La Licorne. Poème venu d’une blancheur médiévale.

Domenichino, La Vierge et la Licorne, 1602, fresque du Palais Farnese, Rome. Lien sur l'image.

Domenichino, La Vierge et la Licorne, 1602, fresque du Palais Farnese, Rome. Lien sur l’image.

Le poème suit cette introduction, beaucoup plus bas.

 

Il est difficile d’écrire ou de parler de ces choses sans passer pour prétentieux, ou cinglé, ou les deux, surtout à notre époque. Par ailleurs, comme je n’y peux rien – je le sais par expérience – je ne m’attarderai pas plus longtemps à ces considérations-là et je vais poursuivre.

La Licorne est un « poème venu d’une blancheur médiévale »: c’est peut-être, essentiellement, ce que je peux en dire. La Licorne, c’est le genre de poème dont on dit, après l’avoir écrit, quelque chose comme: « J’ai écrit ça?… » Ou mieux: « Ça s’est écrit… » Quelque chose du genre. C’est comme si la Licorne s’était glissée, tissée d’essence dans le texte, dans sa forme, ses rythmes, ses métaphores, le poème en est imprégné. Elle est toujours là, dans le poème, comme il en était il y a près de quarante ans. (Oui, ça fait longtemps, mais je ne suis pas un baby-boomer, je suis plus vieux qu’un baby-boomer …)

On dit souvent que chaque époque a sa sensibilité. C’est vrai. Relativement.

L’expérience poétique m’a souvent démontré que les « sensibilités des époques » n’étaient pas prisonnières de ces époques et que ces sensibilités, ces manières de dire, de faire, d’éprouver, se promenaient dans le temps, ou dans la mémoire humaine, ou dans la mémoire de la terre, ou dans la mémoire de l’univers, qu’elles faisaient partie intégrante de la mémoire et que la mémoire était un continuum, pas de solution de continuité, pas de trou dans la mémoire, pas de « néant » au sens courant, il suffit d’attraper ou de se faire attraper – et ça arrive assez souvent.

Lien sur l'image.

Si les « frontières d’époques » existent, rien ne semble empêcher les champs de mémoire de ces époques de franchir ces frontières. Ces « frontières d’époques », si elles existent, ne sont certainement pas parfaitement étanches. Le concept de « frontière » est un concept d’espace, un concept spatial, et c’est toujours en utilisant des termes d’espace que l’on parle du temps (essayez, vous allez voir): on dit du temps qu’il est derrière nous, devant nous, mais le temps n’est pas de l’espace; regardez derrière vous, regardez devant vous: vous ne verrez ni passé, ni futur. Le temps se mêle intimement et subtilement à l’espace (et nous sommes une composante de cet espace). On dit que le temps « passe » (notion spatiale).

Fragment de La Dame à la Licorne, tapisserie célèbre dessinée en France et tissée en Flandres vers la fin du 15e siècle. Lien Wiki sur l'image.

Les frontières, c’est comme la peau: ça délimite la forme, et en même temps ça exude, ça absorbe, ça rayonne. On n’est plus dans le « to be or not to be »,  ici, on est dans du « to be and not to be », on n’est plus dans la polarité divisée, on est dans la polarité enlacée. Matière à méditation sans fin. Bonjour, licorne de France (la licorne du poème est une licorne de France, le poème le dit, elle l’a dit.)

J’adore ce poème (je ne peux pas en dire autant de tout ce que j’ai écrit). Le poème résiste au test du temps. C’est presque dire que la Licorne même résiste au test du temps. Après avoir écrit ce poème, j’ai commencé à m’intéresser et à penser aux licornes (quoique pas à longueur d’année). Après tout, celle-là semblait me connaître. En tout cas, elle avait rendu visite, et la licorne inspire, c’est irrésistible.


Je dois aussi dire que le snob « rationaliste » en moi trouvait le poème terriblement « éthéré ». Mais c’est une erreur. D’ailleurs, le « rationaliste » en moi n’est plus snob depuis longtemps. La Licorne  pourrait y être pour quelque chose. Le poème est très réaliste. Sur son plan. Les métaphores sont parfois complexes et « obscures » mais par elles une véritable émotion traverse le poème en maints endroits, même plusieurs décennies après l’avoir écrit, et aux mêmes endroits, et l’émotion est toujours porteuse de sens, il faut savoir l’accueillir et la laisser se déployer (sans qu’elle nous emporte et sans toujours comprendre analytiquement non plus – en tout cas, du premier coup). Et puis à la fin,  un cadeau c’est un cadeau – et ce poème est un cadeau de la Licorne, et je la remercie, et elle le sait.

