Blaise Cendrars. Prose du Transsibérien. « En ce temps-là, j’étais en mon adolescence … »

Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913, version intégrale).

Le parcours du Transsibérien, c'est le long trait jaune sur la carte.

Le parcours du Transsibérien, c’est le long tracé jaune sur la carte: Moscou-Vladivostok.

Ou Prose de la Petite Jehanne de France et du Transsibérien

Facsimile de la signature de “la petite Jehanne de France” (source: cliquer sur la signature). Ou est-ce “Johanne”? Elle avait appris à signer son nom à la cour de Charles VII.

À gauche, une illustration en facsimile de la signature de “la petite Jehanne de France”.
Elle avait appris à signer son nom à la cour de Charles VII. On la connait sous le nom de «Jeanne d’Arc», mais elle ne s’est apparemment jamais appelée elle-même «Jeanne d’Arc», ni même, probablement, «Jeanne». Le titre du poème de Cendrars, en toute logique, peut tout aussi bien se lire : « Prose de la petite Jehanne de France et du transsibérien… » La logique syntaxique du titre donne tout autant d’importance à «la petite Jehanne de France» qu’au chemin de fer, qu’au «transsibérien». On rencontre, dans le poème, au moins trois femmes différentes : Jeannette, Jehanne, et Jeanne… Durant son procès, à Rouen, celle qui renversa le cours de la Guerre de Cent Ans en 72 jours, déclare, quand on lui demande son nom : «Jeannette à la ferme, et Jehanne en France».
C’est d’ailleurs en honneur de Jehanne que Cendrars a écrit la prose, il le dit lui-même:

«Je voudrais n’avoir jamais fait mes voyages
«Ce soir un grand amour me tourmente
«Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.
«C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur..»

Et auparavant, toujours dans la Prose :

«Je m’abandonne
«Aux sursauts de ma mémoire…»

Les sursauts d’une mémoire collective.

On a pas fini de lire la Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France. Ni, d’ailleurs, cet autre chef-d’oeuvre de Cendrars, Pâques à New York, écrit en 1912, à peine un an avant la Prose (1913), et qui exprime et éclaire, avec la Prose, toute la complexité de la sensibilité qui anime Cendrars, et la force irrésistiblement poignante de ses sursauts de mémoire : Pâques à New York. Blaise Cendrars. Tu reviens quand, Blaise? Texte original et intégral de Pâques à New York (1912).

*

Blaise Cendrars

Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France

Dédiée aux Musiciens

En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple
d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare
Croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches…

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.

Pourtant, j’étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu’au bout.
J’avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J’aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés
J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives
Et j’aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m’affolent…
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe…
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s’ouvrait comme un brasier.

En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J’étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes
Et je n’avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux

En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre
La faim le froid la peste le choléra
Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes.
Dans toutes les gares je voyais partir tous les derniers trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
Et les soldats qui s’en allaient auraient bien voulu rester…
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode.

Moi, le mauvais poète qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout
Et aussi les marchands avaient encore assez d’argent
Pour aller tenter faire fortune.
Leur train partait tous les vendredis matin.
On disait qu’il y avait beaucoup de morts.
L’un emportait cent caisses de réveils et de coucous de la Forêt-Noire
Un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield
Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve et de sardines à l’huile
Puis il y avait beaucoup de femmes
Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir
De cercueils
Elles étaient toutes patentées
On disait qu’il y avait beaucoup de morts là-bas
Elles voyageaient à prix réduits
Et avaient toutes un compte-courant à la banque.

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour
On était en décembre
Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait à Kharbine
Nous avions deux coupés dans l’express et 34 coffres de joaillerie de Pforzheim
De la camelote allemande “Made in Germany”
Il m’avait habillé de neuf, et en montant dans le train j’avais perdu un bouton
– Je m’en souviens, je m’en souviens, j’y ai souvent pensé depuis -
Je couchais sur les coffres et j’étais tout heureux de pouvoir jouer avec le browning nickelé qu’il m’avait aussi donné

J’étais très heureux insouciant
Je croyais jouer aux brigands
Nous avions volé le trésor de Golconde
Et nous allions, grâce au transsibérien, le cacher de l’autre côté du monde
Je devais le défendre contre les voleurs de l’Oural qui avaient attaqué les saltimbanques de Jules Verne
Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine
Et les enragés petits mongols du Grand-Lama
Alibaba et les quarante voleurs
Et les fidèles du terrible Vieux de la montagne
Et surtout, contre les plus modernes
Les rats d’hôtel
Et les spécialistes des express internationaux.

