «trop souvent…», l’Indien aussi: «trop souvent»… J’ai une excellente montre que je n’utilise presque jamais, sauf furtivement (d’instinct, depuis des années, comme ça, «ça respire mieux»). «Donner sans compter» signifie exactement ce que ça dit: donner quelquechose sans toujours compter. Tout donner? Si ça vous chante, pourquoi pas – mais ça ne donne rien (sans jeu de mot) si après on compte… et qu’on compte encore… et qu’on racompte :-)) Bref, on est vraiment ici dans l’art de vivre, la manière de vivre, la fluidité des échanges, etc. Trop compter étouffe. On le sait. C’est asséchant. Mortifère.

      J’apprécie beaucoup les oeuvres de René Guénon. Sans nécessairement être “guénonien” – mais pas besoin (pour ce que ça pourrait vouloir dire.. )

      Ciao Alain, et merci de passer :)

      *

      J’ai lu Le Règne de la Quantité plusieurs fois dans ma vie, à partir de 1969, et chaque fois, je l’ai redécouverte, chaque fois, en dépit du “ton” “élitiste” de Guénon, un côté (apparemment) “guindé” (ce qui, personnellement, ne me dérange pas tellement…), j’en ai retiré quelque chose de précieux pour l’esprit, de précieux pour la vie, de précieux pour la conscience; j’en suis reconnaissant.

      *

      Sur twitter, @Camilletouraine vient tout juste d’afficher ceci:

      «La bourgeoisie a noyé les frissons de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, dans les eaux glacées du calcul égoïste.»
      C’est de Karl Marx! :-))) (about 1 hour ago via web Retweeted by you and 1 other)

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