Licorne, bienvenue. Ce poème vient de toi et j’ai transcrit ce qui venait au mieux de mes capacités d’attention et de concentration, je l’ai fait avec beaucoup de bonheur et d’émerveillement tranquille, je l’ai fait en ton honneur. Et depuis ce temps, quelquechose de ta présence demeure avec moi. Tu es forte, tu es pure et très forte, je ne cesserai jamais te t’aimer, et je sais que tu n’en abuseras jamais.

Le poème date de 1974. Je l’ai révisé récemment. Très peu de changements s’il en fut.

C'est celle-là qui ressemble le plus à celle du poème...

C’est cette représentation qui me fait penser le plus à celle du poème, mais …  c’était pas tout à fait ça …

C’est cette représentation, ci-dessus, qui me fait penser le plus à celle du poème, mais …  c’était pas tout à fait ça …  Curieux : c’est la moins « artistique » de toutes les illustrations reproduites au fil de cet article, la plus « kitsch ». Qu’importe. Je ne retrouve pas le lien Url de cette illustration. J’ai créé un autre lien sur l’image, vers Wikipedia: The Hunt of the Unicorn. On trouve sur Wikipedia un article en langue française sur le même thème, intitulé La Chasse à la Licorne, mais l’iconographie qui accompagne l’article en langue anglaise me semble plus complète. Le thème de La Chasse à la Licorne éveille des échos profonds. La Chasse à la Licorne est une chose extrêmement cruelle. La Cruauté ne pouvait peut-être pas dominer le monde sans d’abord en chasser la Licorne. Je crois qu’on paye très cher pour ça. Et pourtant, pourtant, la Licorne est toujours là …


 

La Licorne – poème venu d’une blancheur médiévale

à Denys Gagnon

I

Licorne est dormeuse
et pucelle
et son antre
s’éveille doucement à l’appel des tourmentes.

Était-ce elle, si belle, en ces couches nocturnes,
pudique et réfléchie dans les eaux du sommeil?

Délicats, ses naseaux caressaient les fenêtres
avec de l’oeil de lune dans des rameaux d’argent
et le jardin poussait ses tiges les plus crues
et elle ouvrait son oeil de douce agnelle d’ambre
sur un buisson de rose alerté par les treilles.

La nuit porte sa candeur jusqu’aux naissances des feuilles
dans la douceur des bruits d’abeilles et le vin vivant qu’elle effleure.

Licorne, mordeuse profonde,
tu mastiques dans l’ivoire,
lisse et tournante dans l’espace –
et le temps plane sur ta peau,
presseuse immense du troupeau.

II

Toi qui me gardes et me regardes
et dont l’amour est un coursier,
toi qui sommeilles, délicieuse,
au bord des sources délaissées:
n’es-tu pas celle qui rêvait
dans les anciennes mélopées
et dont la corne était creusée d’un sillon d’or?

L’Histoire a bousculé ta beauté sur les grèves.
Tu galopes en Elle sans effort.
D’un coup d’aile.
Et tout dort.

Elle dormait debout,
tranquille,
sur la table où j’écris,
immense et blanche.

III

Tout vibre d’un vin doux, c’est coulée de délice.

Tu traverses, allaitante, l’aube lisse des landes.

Qui donc vendra ton veau au marché des levantes?
Il croîtra d’amour chaud hors du four de ton ventre.

Mêle délices et roses reine des émouvantes
et garde-moi, discret, en ta veine dormante,
Licorne de France au sourire de crique –
ton beau sabot doré fend les eaux pures du val
et ta corne brille en l’eau, la pure eau, ta vassale.

Reine des orées claires.

IV

Que vibre d’un vin doux la houle du délice!
Éveille-la, tremblante, et lasse d’elle, lisse.

Le miroir où tu files est un monde mouvant.
Son tain s’est brisé dans l’aurore des temps.

Ta corne brille et luit
de mille anneaux vermeils.

Tu pointes l’océan de ta corne à ruisseaux
et tu baises du pied l’infinitude blanche.

Un cri de corbeau claque aux ronces des rosiers.

Tu as vécu longtemps à l’orée de lumière.
Tu galopais dans l’aube sans oser sommeiller
et sans qu’aucun éveil ne réjouisse ton galbe.