Et pourtant, et pourtant
J’étais triste comme un enfant.
Les rythmes du train
La “moëlle chemin-de-fer” des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin d’or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté
L’épatante présence de Jeanne
L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et qui me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature!
Et derrière les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes qui montent et qui descendent

Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle Écossais
Et l’Europe tout entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur
N’est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d’or
Avec lesquels je roule
Que je rêve
Que je fume
Et la seule flamme de l’univers
Est une pauvre pensée…

Du fond de mon cœur des larmes me viennent
Si je pense, Amour, à ma maîtresse;
Elle n’est qu’une enfant, que je trouvai ainsi
Pâle, immaculée, au fond d’un bordel.

Ce n’est qu’une enfant, blonde, rieuse et triste,
Elle ne sourit pas et ne pleure jamais;
Mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire,
Tremble un doux lys d’argent, la fleur du poète.

Elle est douce et muette, sans aucun reproche,
Avec un long tressaillement à votre approche;
Mais quand moi je lui viens, de-ci, de-là, de fête,
Elle fait un pas, puis ferme les yeux – et fait un pas.
Car elle est mon amour, et les autres femmes
N’ont que des robes d’or sur de grands corps de flammes,
Ma pauvre amie est si esseulée,
Elle est toute nue, n’a pas de corps – elle est trop pauvre.

Elle n’est qu’une fleur candide, fluette,
La fleur du poète, un pauvre lys d’argent,
Tout froid, tout seul, et déjà si fané
Que les larmes me viennent si je pense à son cœur.

Et cette nuit est pareille à cent mille autres quand un train file dans la nuit
– Les comètes tombent -
Et que l’homme et la femme, même jeunes, s’amusent à faire l’amour.

Le ciel est comme la tente déchirée d’un cirque pauvre dans un petit village de pêcheurs
En Flandres
Le soleil est un fumeux quinquet
Et tout au haut d’un trapèze une femme fait la lune.
La clarinette le piston une flûte aigre et un mauvais tambour
Et voici mon berceau
Mon berceau
Il était toujours près du piano quand ma mère comme Madame Bovary jouait les sonates de Beethoven
J’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
Et l’école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains derrière moi
Bâle-Tombouctou
J’ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris-New York
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid-Stockholm
Et j’ai perdu tous mes paris
Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud
Je suis en route
J’ai toujours été en route
Je suis en route avec la petite Jehanne de France.

Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues.

“Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours
Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t’a nourrie, du Sacré-Cœur contre lequel tu t’es blottie
Paris a disparu et son énorme flambée
Il n’y a plus que les cendres continues
La pluie qui tombe
La tourbe qui se gonfle
La Sibérie qui tourne
Les lourdes nappes de neige qui remontent
Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l’air bleui
Le train palpite au cœur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les fils télégraphiques auxquels elles pendent
Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie
S’enfuient
Et dans les trous,
Les roues vertigineuses les bouches les voix
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Mais oui, tu m’énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauffée beugle dans la locomotive
La peste le choléra se lèvent comme des braises ardentes sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel
La faim, la putain, se cramponne aux nuages en débandade
Et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton métier…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux
Tomsk Tchéliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune
La mort en Mandchourie
Est notre débarcadère est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oulitch avait les cheveux blancs
Et Kolia Nicolaï Ivanovitch se ronge les doigts depuis quinze jours…
Fais comme elles la Mort la Famine fais ton métier
Ça coûte cent sous, en transsibérien, ça coûte cent roubles
Enfièvre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
Ses doigts noueux excitent toutes les femmes
La Nature
Les Gouges
Fais ton métier
Jusqu’à Kharbine…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Non mais… fiche-moi la paix… laisse-moi tranquille
Tu as les hanches angulaires
Ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse
C’est tout ce que Paris a mis dans ton giron
C’est aussi un peu d’âme… car tu es malheureuse
J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi sur mon cœur
Les roues sont les moulins à vent du pays de Cocagne
Et les moulins à vent sont les béquilles qu’un mendiant fait tournoyer
Nous sommes les culs-de-jatte de l’espace
Nous roulons sur nos quatre plaies
On nous a rogné les ailes
Les ailes de nos sept péchés
Et tous les trains sont les bilboquets du diable
Basse-cour
Le monde moderne
La vitesse n’y peut mais
Le monde moderne
Les lointains sont par trop loin
Et au bout du voyage c’est terrible d’être un homme avec une femme…

“Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi je vais te conter une histoire
Viens dans mon lit
Viens sur mon cœur
Je vais te conter une histoire…
Oh viens! viens!

Aux Fidji règne l’éternel printemps
La paresse
L’amour pâme les couples dans l’herbe haute et la chaude syphilis rôde sous les bananiers
Viens dans les îles perdues du Pacifique!
Elles ont nom du Phénix, des Marquises
Bornéo et Java
Et Célèbes a la forme d’un chat.

Nous ne pouvons pas aller au Japon
Viens au Mexique!
Sur ses hauts plateaux les tulipiers fleurissent
Les lianes tentaculaires sont la chevelure du soleil
On dirait la palette et les pinceaux d’un peintre
Des couleurs étourdissantes comme des gongs,
Rousseau y a été
Il y a ébloui sa vie
C’est le pays des oiseaux
L’oiseau du paradis, l’oiseau-lyre
Le toucan, l’oiseau moqueur
Et le colibri niche au cœur des lys noirs
Viens!
Nous nous aimerons dans les ruines majestueuses d’un temple aztèque
Tu seras mon idole
Une idole bariolée enfantine un peu laide et bizarrement étrange
Oh viens!

Si tu veux nous irons en aéroplane et nous survolerons le pays des mille lacs,
Les nuits y sont démesurément longues
L’ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur
J’atterrirai
Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os fossiles de mammouth
Le feu primitif réchauffera notre pauvre amour
Samowar
Et nous nous aimerons bien bourgeoisement près du pôle
Oh viens!

Jeanne Jeannette Ninette nini ninon nichon
Mimi mamour ma poupoule mon Pérou
Dodo dondon
Carotte ma crotte
Chouchou p’tit-cœur
Cocotte
Chérie p’tite chèvre
Mon p’tit-péché mignon
Concon
Coucou
Elle dort.

Elle dort
Et de toutes les heures du monde elle n’en a pas gobé une seule
Tous les visages entrevus dans les gares
Toutes les horloges
L’heure de Paris l’heure de Berlin l’heure de Saint-Pétersbourg et l’heure de toutes les gares
Et à Oufa, le visage ensanglanté du canonnier
Et le cadran bêtement lumineux de Grodno
Et l’avance perpétuelle du train
Tous les matins on met les montres à l’heure
Le train avance et le soleil retarde
Rien n’y fait, j’entends les cloches sonores
Le gros bourdon de Notre-Dame
La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Barthélemy
Les carillons rouillés de Bruges-la-Morte
Les sonneries électriques de la bibliothèque de New-York
Les campanes de Venise
Et les cloches de Moscou, l’horloge de la Porte-Rouge qui me comptait les heures quand j’étais dans un bureau
Et mes souvenirs
Le train tonne sur les plaques tournantes
Le train roule
Un gramophone grasseye une marche tzigane
Et le monde, comme l’horloge du quartier juif de Prague, tourne éperdument à rebours.

Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D’autres se perdent en route
Les chefs de gare jouent aux échecs
Tric-trac
Billard
Caramboles
Paraboles
La voie ferrée est une nouvelle géométrie
Syracuse
Archimède
Et les soldats qui l’égorgèrent
Et les galères
Et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu’il inventa
Et toutes les tueries
L’histoire antique
L’histoire moderne
Les tourbillons
Les naufrages
Même celui du Titanic que j’ai lu dans le journal
Autant d’images-associations que je ne peux pas développer dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais poète
Car l’univers me déborde
Car j’ai négligé de m’assurer contre les accidents de chemin de fer
Car je ne sais pas aller jusqu’au bout
Et j’ai peur.

J’ai peur
Je ne sais pas aller jusqu’au bout
Comme mon ami Chagall je pourrais faire une série de tableaux déments
Mais je n’ai pas pris de notes en voyage
“Pardonnez-moi mon ignorance
“Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers”
Comme dit Guillaume Apollinaire
Tout ce qui concerne la guerre on peut le lire dans les Mémoires de Kouropatkine
Ou dans les journaux japonais qui sont aussi cruellement illustrés
À quoi bon me documenter
Je m’abandonne
Aux sursauts de ma mémoire…

À partir d’Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l’hymne au Tzar.
Si j’étais peintre je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage
Car je crois bien que nous étions tous un peu fous
Et qu’un délire immense ensanglantait les faces énervées de mes compagnons de voyage.
Comme nous approchions de la Mongolie
Qui ronflait comme un incendie
Le train avait ralenti son allure
Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues
Les accents fous et les sanglots
D’une éternelle liturgie

J’ai vu
J’ai vu les trains silencieux les trains noirs qui revenaient de l’Extrême-Orient et qui passaient en fantômes
Et mon œil, comme le fanal d’arrière, court encore derrière ces trains
A Talga 100.000 blessés agonisaient faute de soins
J’ai visité les hôpitaux de Krasnoïarsk
Et à Khilok nous avons croisé un long convoi de soldats fous
J’ai vu, dans les lazarets, des plaies béantes, des blessures qui saignaient à pleines orgues
Et les membres amputés dansaient autour ou s’envolaient dans l’air rauque
L’incendie était sur toutes les faces, dans tous les cœurs
Des doigts idiots tambourinaient sur toutes les vitres
Et sous la pression de la peur, les regards crevaient comme des abcès

Dans toutes les gares on brûlait tous les wagons
Et j’ai vu
J’ai vu des trains de 60 locomotives qui s’enfuyaient à toute vapeur pourchassées par les horizons en rut et des bandes de corbeaux qui s’envolaient désespérément après
Disparaître
Dans la direction de Port-Arthur.

À Tchita nous eûmes quelques jours de répit
Arrêt de cinq jours vu l’encombrement de la voie
Nous le passâmes chez Monsieur Iankéléwitch qui voulait me donner sa fille unique en mariage
Puis le train repartit.
Maintenant c’était moi qui avais pris place au piano et j’avais mal aux dents
Je revois quand je veux cet intérieur si calme, le magasin du père et les yeux de la fille qui venait le soir dans mon lit
Moussorgsky
Et les lieder de Hugo Wolf
Et les sables du Gobi
Et à Khaïlar une caravane de chameaux blancs
Je crois bien que j’étais ivre durant plus de 500 kilomètres
Mais j’étais au piano et c’est tout ce que je vis
Quand on voyage on devrait fermer les yeux
Dormir
J’aurais tant voulu dormir
Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur
Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font
Les trains d’Europe sont à quatre temps tandis que ceux d’Asie sont à cinq ou sept temps
D’autres vont en sourdine, sont des berceuses
Et il y en a qui dans le bruit monotone des roues me rappellent la prose lourde de Maeterlinck
J’ai déchiffré tous les textes confus des roues et j’ai rassemblé les éléments épars d’une violente beauté
Que je possède
Et qui me force.

Tsitsika et Kharbine
Je ne vais pas plus loin
C’est la dernière station
Je débarquai à Kharbine comme on venait de mettre le feu aux bureaux de la Croix-Rouge.

Ô Paris
Grand foyer chaleureux avec les tisons entrecroisés de tes rues
et tes vieilles maisons qui se penchent au-dessus et se réchauffent
Comme des aïeules
Et voici des affiches, du rouge du vert multicolores comme mon passé bref du jaune
Jaune la fière couleur des romans de la France à l’étranger.