Tu veilles? Ou tu dors?

V

Tu veilles, incertaine, au sourire des lois.

Les flots du temps sont ta coupole.
Ton amour est céleste.
Les lois, dans tes galops, tremblent, nues, de tomber.
Garderas-tu cet or du vil de la détresse?

Licorne, enfant sans âge enfanté dans la force.

VI

La poésie aigre est le fruit de la peur du souffle.
La peur du souffle est le péché parfait.

Je suis la vie du souffle qui dans ton oeil allume
les poudreries d’eau claire et l’éclat des enclumes.

Tu me raconteras ton corps de blancs bateaux
qui voguent par milliards dans ton aube à miracles.

Tous ces oiseaux qui t’ornent, comme nés de ton corps,
ont des coupelles d’or à leurs becs de minerves
et des taches d’argent comme des gouttes pures
sur le bout de leurs ailes qui récrivent l’azur:
il faut interroger sans fin ces métalyses.

VII

“Je voulais tant qu’il vienne ancrer ses vers nouveaux
dans ma nue bénéfique, amoureuse des bois.

“Je suis si sommeillante en son regard qui meurt
et son amour me hante et grise ma torpeur,
moi qui suis si parfaite aux bises du pur froid
et dont les cuisses d’or galopent sans effroi.

“Je rêve qu’il vient à la source bleutée,
son chant retrouvé dans la course, pour aimer.”

VIII

Où donc avait coulé la barque de l’amie,
et le rythme des mages et le charme des flots
et l’aqueuse mouture des bruines de nos mots
aux racines enterrées profondes et d’arbre clair,
ces mots qui hantent l’air de leurs vagues lointaines
et qui nous lient, émus, à l’émoi du Domaine?

IX

“Où donc était celui qui parlait de voix vaste?
N’était-il donc plus chaste, l’aède au corps troublé?
Les vents dirent au loin, d’un délire infidèle,
ma mort et mon absence et l’amour bat de l’aile
et la puissance blanche de ma chevauchée dense
ne perce plus l’écorce du monstre déchaîné.

“Son chant était puissant comme les houles mâles
et son amour si fort dans la crue des cigales.”

X

J’écoutais la cigale, la cigale
cette cigale, elle perlait partout
et le silence éclatait dans ses bulles de houx.

J’attouchais le fond pur du rythme.

Le serpent du vers se dressait
dans la verticalité parfaite des logiques.

Par le champ des interminables diluvions du verbe,
l’effort s’ornait d’essor et prenait,
dans l’ordre,
son envol pur et parfait.

XI

“Où donc avait figé le rythme? En quelle transe inexplorée?
En quelle vaste déchirure s’était-il tu pour reposer?
Dans quelles vallées infra-douces s’était-il pris d’amour indu
pour quelque sillon de peau noire perdu dans l’antre indéfini?
Pour quelque force bourdonnante riche en nocturnes attelages?
Ou s’était-il noyé
dans les tempêtes, les orages,
les signes noirs et les présages?”

XII

“Ô nuit si belle qui le tient sous les volières de la dame,
toi qui es riche de chaînons
tout noirs de bise et de mystère,
tout empourprée de tes hivers,
rends-nous le chant de plénitude
et sa rythmique d’eau profonde
et que l’amour chargé d’aurore
brille et bénisse
et que la tour dont on nous mure
tombe d’un coup de grand sabot.”

XIII

Et du centre de ce silence
j’irai te voir – en toutes directions.

1974


© Copyright 1974, 2010 Hamilton-Lucas Sinclair ( Loup Kibiloki, Jacques Renaud, Le Scribe), cliquer


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2 Responses to La Licorne. Poème venu d’une blancheur médiévale.

  1. Olivia Eva says:

    Bonjour Loup

    Merci de tes visites et commentaires chez moi.

    Malheureusement je ne pouvais pas venir sur ton blog plus tôt, j’ai déménagé, pas d’ accès à Internet.

    Le tapis et le poème sont très beaux, çà donne à reflechir …

    Je te souhaite un bon juillet,

    Olivia Eva

    • Merci Olivia. C’est toujours un plaisir d’aller sur ton blog. Les tableaux, les extraits de poètes français, l’accueil… Bon été à toi.

      Et surtout, merci pour ton mot sur La Licorne. De tous les poèmes que j’ai écrits, c’est l’un de ceux qui me sont les plus proches. Bonne inspiration à toi.

      Loup :)

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