J’aime me frotter dans les grandes villes aux autobus en marche
Ceux de la ligne Saint-Germain-Montmartre m’emportent à l’assaut de la Butte
Les moteurs beuglent comme les taureaux d’or
Les vaches du crépuscule broutent le Sacré-Cœur
Ô Paris
Gare centrale débarcadère des volontés carrefour des inquiétudes
Seuls les marchands de couleur ont encore un peu de lumière sur leur porte
La Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens m’a envoyé son prospectus
C’est la plus belle église du monde
J’ai des amis qui m’entourent comme des garde-fous
Ils ont peur quand je pars que je ne revienne plus
Toutes les femmes que j’ai rencontrées se dressent aux horizons
Avec les gestes piteux et les regards tristes des sémaphores sous la pluie
Bella, Agnès, Catherine et la mère de mon fils en Italie
Et celle, la mère de mon amour en Amérique
Il y a des cris de sirène qui me déchirent l’âme
Là-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore comme dans un accouchement
Je voudrais
Je voudrais n’avoir jamais fait mes voyages
Ce soir un grand amour me tourmente
Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.
C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur

Jeanne
La petite prostituée
Je suis triste je suis triste
J’irai au Lapin Agile me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul

Paris

Ville de la Tour unique du grand Gibet et de la Roue.

Paris, 1913

Pâques à New York. Blaise Cendrars. Tu reviens quand, Blaise? Texte original et intégral de Pâques à New York.       —      Toutes les terrasses du monde s’ouvrent sur l’infini. On va prendre un café ensemble.       —       All Café-Terrasses are Vistas on Infinity. Let’s have coffee together.       —  

Le Crayon-feutre de ma tante a mis le feu, nouvelle.   —   L’Agonie d’un Chasseur, ou Les Métamorphoses du Ouatever, novella.  –  La Naissance d’un Sorcier, nouvelle.   –   C’est Der Fisch qui a détruit Die Mauer, nouvelle.   –   Émile Newspapp, Roi des Masses, novella.   —   Et Paix sur la Terre (And on Earth, Peace), nouvelle.   –    Jack le Canuck, chanson naïve pour Jack Kerouac.  —   Le Cassé, la novella, avec les nouvelles; la vraie version originale et intégrale, la seule autorisée par l’auteur.   —   Jacques Renaud, ouvrages de fiction en ligne, des notes biographiques.

Les Enchantements de Mémoire      —      Sentiers d’Étoiles     —     Rasez les Cités      —     Électrodes     —     Vénus et la Mélancolie      —      Le Cycle du Scorpion       —      Le Cycle du Bélier     —     La Nuit des temps      —      La Stupéfiante Mutation de sa Chrysalide

Poèmes divers      —

Trois poèmes à Shiva and one poem to Shiva      —      La Toupie, la ballerine et le miel    —    La Fable du poème au fil de l’eau     –    La Colombe et la Brisure Éternité       –      La Licorne, poème venu d’une blancheur médiévale     –     Monologue de l’âme-soeur    –    Lettre d’eau ou J’ai assez vécu pour savoir combien j’ai voulu être ici      –     Le Sourcil de la Montagne     –     Shiva’s Gift to a Wolf       –      Shiva Bruisse       –      Dans mes cellules d’opale et de lune, Shiva Moon     –     Les Oiseaux qui fascinent. Crépuscule et fin d’été     —      Celle qui garde la rhubarbe sauvage     –     Le long d’une rivière nommée Sauvage     –     Rien n’est plus doux qu’un grand écueil où la folie enfin repose     –

Histoires, comptines et contes. En prose ou en versets libres. Parfois bizarres, parfois pas.

L’histoire du vieux pilote de brousse et de l’aspirant audacieux  –   Le beau p’tit Paul, le nerd entêté, et les trois adultes qui disent pas la même chose   –  La chambre à louer, le nerd entêté, et les quinze règlements aplatis.   —   La mésange, le nerd entêté, et l’érudit persiffleur

Un coup bavant du Grand Avide ou Kafka aurait pu l’dire (inclassable et passablement outrancier).    –    Histoire de Loup-Garou, fragments décousus d’une chronique ancienne charcutée    —  Le scorpion à bicyclette, une histoire qui file, bigarre et loufoque.   —   Le Cliquetis de la Croquignole.     —     Crassus le Gigueur ou Comment ouvrir le sol sous les armées. Une variante du Pied Piper de Grimm.    —   La soeur d’Absalon  ou Le ciel et l’enfer interdits aux comiques   –   L’histoire de l’homme qui aimait la bière Molson et qui fut victime de trahison.  —    Lien vers des poèmes inclassables, conclassables, sans catégorille.

Rimbaud, le Bateau ivre, et un « lapsus-coquille » : Je est autre.    —    Arrêtez de raser les parterres et de massacrer les plantes sauvages. Plus de 500 espèces de plantes en danger au Québec. Laissez la Vie Vivre!    –       Le vrai portrait de Marguerite Bourgeoys par Pierre Le Ber : un chef-d’oeuvre d’art naïf.    —    Saint André : Dans notre coeur et notre esprit, le frère André l’a toujours été  –        Libérez Omar Kadhr    –    Un jour, la prison de verre et de fer volera d’elle-même en éclats    —

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32 Responses to Blaise Cendrars. Prose du Transsibérien. « En ce temps-là, j’étais en mon adolescence … »

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  9. Abdel says:

    Ce poéme me plait beaucoup c’est comme si nous etions avec Blaise Cendrars , mais je voudrais savoir qu’est qui fait de ce poéme , un poéme moderne ?

  10. baggassdu93siissi says:

    wa con c lon sa mèr !

    • : – ))) Un verset par jour. La nuit, tu dors. Le lendemain ou le surlendemain, un autre verset. T’arrête de lire quand ça te tente plus. Point. Un autre verset un peu plus tard. Quelques heures ou quelques jours plus tard. La nuit tu dors. Le verset se promène en toi. En rêve, vous jouez ensemble. Tu le sais peut-être pas, mais c’est comme ça. Le lendemain, c’est comme si c’était un copain. Tu le connais, il te connait. En tout cas, mieux, d’un bord, de l’autre. Prend ton temps. Un verset. Ça vaut la peine, c’est un très beau poème. Un verset à la fois. Ou plus, si un jour ça te tente. Ton temps. On est pas au feu. On peut faire le tour de pas mal de choses comme ça. Y compris le tour de la Terre, mais c’est pas obligatoire. Prends ton temps. T’as l’droit. Et si t’es pas un enfant et que je sonne prétentieux en te parlant ainsi, so be it. Éclate de rire. J’vais l’faire aussi. Ciao

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  12. Pingback: Un chemin de fer pour Modestine… | Cahier journal 2.0

  13. Ciao, Ciao, Loup.
    Au revoir.

  14. Les tchous-tchous font tschüss tschüss…

    (Là, dans mon cas, c’est plus l’adolescence, c’est plus tôt encore, je retombe en enfance.)

  15. J’ai trouvé. C’est tschüss

    ou

    bis bald!

    ou

    Wiedersehen

    (Il semble.)

  16. Quand j’étais petit, les trains, on appelait ça des tchous-tchous :)

  17. Ça te ramène à l’adolescence, cette histoire de transsibérien. Ça se sent jusque dans les virgules.

    “En ce temps-là j’étais en mon adolescence
    J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
    J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
    J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares…”

    Y a de quoi faire vivre, sourire de profond, rêver…

    Voire, faire naître.

    Bon voyage… :-)

    Et Bon Midi. Loup.

  18. Un voyage virtuel, je les suivrais sur internet.
    Bonne soirée, Loup.

  19. Bonjour Loup,
    j’ai lu sur RIA NOVOSTI ONLINE aujourd’hui que 5 écrivains francais seront invités à prendre le Transsibérien pour voyager de Moscou à Vladivostok, en mémoire de Blaise Cendrars et son poème.

    C’est un évènement de l’ANNÉE CROISÉE FRANCE – RUSSIE.

    Ah, si seulement on pourrait voyager avec eux, j’aimerais tant prendre le Transsibérien de Moscou à Vladivostok.

    Amitiés
    Olivia

    • Enthousiasmant… :-)
      Sait-on jamais. Tu vas peut-être pouvoir le faire.
      (“Astralement”, peut-être. Parfois les portes de la conscience veulent tellement, elles sortent de leurs gonds :)
      Loup.

  20. Quelques fois les poètes sont des prophètes, Loup.

    • Oui. C’est comme si à notre époque la prophétie s’était faufilée chez eux. En tout cas, elle s’y retrouve souvent. Souvent à leur insu, d’ailleurs. Même accompagnée de prédictions. Ou de vision future (ou de vision du “passé”). Vaste champ d’exploration.

      Dans certains de ses ouvrages, Carlos Castaneda ne comprend vraiment pas pourquoi son maître yaqui, Juan Matus, perd son temps en s’absorbant souvent dans la lecture de la poésie et de certains poètes. Juan Matus tente alors d’expliquer à Carlos, grosso modo, que c’est lui, Carlos, qui semble perdre son temps … à ne pas les lire. :-) Et Don Juan explique pourquoi, etc. Les raisons invoquées recoupent en partie celles que nous évoquons ici.

      Je vais (essayer de) retrouver les extraits pertinents de Castaneda là-dessus. Ciao :)

  21. “Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe…
    Et le soleil était une mauvaise plaie
    Qui s’ouvrait comme un brasier. ”

    (La Prose du Transsibérien)

    Cendrars écrit et publie ça en 1913 (Édition des Hommes nouveaux).

    La Guerre de 14-18, évidemment n’est même pas commencée.

    Et la Révolution russe que Cendrars pressent dans la Prose du Transsibérien survient en 1917.

    Un extraordinaire, très beau, très émouvant poème.

  22. Ravi que tu aimes ça. C’est un poème qui me suit depuis mon adolescence. Et c’est magique, et c’est émouvant, et c’est beau, c’est toujours beau, tout du long – et on y est plus que presque, à Moscou, en Russie, dans le wagon…

    Je ne suis jamais allé à Moscou. Toi?

    Loup.

    • Bonjour, belle histoire que cette histoire de jehanne d’arc, mais je pense qu’en ce qui concerne Cendrars, la réponse est ailleurs.

      Je ne sais si je peux la livrer ici, mais ce texte me poursuit depuis plus de trente ans, c’est un des premiers textes que j’ai travaillé en cours de théâtre, en 1981. Depuis je l’ai toujours conservé dans mon coeur et ma mémoire, et je l’ai même monté au théâtre à Paris.

      À cette occasion, j’ai rencontré Myriam Cendrars, sa fille, qui m’a offert une clé en m’expliquant ce qu’était réellement pour Blaise, “la petite Jeanne”.

      Et cette clé est dans la suite de, “Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France. C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur”, elle se trouve dans ces quelques mots qui suivent , “Jeanne La petite prostituée”, et ce n’est pas d’une femme dont il s’agit, mais bien d’autre chose…

      Mais bon… En tout cas c’est bien de faire connaître ce texte merveilleux.

      Gil

      • Merci Gil. Intéressant. Je pense aussi que c’est un verset important : “Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France. C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur.” J’ai appris, avec le temps, à être très attentif à ce qui se passe en moi quand je lis un poème, ou certains textes, surtout un texte aussi impressionnant, toujours impressionant, comme la Prose. Ce qui l’a traversé (Cendrars) quand il l’a écrite, est beaucoup plus vaste que le texte. Te gênes pas pour élaborer si t’en as le goût. Sur ce qu’on écrit, lit, dit, j’ai fini par comprendre ceci, il y a plusieurs années : Gurdjieff, Ouspensky, Jung : On comprend vraiment ce qu’on lit? Ce qu’on écrit? Ce qu’on dit?..

        En d’autres termes, nos textes contiennent ou révèlent, généralement, en tout cas bien plus souvent qu’on pense, bien des choses dont on est pas conscient du tout au moment où on les écrit, et bien des textes sont beaucoup plus larges que leur auteur ou que le texte lui-même.

        Sacré Blaise!

        Au fait, ce texte me suit depuis bientôt à peu près cinquante ans (je viens de calculer :). Avec Pâques à New York, d’ailleurs, on néglige Pâques à New York, malheureusement, comme si on en avait peur, ou qu’il suscitait une sorte de gêne, je ne sais comment dire ; les deux sont pourtant étroitement liés dans le temps et se font écho (un moine d’un vieux temps, Jeannette, Jehanne .. ) : le temps passe beaucoup moins, en un sens, que l’espace, et il sait se faufiler et parfois jaillir en dépit des syntaxes. Bien des mémoires ‘anciennes’ sont présentes, mais généralement, on ne les entend pas. Parfois je les entends. C’est un constat. Un fait. Un fait psychologique.

        Ciao et merci

  23. Bonjour Loup,

    merci pour ce très beau poème de Blaise sur le “Transsibérien”.
    Il evoque une atmosphère presque magique de Moscou.

    Amicalement
    Olivia

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